Votre précieuse lettre produit en moi un grand effet, mais pas si grand que je le souhaiterais. Vous tâchez de me consoler de la perte d’Ebn Thaher. Hélas ! quelque sensible que j’y sois, ce n’est que la moindre partie des maux que je souffre. Vous les connaissez, ces maux, et vous savez qu’il n’y a que votre présence qui soit capable de les guérir. Quand viendra le temps que j’en pourrai jouir sans crainte d’en être privé ? Qu’il me paraît éloigné ! ou, plutôt, faut-il nous flatter que nous le pourrons voir ? Vous me commandez de me conserver : je vous obéirai, puisque j’ai renoncé à ma propre volonté pour ne suivre que la vôtre. Adieu ! »
Après que le joaillier eut lu cette lettre, il la donna à la confidente, qui lui dit en le quittant : « Je vais, seigneur, faire en sorte que ma maîtresse ait la même confiance en vous qu’elle avait pour Ebn Thaher. Vous aurez demain de mes nouvelles. » En effet, le jour suivant il la vit arriver avec un air qui marquait combien elle était satisfaite. « Votre seule vue, lui dit-il, me fait connaître que vous avez mis l’esprit de Schemselnihar dans la disposition que vous souhaitiez.
– Il est vrai, répondit la confidente, et vous allez apprendre de quelle manière j’en suis venue à bout. Je trouvai hier, poursuivit-elle, Schemselnihar qui m’attendait avec impatience. Je lui remis la lettre du prince ; elle la lut les larmes dans les yeux ; et quand elle eut achevé, comme je vis qu’elle allait s’abandonner à ses chagrins ordinaires : « Madame, lui dis-je, c’est sans doute l’éloignement d’Ebn Thaher qui vous afflige ; mais permettez-moi de vous conjurer au nom de Dieu de ne vous point alarmer davantage sur ce sujet. Nous avons trouvé un autre lui-même qui s’offre à vous obliger avec autant de zèle, et, ce qui est le plus important, avec plus de courage. » Alors je lui parlai de vous, continua l’esclave, et lui racontai le motif qui vous avait fait aller chez le prince de Perse. Enfin, je l’assurai que vous garderiez inviolablement le secret au prince de Perse et à elle, et que vous étiez dans la résolution de favoriser leurs amours de tout votre pouvoir. Elle me parut fort consolée après mon discours. « Ah ! quelle obligation, s’écria-t-elle, n’avons-nous pas, le prince de Perse et moi, à l’honnête homme dont vous me parlez ! Je veux le connaître, le voir, pour entendre de sa propre bouche tout ce que vous venez de me dire, et le remercier d’une générosité inouïe envers des personnes pour qui rien ne l’oblige à s’intéresser avec tant d’affection. Sa vue me fera plaisir, et je n’oublierai rien pour le confirmer dans de si bons sentiments. Ne manquez pas de l’aller prendre demain et de me l’amener. » C’est pourquoi, seigneur, prenez la peine de venir avec moi jusqu’à son palais. »
Ce discours de la confidente embarrassa le joaillier : « Votre maîtresse, reprit-il, me permettra de dire qu’elle n’a pas bien pensé à ce qu’elle exige de moi. L’accès qu’Ebn Thaher avait auprès du calife lui donnait entrée partout, et les officiers qui le connaissaient le laissaient aller et venir librement au palais de Schemselnihar ; mais moi, comment oserais-je y entrer ? Vous voyez bien vous-même que cela n’est pas possible. Je vous supplie de représenter à Schemselnihar les raisons qui doivent m’empêcher de lui donner cette satisfaction, et toutes les suites fâcheuses qui pourraient en arriver. Pour peu qu’elle y fasse attention, elle trouvera que c’est m’exposer inutilement à un très-grand danger. »
La confidente tâcha de rassurer le joaillier : Croyez-vous, lui dit-elle, que Schemselnihar soit assez dépourvue de raison pour vous exposer au moindre péril, en vous faisant venir chez elle, vous de qui elle attend des services si considérables ? Songez vous-même qu’il n’y a pas la moindre apparence de danger pour vous. Nous sommes trop intéressées en cette affaire, ma maîtresse et moi, pour vous y engager mal à propos. Vous pouvez vous en fier à moi et vous laisser conduire. Après que la chose se sera faite, vous m’avouerez vous-même que votre crainte était mal fondée. »
Le joaillier se rendit aux discours de la confidente et se leva pour la suivre ; mais de quelque fermeté qu’il se piquât naturellement, la frayeur s’était tellement emparée de lui, que tout le corps lui tremblait. « Dans l’état où vous voilà, lui dit-elle, je vois bien qu’il vaut mieux que vous demeuriez chez vous et que Schemselnihar prenne d’autres mesures pour vous voir, et il ne faut pas douter que pour satisfaire l’envie qu’elle en a, elle ne vienne ici vous trouver elle-même : cela étant ainsi, seigneur, ne sortez pas ; je suis assurée que vous ne serez pas longtemps sans la voir arriver. » La confidente l’avait bien prévu ; elle n’eut pas plus tôt appris à Schemselnihar la frayeur du joaillier, que Schemselnihar se mit en état d’aller chez lui.
Il la reçut avec toutes les marques d’un profond respect. Quand elle se fut assise, comme elle était un peu fatiguée du chemin qu’elle avait fait, elle se dévoila et laissa voir au joaillier une beauté qui lui fit connaître que le prince de Perse était excusable d’avoir donné son cœur à la favorite du calife. Ensuite elle salua le joaillier d’un air gracieux et lui dit : « Je n’ai pu apprendre avec quelle ardeur vous êtes entré dans les intérêts du prince de Perse et dans les miens, sans former aussitôt le dessein de vous en remercier moi-même. Je rends grâce au ciel de nous avoir aussitôt dédommagés de la perte d’Ebn Thaher. »
Scheherazade fut obligée de s’arrêter en cet endroit à cause du jour qu’elle vit paraître. Le lendemain, elle continua son récit de cette sorte :
CLXXIX NUIT. Schemselnihar dit encore plusieurs autres choses obligeantes au joaillier, après quoi elle se retira dans son palais. Le joaillier alla sur-le-champ rendre compte de cette visite au prince de Perse, qui lui dit en le voyant : « Je vous attendais avec impatience ; l’esclave confidente m’a apporté une lettre de sa maîtresse ; mais cette lettre ne m’a point soulagé. Quoi que me puisse mander l’aimable Schemselnihar, je n’ose rien espérer, et ma patience est à bout. Je ne sais plus quel conseil prendre. Le départ d’Ebn Thaher me met au désespoir. C’était mon appui : j’ai tout perdu en le perdant. Je pouvais me flatter de quelque espérance par l’accès qu’il avait auprès de Schemselnihar. »
À ces mots, que le prince prononça avec tant de vivacité qu’il ne donna pas le temps au joaillier de lui parler, le joaillier lui dit : « Prince, on ne peut prendre plus de part à vos maux que j’en prends, et si vous voulez avoir la patience de m’écouter, vous verrez que je puis y apporter du soulagement. » À ce discours, le prince se tut et lui donna audience. « Je vois bien, reprit alors le joaillier, que l’unique moyen de vous rendre content, est de faire en sorte que vous puissiez entretenir Schemselnihar en liberté. C’est une satisfaction que je veux vous procurer, et j’y travaillerai dès demain. Il ne faut point vous exposer à entrer dans le palais de Schemselnihar ; vous savez, par expérience, que c’est une démarche fort dangereuse. Je sais un lieu plus propre à cette entrevue, et où vous serez en sûreté. » Comme le joaillier achevait ces paroles, le prince l’embrassa avec transport : « Vous ressuscitez, dit-il, par cette charmante promesse, un malheureux amant qui s’était déjà condamné à la mort. À ce que je vois, j’ai pleinement réparé la perte d’Ebn Thaher : tout ce que vous ferez sera bien fait ; je m’abandonne entièrement à vous. »
Après que le prince eut remercié le joaillier du zèle qu’il lui faisait paraître, le joaillier se retira chez lui, où dès le lendemain matin la confidente de Schemselnihar le vint trouver, Il lui dit qu’il avait fait espérer au prince de Perse qu’il pourrait voir bientôt Schemselnihar. « Je viens exprès, lui répondit-elle, pour prendre là-dessus des mesures avec vous. Il me semble, continua-t-elle, que cette maison serait assez commode pour cette entrevue.
– Je pourrais bien, reprit-il, les faire venir ici ; mais j’ai pensé qu’ils seront plus en liberté dans une autre maison que j’ai, où actuellement il ne demeure personne. Je l’aurai bientôt meublée assez proprement pour les recevoir.
– Cela étant, repartit la confidente, il ne s’agit plus à l’heure qu’il est que d’y faire consentir Schemselnihar. Je vais lui en parler, et je viendrai vous en rendre réponse en peu de temps. »
Effectivement, elle fut fort diligente. Elle ne tarda pas à revenir, et elle rapporta au joaillier que sa maîtresse ne manquerait pas de se trouver au rendez-vous vers la fin du jour. En même temps, elle lui mit entre les mains une bourse, en lui disant que c’était pour acheter la collation. Il la mena aussitôt à la maison où les amants devaient se rencontrer, afin qu’elle sût où elle était et qu’elle y pût amener sa maîtresse ; et dès qu’ils se furent séparés, il alla emprunter chez ses amis de la vaisselle d’or et d’argent, des tapis, des coussins fort riches et d’autres meubles, dont il meubla cette maison très-magnifiquement. Quand il y eut mis toute chose en état, il se rendit chez le prince de Perse.
Représentez-vous la joie qu’eut le prince lorsque le joaillier lui dit qu’il le venait prendre pour le conduire à la maison qu’il avait préparée pour le recevoir lui et Schemselnihar. Cette nouvelle lui fit oublier ses chagrins et ses souffrances. Il prit un habit magnifique et sortit sans suite avec le joaillier, qui le fit passer par plusieurs rues détournées, afin que personne ne les observât, et l’introduisit enfin dans la maison, où ils commencèrent à s’entretenir jusqu’à l’arrivée de Schemselnihar.
Ils n’attendirent pas longtemps cette amante trop passionnée. Elle arriva après la prière du soleil couché, avec sa confidente et deux autres esclaves. De pouvoir vous exprimer l’excès de joie dont les deux amants furent saisis à la vue l’un de l’autre, c’est une chose qui ne m’est pas possible. Ils s’assirent sur le sofa, se regardèrent quelque temps sans pouvoir parler, tant ils étaient hors d’eux-mêmes. Mais quand l’usage de la parole leur fut revenu, ils se dédommagèrent bien de ce silence. Ils se dirent des choses si tendres, que le joaillier, la confidente et les deux autres esclaves en pleurèrent. Le joaillier néanmoins essuya ses larmes pour songer à la collation, qu’il apporta lui-même. Les amants burent et mangèrent peu ; après quoi, s’étant tous deux remis sur le sofa, Schemselnihar demanda au joaillier s’il n’avait pas un luth ou quelque autre instrument. Le joaillier, qui avait eu soin de pourvoir à tout ce qui pouvait lui faire plaisir, lui apporta un luth. Elle mit quelques moments à l’accorder, et ensuite elle chanta.
Là s’arrêta Scheherazade à cause du jour qui commençait à paraître. La nuit suivante, elle poursuivit ainsi :
CLXXX NUIT. Dans le temps que Schemselnihar charmait le prince de Perse, en lui exprimant sa passion par des paroles qu’elle composait sur-le-champ, on entendit un grand bruit, et aussitôt un esclave, que le joaillier avait amené avec lui, parut tout effrayé et vint dire qu’on enfonçait la porte ; qu’il avait demandé qui c’était, mais qu’au lieu de répondre on avait redoublé les coups. Le joaillier, alarmé, quitta Schemselnihar et le prince pour aller lui-même vérifier cette mauvaise nouvelle. Il était déjà dans la cour, lorsqu’il entrevit dans l’obscurité une troupe de gens armés de baïonnettes et de sabres, qui avaient enfoncé la porte et venaient droit à lui. Il se rangea au plus vite contre un mur, et, sans en être aperçu, il les vit passer au nombre de dix.
Comme il ne pouvait pas être d’un grand secours au prince de Perse et à Schemselnihar, il se contenta de les plaindre en lui-même et prit le parti de la fuite. Il sortit de sa maison et alla se réfugier chez un voisin qui n’était pas encore couché, ne doutant point que cette violence ne se fît par ordre du calife, qui avait sans doute été informé du rendez-vous de sa favorite avec le prince de Perse. De la maison où il s’était sauvé, il entendait le grand bruit que l’on faisait dans la sienne, et ce bruit dura jusqu’à minuit. Alors, comme il lui semblait que tout y était tranquille, il pria le voisin de lui prêter un sabre, et muni de cette arme il sortit, s’avança jusqu’à la porte de la maison, entra dans la cour, où il aperçut avec frayeur un homme qui lui demanda qui il était. Il reconnut à la voix que c’était son esclave : « Comment as-tu fait, lui dit-il, pour éviter d’être pris par le guet ?
– Seigneur, je me suis caché dans un coin de la cour, et j’en suis sorti d’abord que je n’ai plus entendu de bruit. Mais ce n’est point le guet qui a forcé votre maison ; ce sont des voleurs qui, ces jours passés, en ont pillé une dans ce quartier-ci. Il ne faut pas douter qu’ils n’aient remarqué la richesse des meubles que vous avez fait apporter ici, et qu’elle ne leur ait donné dans la vue. »
Le joaillier trouva la conjecture de son esclave assez probable. Il visita sa maison, et vit en effet que les voleurs avaient enlevé le bel ameublement de la chambre où il avait reçu Schemselnihar et son amant, qu’ils avaient emporté sa vaisselle d’or et d’argent, et enfin qu’ils n’y avaient pas laissé la moindre chose. Il en fut désolé : « Ô ciel ! s’écria-t-il, je suis perdu sans ressource ! Que diront mes amis, et quelle excuse leur apporterai-je, quand je leur dirai que les voleurs ont forcé ma maison et dérobé ce qu’ils m’avaient si généreusement prêté ? Ne faudra-t-il pas que je les dédommage de la perte que je leur ai causée ? D’ailleurs, que sont devenus Schemselnihar et le prince de Perse ? Cette affaire fera un si grand éclat, qu’il est impossible qu’elle n’aille pas jusqu’aux oreilles du calife. Il apprendra cette entrevue, et je servirai de victime à sa colère. » L’esclave qui lui était fort affectionné tâcha de le consoler. « À l’égard de Schemselnihar, lui dit-il, les voleurs apparemment se seront contentés de la dépouiller, et vous devez croire qu’elle se sera retirée en son palais avec ses esclaves ; le prince de Perse aura eu le même sort. Ainsi vous pouvez espérer que le calife ignorera toujours cette aventure. Pour ce qui est de la perte que vos amis ont faite, c’est un malheur que vous n’avez pu éviter. Ils savent bien que les voleurs sont en si grand nombre, qu’ils ont eu la hardiesse de piller non seulement la maison dont je vous ai parlé, mais même plusieurs autres des principaux seigneurs de la cour ; et ils n’ignorent pas que, malgré les ordres qui ont été donnés pour les prendre, on n’a pu encore se saisir d’aucun d’eux, quelque diligence qu’on ait faite. Vous en serez quitte en rendant à vos amis la valeur des choses qui ont été volées, et il vous restera encore, Dieu merci, assez de bien. »
En attendant que le jour parût, le joaillier fit raccommoder par son esclave, le mieux qu’il fut possible, la porte de la rue qui avait été forcée, après quoi il retourna dans sa maison ordinaire avec son esclave, en faisant de tristes réflexions sur ce qui était arrivé. « EbnThaher, dit-il en lui-même, a été bien plus sage que moi ; il avait prévu ce malheur, où je me suis jeté en aveugle. Plût à Dieu que je ne me fusse jamais mêlé d’une intrigue qui me coûtera peut-être la vie ! »
À peine était-il jour, que le bruit de la maison pillée se répandit dans la ville et attira chez lui une foule d’amis et de voisins, dont la plupart, sous prétexte de lui témoigner la douleur de cet accident, étaient curieux d’en connaître le détail. Il ne laissa pas de les remercier de l’affection qu’ils lui marquaient. Il eut au moins la consolation de voir que personne ne lui parlait de Schemselnihar ni du prince de Perse, ce qui lui fit croire qu’ils étaient chez eux, ou qu’ils devaient être en quelque lieu de sûreté.
Quand le joaillier fut seul, ses gens lui servirent à manger ; mais il ne mangea presque pas. Il était environ midi, lorsqu’un de ses esclaves vint lui dire qu’il y avait à la porte un homme qu’il ne connaissait pas, qui demandait à lui parler. Le joaillier, ne voulant pas recevoir un inconnu chez lui, se leva et alla lui parler à la porte. « Quoique vous ne me connaissiez pas, lui dit l’homme, je ne laisse pas de vous connaître, et je viens vous entretenir d’une affaire importante. » Le joaillier, à ces paroles, le pria d’entrer. « Non, reprit l’inconnu, prenez plutôt la peine, s’il vous plaît, de venir avec moi jusqu’à votre autre maison.
– Comment savez-vous, répliqua le joaillier, que j’ai une autre maison que celle-ci ?
– Je le sais, repartit l’inconnu ; vous n’avez seulement qu’à me suivre, et ne craignez rien ; j’ai quelque chose à vous communiquer qui vous fera plaisir. » Le joaillier partit aussitôt avec lui, et après lui avoir raconté en chemin de quelle manière la maison où ils allaient avait été volée, il lui dit qu’elle n’était pas dans un état à l’y recevoir.
Quand ils furent devant la maison, et que l’inconnu vit que la porte était à moitié brisée : « Passons outre, dit-il au joaillier ; je vois bien que vous m’avez dit la vérité. Je vais vous mener dans un lieu où nous serons plus commodément. » En disant cela, ils continuèrent de marcher, et marchèrent tout le reste du jour sans s’arrêter. Le joaillier, fatigué du chemin qu’il avait fait, et chagrin de voir que la nuit s’approchait et que l’inconnu marchait toujours sans lui dire où il prétendait le mener, commençait à perdre patience, lorsqu’ils arrivèrent à une place qui conduisait au Tigre. Dès qu’ils furent sur le bord du fleuve, ils s’embarquèrent dans un petit bateau et passèrent de l’autre côté. Alors l’inconnu mena le joaillier par une longue rue où il n’avait été de sa vie, et après lui avoir fait traverser je ne sais combien de rues détournées, il s’arrêta à une porte qu’il ouvrit. Il fit entrer le joaillier, referma et barra la porte d’une grosse barre de fer, et le conduisit dans une autre chambre où il y avait dix autres hommes qui n’étaient pas moins inconnus au joaillier que celui qui l’avait amené.
Ces dix hommes reçurent le joaillier sans lui faire beaucoup de compliments. Ils lui dirent de s’asseoir, ce qu’il fit. Il en avait grand besoin, car il n’était pas seulement hors d’haleine d’avoir marché si longtemps, la frayeur dont il était saisi de se voir avec des gens si propres à lui en causer, ne lui aurait pas permis de demeurer debout. Comme ils attendaient leur chef pour souper, d’abord qu’il fut arrivé, on servit. Ils se lavèrent les mains, obligèrent le joaillier à faire la même chose et à se mettre à table avec eux. Après le repas, ces hommes lui demandèrent s’il savait à qui il parlait ; il répondit que non ; et qu’il ignorait même le quartier et le lieu où il était. » Racontez-nous votre aventure de cette nuit, lui dirent-ils, et ne nous déguisez rien. » Le joaillier, étonné de ce discours, leur répondit : « Mes seigneurs, apparemment que vous en êtes déjà instruits.
– Cela est vrai, répliquèrent-ils, le jeune homme et la jeune dame qui étaient chez vous hier au soir nous en ont parlé ; mais nous la voulons savoir de votre propre bouche. » Il n’en fallut pas davantage pour faire comprendre au joaillier qu’il parlait aux voleurs qui avaient forcé et pillé sa maison : « Mes seigneurs, s’écria-t-il, je suis fort en peine de ce jeune homme et de cette jeune dame ; ne pourriez-vous pas m’en dire des nouvelles ? »
Scheherazade en cet endroit s’interrompit pour avertir le sultan des Indes que le jour paraissait, et elle demeura dans le silence. La nuit suivante, elle reprit ainsi son discours :
CLXXXI NUIT. Sire, dit-elle, sur la demande que le joaillier fit aux voleurs s’ils ne pouvaient pas lui apprendre des nouvelles du jeune homme et de la jeune dame : « N’en soyez pas en peine, reprirent-ils ; ils sont en lieu de sûreté, et ils se portent bien. » En disant cela, ils lui montrèrent deux cabinets et ils l’assurèrent qu’ils y étaient chacun séparément. « Ils nous ont appris, ajoutèrent-ils, qu’il n’y a que vous qui ayez connaissance de ce qui les regarde. Dès que nous l’avons su, nous avons eu pour eux tous les égards possibles à votre considération. Bien loin d’avoir usé de la moindre violence, nous leur avons fait au contraire toute sorte de bons traitements, et personne de nous ne voudrait leur avoir fait le moindre mal. Nous vous disons la même chose de votre personne, et vous pouvez prendre toute sorte de confiance en nous. »
Le joaillier, rassuré par ce discours et ravi de ce que le prince de Perse et Schemselnihar avaient la vie sauve, prit le parti d’engager davantage les voleurs dans leur bonne volonté. Il les loua, il les flatta et leur donna mille bénédictions. « Seigneurs, leur dit-il, j’avoue que je n’ai pas l’honneur de vous connaître ; mais c’est un très-grand bonheur pour moi de ne vous être pas inconnu, et je ne puis assez vous remercier du bien que cette connaissance m’a procuré de votre part. Sans parler d’une si grande action d’humanité, je vois qu’il n’y a que des gens de votre sorte capable de garder un secret si fidèlement qu’il n’y a pas lieu de craindre qu’il soit jamais révélé ; et s’il y a quelque entreprise difficile, il n’y a qu’à vous en charger. Vous savez en rendre un bon compte par votre ardeur, par votre courage, par votre intrépidité. Fondé sur des qualités qui vous appartiennent à si juste titre, je ne ferai pas difficulté de vous raconter mon histoire et celle des deux autres personnes que vous avez trouvées chez moi, avec toute la fidélité que vous m’avez demandée. »
Après que le joaillier eut pris ces précautions pour intéresser les voleurs dans la confidence entière de ce qu’il avait à leur révéler, qui ne pouvait produire qu’un bon effet, autant qu’il pouvait le juger, il leur fit, sans rien omettre, le détail des amours du prince de Perse et de Schemselnihar, depuis le commencement jusqu’au rendez-vous qu’il leur avait procuré dans sa maison.
Les voleurs furent dans un grand étonnement de toutes les particularités qu’ils venaient d’entendre. « Quoi ! s’écrièrent-ils quand le joaillier eut achevé, est-il bien possible que le jeune homme soit l’illustre Ali Ebn Becar, prince de Perse, et la jeune dame, la belle et la célèbre Schemselnihar ? » Le joaillier leur jura que rien n’était plus vrai que ce qu’il leur avait dit, et il ajouta qu’ils ne devaient pas trouver étrange que des personnes si distinguées eussent eu de la répugnance à se faire connaître.
Sur cette assurance, les voleurs allèrent aussitôt se jeter aux pieds du prince et de Schemselnihar, l’un après l’autre, et ils les supplièrent de leur pardonner, en leur protestant qu’il ne leur serait rien arrivé de ce qui s’était passé s’ils eussent été informés de la qualité de leurs personnes avant de forcer la maison du joaillier. « Nous allons tâcher, ajoutèrent-ils, de réparer la faute que nous avons commise. » Ils revinrent au joaillier. « Nous sommes bien fâchés, lui dirent-ils, de ne pouvoir vous rendre tout ce qui a été enlevé de chez vous, dont une partie n’est plus en notre disposition ; nous vous prions de vous contenter de l’argenterie, que nous allons vous remettre entre les mains. »
Le joaillier s’estima trop heureux de la grâce qu’on lui faisait. Quand les voleurs lui eurent livré l’argenterie, ils firent venir le prince de Perse et Schemselnihar, et leur dirent, de même qu’au joaillier, qu’ils allaient les remener en un lieu d’où ils pouvaient se retirer chacun chez soi ; mais qu’auparavant ils voulaient qu’ils s’engageassent par serment de ne les pas déceler. Le prince de Perse, Schemselnihar et le joaillier leur dirent qu’ils auraient pu se fier à leur seule parole ; mais, puisqu’ils le souhaitaient, qu’ils juraient solennellement de leur garder une fidélité inviolable. Aussitôt les voleurs, satisfaits de leur serment, sortirent avec eux.
Dans le chemin, le joaillier, inquiet de ne pas voir la confidente ni les deux esclaves, s’approcha de Schemselnihar et la supplia de lui apprendre ce qu’elles étaient devenues. « Je n’en sais aucune nouvelle, répondit-elle ; je ne puis vous dire autre chose, sinon qu’on nous enleva de chez vous, qu’on nous fit passer l’eau et que nous fûmes conduits à la maison d’où nous venons. »
Schemselnihar et le joaillier n’eurent pas un plus long entretien. Ils se laissèrent conduire par les voleurs avec le prince, et ils arrivèrent au bord du fleuve. Les voleurs prirent un bateau, s’embarquèrent avec eux et les passèrent à l’autre bord.
Dans le temps que le prince de Perse, Schenmselnihar et le joaillier se débarquaient, on entendit un grand bruit du guet à cheval, qui accourait, et il arriva dans le moment que le bateau ne faisait que de déborder et qu’il repassait les voleurs à toute force de rames.
Le commandant de la brigade demanda au prince, à Schemselnihar et au joaillier d’où ils venaient si tard et qui ils étaient. Comme ils étaient saisis de frayeur et que d’ailleurs ils craignaient de dire quelque chose qui leur fît tort, ils demeurèrent interdits. Il fallait parler cependant : c’est ce que fit le joaillier, qui avait l’esprit un peu plus libre. » Seigneur, répondit-il, je puis vous assurer, premièrement, que nous sommes d’honnêtes personnes de la ville. Les gens qui sont dans le bateau qui vient de nous débarquer, et qui repasse de l’autre côté, sont des voleurs, qui forcèrent, la dernière nuit, la maison où nous étions. Ils la pillèrent et nous emmenèrent chez eux, où, après les avoir pris par toutes les voies de douceur que nous avons pu imaginer, nous avons obtenu notre liberté, et ils nous ont ramenés jusqu’ici. Ils nous ont même rendu une bonne partie du butin qu’ils avaient fait, et que voici. « En disant cela, il montra au commandant le paquet d’argenterie qu’il portait.
Le commandant ne se contenta pas de cette réponse du joaillier ; il s’approcha de lui et du prince de Perse, et les regarda l’un après l’autre » Dites-nous au vrai, reprit-il en s’adressant à eux, qui est cette dame, d’où vous la connaissez et en quel quartier vous demeurez. »
Cette demande les embarrassa fort, et ils ne savaient que répondre, Schemselnihar franchit la difficulté : elle tira le commandant à part, et elle ne lui eut pas plus tôt parlé qu’il mit pied à terre avec de grandes marques de respect et d’honnêteté. Il commanda aussitôt à ses gens de faire venir deux bateaux.
Quand les bateaux furent venus, le commandant fit embarquer Schemselnihar dans l’un, et le prince de Perse et le joaillier dans l’autre, avec deux de ses gens dans chaque bateau, avec ordre de les accompagner chacun jusqu’où ils devaient aller. Les deux bateaux prirent chacun une route différente. Nous ne parlerons présentement que du bateau où étaient le prince de Perse et le joaillier.
Le prince de Perse, pour épargner la peine aux conducteurs qui lui avaient été donnés et au joaillier, leur dit qu’il mènerait le joaillier chez lui et leur nomma le quartier où il demeurait. Sur cet enseignement, les conducteurs firent aborder le bateau devant le palais du calife. Le prince de Perse et le joaillier en furent dans une grande frayeur, dont ils n’osèrent rien témoigner. Quoiqu’ils eussent entendu l’ordre que le commandant avait donné, ils ne laissèrent pas néanmoins de s’imaginer qu’on allait les mettre au corps-de-garde pour être présentés au calife le lendemain.
Ce n’était pas là cependant l’intention des conducteurs. Quand ils les eurent fait débarquer, comme ils avaient à aller rejoindre leur brigade, ils les recommandèrent à un officier de la garde du calife, qui leur donna deux de ses soldats pour les conduire par terre à l’hôtel du prince de Perse, qui était assez éloigné du fleuve. Ils y arrivèrent enfin, mais tellement las et fatigués qu’à peine ils pouvaient se mouvoir.
Avec cette grande lassitude, le prince de Perse était d’ailleurs si affligé du contretemps malheureux qui lui était arrivé à lui et à Schemselnihar, et qui lui ôtait désormais l’espérance d’une autre entrevue, qu’il s’évanouit en s’asseyant sur son sofa. Pendant que la plus grande partie de ses gens s’occupaient à le faire revenir, les autres s’assemblèrent autour du joaillier, et le prièrent de leur dire ce qui était arrivé au prince, dont l’absence les avait mis dans une inquiétude inexprimable.
Scheherazade s’interrompit à ces derniers mots et se tut, à cause du jour dont la clarté commençait à se faire voir. Elle reprit son discours la nuit suivante, et dit au sultan des Indes .
CLXXXII NUIT. Sire, je disais hier à votre majesté que pendant que l’on était occupé à faire revenir le prince de son évanouissement, d’autres de ses gens avaient demandé au joaillier ce qui était arrivé à leur maître. Le joaillier, qui n’avait garde de leur révéler rien de ce qu’il ne leur appartenait pas de savoir, leur répondit que la chose était très-extraordinaire ; mais que ce n’était pas le temps d’en faire le récit, et qu’il valait mieux songer à secourir le prince. Par bonheur le prince de Perse revint à lui en ce moment, et ceux qui lui avaient fait cette demande avec empressement s’écartèrent, et demeurèrent dans le respect, avec beaucoup de joie de ce que l’évanouissement n’avait pas duré plus longtemps.
Quoique le prince de Perse eût recouvré la connaissance, il demeura néanmoins dans une si grande faiblesse, qu’il ne pouvait ouvrir la bouche pour parler. Il ne répondait que par signes, même à ses parents qui lui parlaient. Il était encore en cet état le lendemain matin, lorsque le joaillier prit congé de lui. Le prince ne lui répondit que par un clin d’œil, en lui tendant la main ; et comme il vit qu’il était chargé du paquet d’argenterie que les voleurs lui avaient rendue, il fit signe à un de ses gens de le prendre, et de le porter chez lui.
On avait attendu le joaillier avec grande impatience dans sa famille, le jour qu’il en était sorti avec l’homme qui l’était venu demander, et que l’on ne connaissait pas : et l’on n’avait pas douté qu’il ne lui fût arrivé quelque autre affaire pire que la première, dès que le temps qu’il devait être revenu fut passé. Sa femme, ses enfants et ses domestiques en étaient dans de grandes alarmes, et ils en pleuraient encore lorsqu’il arriva. Ils eurent de la joie de le revoir ; mais ils furent troublés de ce qu’il était extrêmement changé, depuis le peu de temps qu’ils ne l’avaient vu. La longue fatigue du jour précédent et la nuit qu’il avait passée dans de grandes frayeurs et sans dormir, étaient la cause de ce changement, qui l’avait rendu à peine reconnaissable. Comme il se sentait lui-même fort abattu, il demeura deux jours chez lui à se remettre, et il ne vit que quelques-uns de ses amis les plus intimes, à qui il avait commandé qu’on laissât l’entrée libre.
Le troisième jour, le joaillier, qui sentit ses forces un peu rétablies, crut qu’elles augmenteraient s’il sortait pour prendre l’air. Il alla à la boutique d’un riche marchand de ses amis, avec qui il s’entretint assez longtemps. Comme il se levait pour prendre congé de son ami et se retirer, il aperçut une femme qui lui faisait signe, et il la reconnut pour la confidente de Schemselnihar. Entre la crainte et la joie qu’il en eut, il se retira plus promptement sans la regarder. Elle le suivit, comme il s’était bien douté qu’elle le ferait, parce que le lieu où ils étaient n’était pas commode à s’entretenir avec elle. Comme il marchait un peu vite, la confidente, qui ne pouvait le suivre du même pas, lui criait de temps en temps de l’attendre. Il l’entendait bien ; mais après ce qui lui était arrivé, il ne voulait pas lui parler en public, de peur de donner lieu de soupçonner qu’il eût, ou qu’il eût eu commerce avec Schemselnihar. En effet, on savait dans Bagdad qu’elle appartenait à cette favorite, et qu’elle faisait toutes ses emplettes. Il continua du même pas, et arriva à une mosquée qui était peu fréquentée, et où il savait bien qu’il n’y aurait personne. Elle y entra après lui, et ils eurent toute la liberté de s’entretenir sans témoin.
Le joaillier et la confidente de Schemselnihar se témoignèrent réciproquement combien ils avaient de joie de se revoir après l’aventure étrange causée par les voleurs, et leur crainte l’un pour l’autre, sans parler de celle qui regardait leur propre personne.
Le joaillier voulait que la confidente commençât par lui raconter comment elle avait échappé avec les deux esclaves, et qu’elle lui apprît ensuite des nouvelles de Schemselnihar, depuis qu’il ne l’avait vue. Mais la confidente lui marqua un si grand empressement de savoir auparavant ce qui lui était arrivé depuis leur séparation si imprévue, qu’il fut obligé de la satisfaire. « Voilà, dit-il en achevant, ce que vous désiriez d’apprendre de moi : apprenez-moi, je vous prie, à votre tour, ce que je vous ai déjà demandé. »
« Dès que je vis paraître les voleurs, dit la confidente, je m’imaginai sans les bien examiner, que c’étaient des soldats de la garde du calife, que le calife avait été informé de la sortie de Schemselnihar, et qu’il les avait envoyés pour lui ôter la vie, au prince de Perse et à nous tous. Prévenue de cette pensée, je montai sur-le-champ à la terrasse du haut de votre maison, pendant que les voleurs entrèrent dans la chambre où étaient le prince de Perse et Schemselnihar, et les deux esclaves de Schemselnihar furent diligentes à me suivre. De terrasse en terrasse, nous arrivâmes à celle d’une maison d’honnêtes gens, qui nous reçurent avec beaucoup d’honnêteté, et chez qui nous passâmes la nuit.
« Le lendemain matin, après que nous eûmes remercié le maître de la maison du plaisir qu’il nous avait fait, nous retournâmes au palais de Schemselnihar. Nous y rentrâmes dans un grand désordre, et d’autant plus affligées, que nous ne savions quel aurait été le destin de nos deux amants infortunés. Les autres femmes de Schemselnihar furent étonnées de voir que nous revenions sans elle. Nous leur dîmes, comme nous en étions convenues, qu’elle était demeurée chez une dame de ses amies, et qu’elle devait nous envoyer appeler pour aller la reprendre, quand elle voudrait revenir, et elles se contentèrent de cette excuse.
« Je passai cependant la journée dans une grande inquiétude. La nuit venue, j’ouvris la petite porte de derrière, et je vis un petit bateau sur le canal détourné du fleuve, qui y aboutit. J’appelai le batelier, et le priai d’aller de côté et d’autre le long du fleuve, voir s’il n’apercevrait pas une dame, et s’il la rencontrait, de l’amener.
« J’attendis son retour avec les deux esclaves, qui étaient dans la même peine que moi, et il était déjà près de minuit lorsque le même bateau arriva avec deux hommes dedans, et une femme couchée sur la poupe. Quand le bateau eut abordé, les deux hommes aidèrent la femme à se lever et à se débarquer, et je la reconnus pour Schemselnihar, avec une joie de la revoir, et de ce qu’elle était retrouvée, que je ne puis exprimer. »
Scheherazade finit ici son discours pour cette nuit. Elle reprit le même conte la nuit suivante, et dit au sultan des Indes :
CLXXXIII NUIT. Sire, nous laissâmes hier la confidente de Schemselnihar dans la mosquée, où elle racontait au joaillier ce qui lui était arrivé depuis qu’ils ne s’étaient vus, et les circonstances du retour de Schemselnihar à son palais ; elle poursuivit ainsi :
« Je donnai, dit-elle, la main à Schemselnihar, pour l’aider à mettre pied à terre. Elle avait grand besoin de ce secours ; car elle ne pouvait presque se soutenir. Quand elle se fut débarquée, elle me dit à l’oreille, d’un ton qui marquait son affliction, d’aller prendre une bourse de mille pièces d’or, et de la donner aux deux soldats qui l’avaient accompagnée. Je la remis entre les mains des deux esclaves pour la soutenir, et après avoir dit aux deux soldats de m’attendre un moment, je courus prendre la bourse, et je revins incessamment. Je la donnai aux deux soldats, je payai le batelier, et je fermai la porte.
« Je rejoignis Schemselnihar, qu’elle n’était pas encore arrivée à sa chambre. Nous ne perdîmes pas de temps, nous la déshabillâmes, et nous la mîmes dans son lit, où elle ne fut pas plus tôt, qu’elle demeura comme prête à rendre l’âme tout le reste de la nuit.
« Le jour suivant, ses autres femmes témoignèrent un grand empressement de la voir ; mais je leur dis qu’elle était revenue extrêmement fatiguée et qu’elle avait besoin de repos pour se remettre. Nous lui donnâmes cependant, les deux autres femmes et moi, tout le secours que nous pûmes imaginer et qu’elle pouvait attendre de notre zèle. Elle s’obstina d’abord à ne vouloir rien prendre, et nous eussions désespéré de sa vie, si nous ne nous fussions aperçues que le vin que nous lui donnions de temps en temps, lui faisait reprendre des forces. À force de prières enfin, nous vainquîmes son opiniâtreté et nous l’obligeâmes de manger.
« Lorsque je vis qu’elle était en état de parler (car elle n’avait fait que pleurer, gémir et soupirer jusqu’alors), je lui demandai en grâce de vouloir bien me dire par quel bonheur elle avait échappé des mains des voleurs. « Pourquoi exigez-vous de moi, me dit-elle avec un profond soupir, que je renouvelle un si grand sujet d’affliction ! Plût à Dieu que les voleurs m’eussent ôté la vie, au lieu de me la conserver ! mes maux seraient finis, et je ne vis que pour souffrir davantage. »
« Madame, repris-je, je vous supplie de ne me pas refuser. Vous n’ignorez pas que les malheureux ont quelque sorte de consolation à raconter leurs aventures les plus fâcheuses. Ce que je vous demande vous soulagera, si vous avez la bonté de me l’accorder. »
« Écoutez donc, me dit-elle, la chose la plus désolante qui puisse arriver à une personne aussi passionnée que moi, qui croyais n’avoir plus rien à désirer. Quand je vis entrer les voleurs le sabre et le poignard à la main, je crus que nous étions au dernier moment de notre vie, le prince de Perse et moi, et je ne regrettais pas ma mort, dans la pensée que je devais mourir avec lui. Au lieu de se jeter sur nous pour nous percer le cœur, comme je m’y attendais, deux furent commandés pour nous garder, et les autres cependant firent des ballots de tout ce qu’il y avait dans la chambre et dans les pièces à côté. Quand ils eurent achevé et qu’ils eurent chargé les ballots sur leurs épaules, ils sortirent et nous emmenèrent avec eux.
« Dans le chemin, un de ceux qui nous accompagnaient me demanda qui j’étais ; et je lui dis que j’étais danseuse. Il fit la même demande au prince, qui répondit qu’il était bourgeois.
« Lorsque nous fûmes chez eux, où nous eûmes de nouvelles frayeurs, ils s’assemblèrent autour de moi, et après avoir considéré mon habillement et les riches joyaux dont j’étais parée, ils se doutèrent que j’avais déguisé ma qualité : « Une danseuse n’est pas faite comme vous, me dirent-ils ; dites-nous au vrai qui vous êtes ? »
« Comme ils virent que je ne répondais rien : « Et vous, demandèrent-ils au prince de Perse, qui êtes-vous aussi ? Nous voyons bien que vous n’êtes pas un simple bourgeois, comme vous l’avez dit. » Il ne les satisfit pas plus que moi sur ce qu’ils désiraient de savoir. Il leur dit seulement qu’il était venu voir le joaillier, qu’il nomma, et se divertir avec lui, et que la maison où ils nous avaient trouvés lui appartenait.
« – Je connais ce joaillier, dit aussitôt un des voleurs qui paraissait avoir de l’autorité parmi eux ; je lui ai quelque obligation, sans qu’il en sache rien, et je sais qu’il a une autre maison ; je me charge de le faire venir demain : nous ne vous relâcherons pas, continua-t-il, que nous ne sachions par lui qui vous êtes. Il ne vous sera fait cependant aucun tort.
« Le joaillier fut amené le lendemain, et comme il crut nous obliger, comme il le fit en effet, il déclara aux voleurs qui nous étions véritablement. Les voleurs vinrent me demander pardon, et je crois qu’ils en usèrent de même envers le prince de Perse, qui était dans un autre endroit et ils me protestèrent qu’ils n’auraient pas forcé la maison où ils nous avaient trouvés, s’ils eussent su qu’elle appartenait au joaillier. Ils nous prirent aussitôt, le prince de Perse, le joaillier et moi, et ils nous amenèrent jusqu’au bord du fleuve : ils nous firent embarquer dans un bateau qui nous passa de ce côté ; mais nous ne fûmes pas débarqués, qu’une brigade du guet à cheval vint à nous.
« Je pris le commandant à part, je me nommai et lui dis que le soir précédent, en revenant de chez une amie, les voleurs qui repassaient de leur côté, m’avaient arrêtée et emmenée chez eux ; que je leur avais dit qui j’étais, et qu’en me relâchant, ils avaient fait la même grâce, à ma considération, aux deux personnes qu’il voyait, après les avoir assurés qu’ils étaient de ma connaissance. Il mit aussitôt pied à terre pour me faire honneur, et après qu’il m’eut témoigné la joie qu’il avait de pouvoir m’obliger en quelque chose, il fit venir deux bateaux et me fit embarquer dans l’un avec deux de ses gens que vous avez vus, qui m’ont escortée jusqu’ici ; pour ce qui est du prince de Perse et du joaillier, il les renvoya dans l’autre, aussi avec deux de ses gens pour les accompagner et les conduire en sûreté jusque chez eux.
« J’ai confiance, ajouta-t-elle en finissant et en fondant en larmes, qu’il ne leur sera pas arrivé de mal depuis notre séparation, et je ne doute pas que la douleur du prince ne soit égale à la mienne. Le joaillier, qui nous a obligés avec tant d’affection, mérite d’être récompensé de la perte qu’il a faite pour l’amour de nous. Ne manquez pas, demain matin, de prendre deux bourses de mille pièces d’or chacune, de les lui porter de ma part, et de lui demander des nouvelles du prince de Perse. »
« Quand ma bonne maîtresse eut achevé, je tâchai sur le dernier ordre qu’elle venait de me donner, de m’informer des nouvelles du prince de Perse, de lui persuader de faire des efforts pour se surmonter elle-même, après le danger qu’elle venait d’essuyer et dont elle n’avait échappé que par un miracle. « Ne me répliquez pas, reprit-elle, et faites ce que je vous commande. »
« Je fus contrainte de me taire, et je suis venue pour lui obéir ; j’ai été chez vous, où je ne vous ai pas trouvé, et dans l’incertitude si je vous trouverais où l’on m’a dit que vous pouviez être, j’ai été sur le point d’aller chez le prince de Perse, mais je n’ai osé l’entreprendre ; j’ai laissé les deux bourses en passant chez une personne de connaissance : attendez-moi ici, je ne mettrai pas de temps à les apporter. »
Scheherazade s’aperçut que le jour paraissait, et se tut après ces dernières paroles. Elle continua le même conte la nuit suivante, et dit au sultan des Indes :
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Les Mille et Une Nuits - Tome I
Contes arabes. — Histoire du Sultan des Indes.
Fable. — L'Ane, le Bœuf et le Laboureur.
Iere nuit. — Le Marchand et le Génie.
Histoire du premier Vieillard et de la Biche.
Histoire du second Vieillard et des deux Chiens noirs.
Histoire du Pécheur.
Histoire du Roi grec et du médecin Douban.
Histoire du Mari et du Perroquet.
Histoire du Vizir puni.
Histoire du Vizir puni. suite.
Histoire du jeune Roi des Iles Noires.
Histoire du jeune Roi des Iles Noires. suite.
Histoire des trois Calenders, fils de rois, et de cinq Dames de Bagdad.
Histoire des trois Calenders, fils de rois, et de cinq Dames de Bagdad. suite.
Histoire du premier Calender, fils de roi.
Histoire du second Calender, fils de roi.
Histoire de l'Envieux et de l'Envié.
Histoire de l'Envieux et de l'Envié. suite.
Histoire du troisième Calender, fils de roi.
Histoire du troisième Calender, fils de roi. suite. -
Les Mille et Une Nuits - Tome II
Histoire de Zobéide.
Histoire d'Amine.
Histoire des trois Pommes.
Histoire de la Dame massacrée et du jeune homme son mari.
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan.
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan. suite1
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan. suite 2.
Histoire du petit Bossu.
Histoire que raconta le Marchand chrétien.
Histoire que raconta le Marchand chrétien. suite.
Histoire racontée par le Pourvoyeur du sultan de Casgar.
Histoire racontée par le Pourvoyeur du sultan de Casgar. suite. -
Les Mille et Une Nuits - Tome III
Histoire racontée par le Médecin juif.
Histoire que raconte le Tailleur.
Histoire du Barbier.
Histoire du premier frère du Barbier.
Histoire du second frère du Barbier.
Histoire du troisième frère du Barbier.
Histoire du quatrième frère du Barbier.
Histoire du cinquième frère du Barbier.
Histoire du sixième frère du Barbier.
Histoire d'Aboulhassan Ali Ebn Becar et de Schemselnihar, favorite du Calife Haroun-al-Raschid.
Histoire d'Aboulhassan Ali Ebn Becar et de Schemselnihar, favorite du Calife Haroun-al-Raschid. suite.
Lettre de Schemselnihar au prince de Perse Ali Ebn Becar.
Réponse du prince de Perse à la lettre de Schemselnihar.
Lettre de Schemselnihar au prince de Perse.
Réponse du prince de Perse à Schemselnihar.
Réponse du prince de Perse à Schemselnihar. suite.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne. suite 2.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne. suite 3.
Lettre du calife Haroun Alraschid au roi de Balsora. -
Les Mille et Une Nuits - Tome IV
Histoire des amours de Camaralzaman, prince de l'Ile des Enfants de Khaledan, et de Badoure, princesse de la Chine.
Histoire des amours de Camaralzaman, prince de l'Ile des Enfants de Khaledan, et de Badoure, princesse de la Chine. suite.
Suite de l'histoire de la princesse de la Chine.
Histoire de Marzavan avec la suite de celle de Camaralzaman.
Billet du prince Camaralzaman à la princesse de la Chine.
Séparation du prince Caramalzaman d'avec la princesse Badoure.
Histoire de la princesse Badoure après la séparation du prince Camaralzaman.
Suite de l'histoire du prince Camaralzaman depuis sa séparation d'avec la princesse Badoure.
Histoire des princes Amgiad et Assad.
Le prince Assad arrêté en entrant dans la ville des Mages.
Histoire du prince Amgiad et d'une dame de la ville des Mages.
Suite de l'histoire du prince Assad.
Histoire de Sindbad le marin.
Premier vovage.de Sindbad le marin.
Second voyage de Sindbad le marin.
Troisième vovage de Sindbad le marin.
Quatrième voyage de Sindbad le marin.
Cinquième voyage de Sindbad le marin.
Sixième voyage de Siudbad le malin.
Septième et dernier voyage de Sindbad le marin.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal. suite. 2.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal. suite. 3 -
Les Mille et Une Nuits - Tome V
Histoire de Ganem, fils d'Abou Aïoub, surnommé l'Esclave d'amour.
Lettre du calife Haroun Alraschid à Mohammed Zinebi, roi de Syrie.
Histoire du prince Zeyn-Alasnam et du Roi des Génies.
Histoire de Codadad et de ses frères.
Histoire de la Princesse de Deryabar.
Histoire du Dormeur éveillé.
Histoire du Dormeur éveillé. suite.2
Histoire du Dormeur éveillé. suite.3 -
Les Mille et Une Nuits - Tome VI
Histoire de la Lampe merveilleuse.
Histoire de la Lampe merveilleuse. suite.2
Histoire de la Lampe merveilleuse. suite.3
Aventures du calife Haroun Alraschid.
Histoire de l'aveugle Baba Abdalla.
Histoire de Sidi Nouman.
Histoire de Cogia Hassan Alhabbal.
Suite de l'histoire de Cogia Hassan Alhabbal.
Histoire d'Ali Baba et de Quarante Voleurs exterminés par une esclave.
Histoire d'Ali Baba et de Quarante Voleurs exterminés par une esclave. suite.1 -
Les Mille et Une Nuits - Tome VII
Histoire d'Ali Cogia, marchand de Bagdad.
Histoire du Cheval enchanté.
Histoire du Cheval enchanté. suite.
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou.
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou. suite.2
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou. suite.3
Histoire de Deux Sœurs jalouses de leur cadette.
Histoire de Deux Sœurs jalouses de leur cadette.
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Les Mille et Une Nuits - Tome VIII
Préface du traducteur de la continuation des Mille et une Nuits
Nouvelles Aventures du calife Haroun Alraschild, ou Histoire de la petite fille de Chosroès Anouschirvan
Le Bimaristan, ou Histoire du jeune marchand de Bagdad et de la dame inconnue
Le Médecin et le jeune traiteur de Bagdad.
Histoire du sage Hicar.
Histoire du roi Azadbakht, ou des dix visirs.
Histoire du marchand devenu malheureux.
Histoire du marchand imprudent et de ses deux enfans.
Histoire d’Abousaber, ou de l’homme patient.
Histoire du prince Behezad.
Histoire du roi Dadbin, ou de la vertueuse Aroua.
Histoire du roi Bakhtzeman.
Histoire du roi Khadidan.
Histoire du roi Beherkerd.
Histoire du roi Hanschah et d’Abouteman.
Histoire du roi Ibrahim et de son fils
Histoire de Soleïman-schah.
Histoire de l’esclave sauvé du supplice -
Les Mille et Une Nuits - Tome IX
Attaf ou L’Homme généreux.
Histoire du prince Habib et de Dorrat Algoase.
Histoire du roi Sapor, souverain des isle Bellour ; de Camar Alzeman, fille du génie Alatrous, et de Dorrat Algoase
Histoire de Naama et de Naam.
Histoire d’Alaeddin.
Histoire d’Abou Mohammed Alkeslan.
Histoire d’Aly Mohammed le joaillier, ou du faux calife.
- Extraits : Cours de littérature ancienne et moderne tome IX. par J.F. Laharpe -1825.
- Les Mille et une nuits par Galland, illustrés par : MM. FRANÇAIS, H. BARON, ED. WATTIER, LA VILLE, etc...Revus et corrigés sur l'édition Princeps de 1704.Nouvelle édition de 1861.
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