Sire, la confidente revint joindre le joaillier dans la mosquée où elle l’avait laissé, et en lui donnant les deux bourses : « Prenez, dit-elle, et satisfaites vos amis.
– Il y en a, reprit le joaillier, beaucoup au-delà de ce qui est nécessaire ; mais je n’oserais refuser la grâce qu’une dame si honnête et si généreuse veut bien faire à son très-humble serviteur. Je vous supplie de l’assurer que je conserverai éternellement la mémoire de ses bontés. » Il convint avec la confidente qu’elle viendrait le trouver à la maison où elle l’avait vu la première fois, lorsqu’elle aurait quelque chose à lui commander de la part de Schemselnihar, et apprendre des nouvelles du prince de Perse ; après quoi ils se séparèrent.
Le joaillier retourna chez lui, bien satisfait, non seulement de ce qu’il avait de quoi satisfaire ses amis pleinement, mais de ce qu’il voyait même que personne ne savait à Bagdad que le prince de Perse et Schemselnihar se fussent trouvés dans son autre maison lorsqu’elle avait été pillée. Il est vrai qu’il avait déclaré la chose aux voleurs ; mais il avait confiance en leur secret. Ils n’avaient pas d’ailleurs assez de commerce dans le monde pour craindre aucun danger de leur côté quand ils l’eussent divulgué. Dès le lendemain matin, il vit les amis qui l’avaient obligé, et il n’eut pas de peine à les contenter. Il eut même beaucoup d’argent de reste pour meubler son autre maison fort proprement, où il mit quelques-uns de ses domestiques pour l’habiter. C’est ainsi qu’il oublia le danger dont il avait échappé, et sur le soir il se rendit chez le prince de Perse.
Les officiers du prince, qui reçurent le joaillier, lui dirent qu’il arrivait bien à propos ; que le prince, depuis qu’il ne l’avait vu, était dans un état qui donnait tout sujet de craindre pour sa vie, et qu’on ne pouvait tirer de lui une seule parole. Ils l’introduisirent dans sa chambre sans faire de bruit, et il le trouva couché dans son lit, les yeux fermés, et dans un état qui lui fit compassion : il le salua en lui touchant la main, et il l’exhorta à prendre courage.
Le prince de Perse reconnut que le joaillier lui parlait ; il ouvrit les yeux, et le regarda d’une manière qui lui fit connaître la grandeur de son affliction, infiniment au-delà de ce qu’il en avait eu depuis la première fois qu’il avait vu Schemselnihar : il lui prit et lui serra la main pour lui marquer son amitié, et lui dit d’une voix faible qu’il lui était bien obligé de la peine qu’il prenait de venir voir un prince aussi malheureux et aussi affligé qu’il l’était.
« Prince, reprit le joaillier, ne parlons pas, je vous en supplie, des obligations que vous pouvez m’avoir ; je voudrais bien que les bons offices que j’ai tâché de vous rendre eussent eu un meilleur succès : parlons plutôt de votre santé ; dans l’état où je vous vois, je crains fort que vous ne vous laissiez abattre vous-même, et que vous ne preniez pas la nourriture qui vous est nécessaire. »
Les gens qui étaient près du prince leur maître prirent cette occasion pour dire au joaillier, qu’ils avaient toutes les peines imaginables à l’obliger de prendre quelque chose, qu’il ne s’aidait pas, et qu’il y avait longtemps qu’il n’avait rien pris. Cela obligea le joaillier de supplier le prince de souffrir que ses gens lui apportassent de la nourriture, et d’en prendre ; il l’obtint avec de grandes instances.
Après que le prince de Perse eut mangé plus amplement qu’il n’eût encore fait, par la persuasion du joaillier, il commanda à ses gens de le laisser seul avec lui, et lorsqu’ils furent sortis : « Avec le malheur qui m’accable, lui dit-il, j’ai une douleur extrême de la perte que vous avez soufferte pour l’amour de moi : il est juste que je songe à vous en récompenser ; mais auparavant, après vous en avoir demandé mille pardons, je vous prie de me dire si vous n’avez rien appris de Schemselnihar, depuis que j’ai été contraint de me séparer d’avec elle. »
Le joaillier, instruit par la confidente, lui raconta tout ce qu’il savait de l’arrivée de Schemselnihar à son palais, de l’état où elle avait été depuis ce temps-là jusqu’à ce qu’elle se trouvât mieux et qu’elle envoyât la confidente pour s’informer de ses nouvelles.
Le prince de Perse ne répondit au discours du joaillier que par des soupirs et par des larmes ; ensuite il fit un effort pour se lever, fit appeler de ses gens, et alla en personne à son garde-meuble, qu’il se fit ouvrir ; il y fit faire plusieurs ballots de riches meubles et d’argenterie, et donna ordre qu’on les portât chez le joaillier.
Le joaillier voulut se défendre d’accepter le présent que le prince de Perse lui faisait ; mais quoiqu’il lui représentât que Schemselnihar lui avait déjà envoyé plus qu’il n’avait eu besoin pour remplacer ce que ses amis avaient perdu, il voulut néanmoins être obéi. De la sorte, le joaillier fut obligé de lui témoigner combien il était confus de sa libéralité, et il lui marqua qu’il ne pouvait assez l’en remercier. Il voulait prendre congé ; mais le prince le pria de rester, et ils s’entretinrent une bonne partie de la nuit.
Le lendemain matin, le joaillier vit encore le prince de Perse avant de se retirer, et le prince le fit asseoir près de lui : « Vous savez, lui dit-il, que l’on a un but en toutes choses : le but d’un amant est de posséder ce qu’il aime sans obstacle ; s’il perd une fois cette espérance, il est certain qu’il ne doit plus penser à vivre : vous comprenez que c’est là la triste situation où je me trouve. En effet, dans le temps que par deux fois je me crois au comble de mes désirs, c’est alors que je suis arraché d’auprès de ce que j’aime, de la manière la plus cruelle. Après cela, il ne me reste plus qu’à songer à la mort : je me la serais déjà donnée si ma religion ne me défendait d’être homicide de moi-même ; mais il n’est pas besoin que je la prévienne, je sens bien que je ne l’attendrai pas longtemps. » Il se tut à ces paroles, avec des gémissements, des soupirs, des sanglots, et des larmes qu’il laissa couler en abondance.
Le joaillier, qui ne savait pas d’autre moyen de le détourner de cette pensée de désespoir, qu’en lui remettant Schemselnihar dans la mémoire, et en lui donnant quelque ombre d’espérance, lui dit qu’il craignait que la confidente ne fût déjà venue, et qu’il était à propos qu’il ne perdît pas de temps à retourner chez lui. « Je vous laisse aller, lui dit le prince ; et si vous la voyez, je vous supplie de lui bien recommander d’assurer Schemselnihar que si j’ai à mourir, comme je m’y attends, bientôt, je l’aimerai jusqu’au dernier soupir, et jusque dans le tombeau. »
Le joaillier revint chez lui, et y demeura dans l’espérance que la confidente viendrait. Elle arriva quelques heures après, mais toute en pleurs et dans un grand désordre. Le joaillier alarmé lui demanda avec empressement ce qu’elle avait.
« Schemselnihar, le prince de Perse, vous et moi, reprit la confidente, nous sommes tous perdus. Écoutez la triste nouvelle que j’appris hier en rentrant au palais, après vous avoir quitté.
« Schemselnihar avait fait châtier, pour quelque faute, une des deux esclaves que vous vîtes avec elle le jour du rendez-vous dans votre maison. L’esclave, outrée de ce mauvais traitement, a trouvé la porte du palais ouverte, elle est sortie, et nous ne doutons pas qu’elle n’ait tout déclaré à un des eunuques de notre garde, qui lui a donné retraite.
« Ce n’est pas tout, l’autre esclave sa compagne a fui aussi, et s’est réfugiée au palais du calife, à qui nous avons sujet de croire qu’elle a tout révélé. En voici la raison : c’est qu’aujourd’hui le calife vient d’envoyer prendre Schemselnihar par une vingtaine d’eunuques, qui l’ont menée à son palais. J’ai trouvé le moyen de me dérober, et de venir vous donner avis de tout ceci. Je ne sais pas ce qui se sera passé, mais je n’en augure rien de bon. Quoi qu’il en soit, je vous conjure de bien garder le secret. »
Le jour, dont on voyait déjà la lumière, obligea la sultane Scheherazade de garder le silence à ces dernières paroles. Elle continua la nuit suivante, et dit au sultan des Indes :
CLXXXV NUIT. Sire, la confidente ajouta à ce qu’elle venait de dire au joaillier, qu’il était bon qu’il allât trouver le prince de Perse sans perdre de temps et l’avertir de l’affaire, afin qu’il se tint prêt à tout événement, et qu’il fût fidèle dans la cause commune. Elle ne lui en dit pas davantage, et elle se retira brusquement, sans attendre sa réponse.
Qu’aurait pu lui répondre le joaillier dans l’état où il se trouvait ? Il demeura immobile et comme étourdi du coup. Il vit bien néanmoins que l’affaire pressait : il se fit violence, et alla trouver le prince de Perse incessamment. En l’abordant d’un air qui marquait déjà la méchante nouvelle qu’il venait lui annoncer : « Prince, dit-il, armez-vous de patience, de constance et de courage, et préparez-vous à l’assaut le plus terrible que vous ayez eu à soutenir de votre vie. »
« – Dites-moi en deux mots ce qu’il y a, reprit le prince, et ne me faites pas languir. Je suis prêt à mourir s’il en est besoin. »
Le joaillier lui raconta ce qu’il venait d’apprendre de la confidente. « Vous voyez bien, continua-t-il, que votre perte est assurée. Levez-vous, sauvez-vous promptement : le temps est précieux. Vous ne devez pas vous exposer à la colère du calife, encore moins à rien avouer au milieu des tourments. »
Peu s’en fallut qu’en ce moment le prince n’expirât d’affliction, de douleur et de frayeur. Il se recueillit, et demanda au joaillier quelle résolution il lui conseillait de prendre, dans une conjoncture où il n’y avait pas un moment dont il ne dût profiter. « Il n’y en a pas d’autre, repartit le joaillier, que de monter à cheval au plus tôt, et de prendre le chemin d’Anbar[5], pour y arriver demain avant le jour. Prenez de vos gens ce que vous jugerez à propos, avec de bons chevaux, et souffrez que je me sauve avec vous. »
Le prince de Perse, qui ne vit pas d’autre parti à prendre, donna ordre aux préparatifs les moins embarrassants, prit de l’argent et des pierreries, et après avoir pris congé de sa mère, il partit et s’éloigna de Bagdad en diligence, avec le joaillier et les gens qu’il avait choisis.
Ils marchèrent le reste du jour et toute la nuit, sans s’arrêter en aucun lieu, jusqu’à deux ou trois heures avant le jour du lendemain, que, fatigués d’une si longue traite, et que leurs chevaux n’en pouvant plus, ils mirent pied à terre pour se reposer.
Ils n’avaient presque pas eu le temps de respirer, qu’ils se virent assaillis tout à coup par une grosse troupe de voleurs. Ils se défendirent quelque temps très-courageusement ; mais les gens du prince furent tués. Cela obligea le prince et le joaillier de mettre les armes bas, et de s’abandonner à leur discrétion. Les voleurs leur donnèrent la vie ; mais après qu’ils se furent saisis des chevaux et du bagage, ils les dépouillèrent, et en se retirant avec leur butin, ils les laissèrent au même endroit.
Lorsque les voleurs furent éloignés : « Eh bien, dit le prince désolé au joaillier, que dites-vous de notre aventure et de l’état où nous voilà ? Ne vaudrait-il pas mieux que je fusse demeuré à Bagdad, et que j’y eusse attendu la mort, de quelque manière que je dusse la recevoir ? »
« – Prince, reprit le joaillier, c’est un décret de la volonté de Dieu ; il lui plaît de nous éprouver par affliction sur affliction. C’est à nous de n’en pas murmurer, et de recevoir ces disgrâces de sa main avec une entière soumission. Ne nous arrêtons pas ici davantage, et cherchons quelque lieu de retraite où l’on veuille bien nous secourir dans notre malheur. »
« – Laissez-moi mourir, lui dit le prince de Perse ; il n’importe pas que je meure ici ou ailleurs. Peut-être même qu’au moment où nous parlons Schemselnihar n’est plus, et je ne dois plus chercher à vivre après elle. » Le joaillier le persuada enfin à force de prières. Ils marchèrent quelque temps, et ils rencontrèrent une mosquée qui était ouverte, où ils entrèrent et passèrent le reste de la nuit.
À la pointe du jour, un homme seul arriva dans cette mosquée. Il y fit sa prière, et quand il eut achevé, il aperçut en se retournant le prince de Perse et le joaillier, qui étaient assis dans un coin. Il s’approcha d’eux en les saluant avec beaucoup de civilité : « Autant que je le puis connaître, leur dit-il, il me semble que vous êtes étrangers. »
Le joaillier prit la parole : « Vous ne vous trompez pas, répondit-il ; nous avons été volés cette nuit en venant de Bagdad, comme vous le pouvez voir à l’état où nous sommes, et nous avons besoin de secours ; mais nous ne savons à qui nous adresser.
– Si vous voulez prendre la peine de venir chez moi, repartit l’homme, je vous donnerai volontiers l’assistance que je pourrai. »
À cette offre obligeante, le joaillier se tourna du côté du prince de Perse et lui dit à l’oreille : « Cet homme, prince, comme vous le voyez, ne nous connaît pas, et nous avons à craindre que quelque autre ne vienne et ne nous connaisse. Nous ne devons pas, ce me semble, refuser la grâce qu’il veut bien nous faire.
– Vous êtes le maître, reprit le prince, et je consens à tout ce que vous voudrez. »
L’homme, qui vit que le joaillier et le prince de Perse consultaient ensemble, s’imagina qu’ils faisaient difficulté d’accepter la proposition qu’il leur avait faite. Il leur demanda quelle était leur résolution. « Nous sommes prêts à vous suivre, répondit le joaillier ; ce qui nous fait de la peine, c’est que nous sommes nus, et que nous avons honte de paraître en cet état. »
Par bonheur, l’homme eut à leur donner à chacun assez de quoi se couvrir pour les conduire jusque chez lui. Ils n’y furent pas plus tôt arrivés, que leur hôte leur fit apporter à chacun un habit assez propre, et comme il ne douta pas qu’ils n’eussent grand besoin de manger et qu’ils seraient bien aises d’être dans leur particulier, il leur fit porter plusieurs plats par une esclave. Mais ils ne mangèrent presque pas, surtout le prince de Perse, qui était dans une langueur et dans un abattement qui fit tout craindre au joaillier pour sa vie.
Leur hôte les vit à diverses fois pendant le jour, et sur le soir, comme il savait qu’ils avaient besoin de repos, il les quitta de bonne heure. Mais le joaillier fut bientôt obligé de l’appeler pour assister à la mort du prince de Perse. Il s’aperçut que ce prince avait la respiration forte et véhémente, et cela lui fit comprendre qu’il n’avait plus que peu de moments à vivre. Il s’approcha de lui, et le prince lui dit : « C’en est fait, comme vous le voyez, et je suis bien aise que vous soyez témoin du dernier soupir de ma vie. Je la perds avec bien de la satisfaction, et je ne vous en dis pas la raison, vous la savez. Tout le regret que j’ai, c’est de ne pas mourir entre les bras de ma chère mère, qui m’a toujours aimé tendrement, et pour qui j’ai toujours eu le respect que je devais. Elle aura bien de la douleur de n’avoir pas eu la triste consolation de me fermer les yeux et de m’ensevelir de ses propres mains. Témoignez-lui bien la peine que j’en souffre, et priez-la de ma part de faire transporter mon corps à Bagdad, afin qu’elle arrose mon tombeau de ses larmes et qu’elle m’y assiste de ses prières. » Il n’oublia pas l’hôte de la maison ; il le remercia de l’accueil généreux qu’il lui avait fait, et après lui avoir demandé en grâce de vouloir bien que son corps demeurât en dépôt chez lui, jusqu’à ce qu’on vînt l’enlever, il expira.
Scheherazade en était en cet endroit, lorsqu’elle s’aperçut que le jour paraissait. Elle cessa de parler, et elle reprit son discours la nuit suivante, et dit au sultan des Indes :
CLXXXVI NUIT. Sire, dès le lendemain de la mort du prince de Perse, le joaillier profita de la conjoncture d’une caravane assez nombreuse qui venait à Bagdad, où il se rendit en sûreté. Il ne fit que rentrer chez lui et changer d’habit à son arrivée, et se rendit à l’hôtel du feu prince de Perse, où l’on fut alarmé de ne pas voir le prince avec lui. Il pria qu’on avertît la mère du prince qu’il souhaitait de lui parler, et l’on ne fut pas longtemps à l’introduire dans une salle où elle était avec plusieurs de ses femmes : « Madame, lui dit le joaillier d’un air et d’un ton qui marquaient la fâcheuse nouvelle qu’il avait à lui annoncer, Dieu vous conserve et vous comble de ses bontés. Vous n’ignorez pas que Dieu dispose de nous comme il lui plaît… »
La dame ne donna pas le temps au joaillier d’en dire davantage : « Ah ! s’écria-t-elle, vous m’annoncez la mort de mon fils. » Elle poussa en même temps des cris effroyables, qui, mêlés avec ceux de ses femmes, renouvelèrent les larmes du joaillier. Elle se tourmenta et s’affligea longtemps avant qu’elle lui laissât reprendre ce qu’il avait à lui dire. Elle interrompit enfin ses pleurs et ses gémissements, et elle le pria de continuer, et de ne lui rien cacher des circonstances d’une séparation si triste. Il la satisfit, et quand il eut achevé, elle lui demanda si le prince son fils ne l’avait pas chargé de quelque chose de particulier à lui dire, dans les derniers moments de sa vie. Il lui assura qu’il n’avait pas eu un plus grand regret que de mourir éloigné d’elle, et que la seule chose qu’il avait souhaitée était qu’elle voulût bien prendre le soin de faire transporter son corps à Bagdad. Dès le lendemain, de grand matin, elle se mit en chemin, accompagnée de ses femmes et de la plus grande partie de ses esclaves.
Quand le joaillier, qui avait été retenu par la mère du prince de Perse, eut vu partir cette dame, il retourna chez lui tout triste et les yeux baissés, avec un grand regret de la mort d’un prince si accompli et si aimable, à la fleur de son âge.
Comme il marchait recueilli en lui-même, une femme se présenta et s’arrêta devant lui. Il leva les yeux et vit que c’était la confidente de Schemselnihar, qui était habillée de noir et qui pleurait. Il renouvela ses pleurs à cette vue, sans ouvrir la bouche pour lui parler, et il continua de marcher jusque chez lui, où la confidente le suivit et entra avec lui.
Ils s’assirent, et le joaillier, en prenant la parole le premier, demanda à la confidente, avec un grand soupir, si elle avait déjà appris la mort du prince de Perse, et si c’était lui qu’elle pleurait. « Hélas ! non, s’écria-t-elle ; quoi ! ce prince si charmant est mort ! il n’a pas vécu longtemps après sa chère Schemselnihar. Belles âmes, ajouta-t-elle, en quelque part que vous soyez, vous devez être bien contentes de pouvoir vous aimer désormais sans obstacle. Vos corps étaient un empêchement à vos souhaits, et le ciel vous en a délivrées pour vous unir. »
Le joaillier, qui ne savait rien de la mort de Schemselnihar et qui n’avait pas encore fait réflexion que la confidente qui lui parlait était habillée de deuil, eut une nouvelle affliction d’apprendre cette nouvelle. « Schemselnihar est morte ! s’écria-t-il.
– Elle est morte ! reprit la confidente en pleurant tout de nouveau, et c’est d’elle que je porte le deuil. Les circonstances de sa mort sont singulières, et elles méritent que vous les sachiez ; mais, avant que je vous en fasse le récit, je vous prie de me faire part de celles de la mort du prince de Perse, que je pleurerai toute ma vie, avec celle de Schemselnihar, ma chère et respectable maîtresse. »
Le joaillier donna à la confidente la satisfaction qu’elle demandait, et dès qu’il lui eut raconté le tout, jusqu’au départ de la mère du prince de Perse, qui venait de se mettre en chemin elle-même pour faire apporter le corps du prince à Bagdad : « Vous n’avez pas oublié, lui dit-elle, que je vous ai dit que le calife avait fait venir Schemselnihar à son palais : il était vrai, comme nous avions tout sujet de nous le persuader, que le calife avait été informé des amours de Schemselnihar et du prince de Perse, par les deux esclaves qu’il avait interrogées toutes deux séparément. Vous allez vous imaginer qu’il se mit en colère contre Schemselnihar et qu’il donna de grandes marques de jalousie et de vengeance prochaine contre le prince de Perse. Point du tout, il ne songea pas un moment au prince de Perse ; il plaignit seulement Schemselnihar, et il est à croire qu’il s’attribua à lui-même ce qui est arrivé, sur la permission qu’il lui avait donnée d’aller librement par la ville, sans être accompagnée d’eunuques. On n’en peut conjecturer autre chose, après la manière tout extraordinaire dont il en a usé avec elle, comme vous allez l’entendre.
« Le calife la reçut avec un visage ouvert, et quand il eut remarqué la tristesse dont elle était accablée, qui cependant ne diminuait rien de sa beauté (car elle parut devant lui sans aucune marque de surprise ni de frayeur) : « Schemselnihar, lui dit-il avec une bonté digne de lui, je ne puis souffrir que vous paraissiez devant moi avec un air qui m’afflige infiniment. Vous savez avec quelle passion je vous ai toujours aimée ; vous devez en être persuadée par toutes les marques que je vous en ai données. Je ne change pas, et je vous aime plus que jamais. Vous avez des ennemis, et ces ennemis m’ont fait des rapports contre votre conduite ; mais tout ce qu’ils ont pu me dire ne me fait pas la moindre impression. Quittez donc cette mélancolie, et disposez-vous à m’entretenir ce soir de quelque chose d’agréable et de divertissant, à votre ordinaire. » Il lui dit plusieurs autres choses très-obligeantes, et il la fit entrer dans un appartement magnifique près du sien, où il la pria de l’attendre.
« L’affligée Schemselnihar fut très-sensible à tant de témoignages de considération pour sa personne ; mais plus elle connaissait combien elle était obligée au calife, plus elle était pénétrée de la vive douleur d’être éloignée peut-être pour jamais du prince de Perse, sans qui elle ne pouvait plus vivre.
« Cette entrevue du calife et de Schemselnihar, continua la confidente, se passa pendant que j’étais venue vous parler, et j’en ai appris les particularités de mes compagnes, qui étaient présentes ; mais, dès que je vous eus quitté, j’allai rejoindre Schemselnihar, et je fus témoin de ce qui se passa le soir. Je la trouvai dans l’appartement que j’ai dit, et comme elle se douta que je venais de chez vous, elle me fit approcher, et sans que personne m’entendît : « Je vous suis bien obligée, me dit-elle, du service que vous venez de me rendre ; je sens bien que ce sera le dernier. » Elle n’en dit pas davantage, et je n’étais pas dans un lieu à pouvoir lui dire quelque chose pour tâcher de la consoler.
« Le calife entra le soir au son des instruments que les femmes de Schemselnihar touchaient, et l’on servit aussitôt la collation. Le calife prit Schemselnihar par la main et la fit asseoir près de lui sur le sofa. Elle se fit une si grande violence pour lui complaire, que nous la vîmes expirer peu de moments après. En effet, elle fut à peine assise qu’elle se renversa en arrière. Le calife crut qu’elle n’était qu’évanouie, et nous eûmes toutes la même pensée. Nous tâchâmes de la secourir, mais elle ne revint pas ; et voilà de quelle manière nous la perdîmes.
« Le calife l’honora de ses larmes, qu’il ne put retenir, et, avant de se retirer à son appartement, il ordonna de casser tous les instruments, ce qui fut exécuté. Je restai toute la nuit près du corps ; je le lavai et l’ensevelis moi-même en le baignant de mes larmes ; et le lendemain elle fut enterrée, par ordre du calife, dans un tombeau magnifique qu’il lui avait déjà fait bâtir dans le lieu qu’elle avait choisi elle-même. Puisque vous me dites, ajouta-t-elle, qu’on doit apporter le corps du prince à Bagdad, je suis résolue de faire en sorte qu’on l’apporte pour être mis dans le même tombeau. »
Le joaillier fut fort surpris de cette résolution de la confidente : « Vous n’y songez pas, reprit-il ; jamais le calife ne le souffrira.
– Vous croyez la chose impossible, repartit la confidente ; elle ne l’est pas, et vous en conviendrez vous-même quand je vous aurai dit que le calife a donné la liberté à toutes les esclaves de Schemselnihar, avec une pension à chacune suffisante pour subsister, et qu’il m’a chargée du soin et de la garde de son tombeau, avec un revenu considérable pour l’entretenir et pour ma subsistance en particulier. D’ailleurs, le calife, qui n’ignore pas les amours du prince et de Schemselnihar, comme je vous l’ai dit, et qui ne s’en est pas scandalisé, n’en sera nullement fâché. » Le joaillier n’eut plus rien à dire : il pria seulement la confidente de le mener à ce tombeau pour y faire sa prière. Sa surprise fut grande en arrivant quand il vit la foule de monde des deux sexes qui y accourait de tous les endroits de Bagdad. Il ne put en approcher que de loin, et lorsqu’il eut fait sa prière : « Je ne trouve plus impossible, dit-il à la confidente en la rejoignant, d’exécuter ce que vous avez si bien imaginé. Nous n’avons qu’à publier, vous et moi, ce que nous savons des amours de l’un et de l’autre, et particulièrement de la mort du prince de Perse, arrivée presque dans le même temps. Avant que son corps arrive, tout Bagdad concourra à demander qu’il ne soit pas séparé d’avec celui de Schemselnihar. » La chose réussit, et le jour que l’on sut que le corps devait arriver, une infinité de peuple alla au-devant à plus de vingt milles.
La confidente attendit à la porte de la ville, où elle se présenta à la mère du prince et la supplia, au nom de toute la ville, qui le souhaitait ardemment, de vouloir bien que les corps des deux amants, qui n’avaient eu qu’un cœur jusqu’à leur mort depuis qu’ils avaient commencé de s’aimer, n’eussent qu’un même tombeau. Elle y consentit, et le corps fut porté au tombeau de Schemselnihar, à la tête d’un peuple innombrable de tous les rangs, et mis à côté d’elle. Depuis ce temps-là, tous les habitants de Bagdad et même les étrangers de tous les endroits du monde où il y a des musulmans, n’ont cessé d’avoir une grande vénération pour ce tombeau et d’y aller faire leurs prières.
C’est, sire, dit ici Scheherazade, qui s’aperçut en même temps qu’il était jour, ce que j’avais à raconter à votre majesté des amours de la belle Schemselnihar, favorite du calife Haroun Alraschid, et de l’aimable Ali Ebn Becar, prince de Perse.
Quand Dinarzade vit que la sultane sa sœur avait cessé de parler, elle la remercia le plus obligeamment du monde du plaisir qu’elle lui avait fait par le récit d’une histoire si intéressante. Si le sultan veut bien me souffrir encore jusqu’à demain, reprit Scheherazade, je vous raconterai celle de Noureddin et de la belle Persienne, que vous trouverez beaucoup plus agréable. Elle se tut, et le sultan, qui ne put encore se résoudre à la faire mourir, remit à l’écouter la nuit suivante.
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Les Mille et Une Nuits - Tome I
Contes arabes. — Histoire du Sultan des Indes.
Fable. — L'Ane, le Bœuf et le Laboureur.
Iere nuit. — Le Marchand et le Génie.
Histoire du premier Vieillard et de la Biche.
Histoire du second Vieillard et des deux Chiens noirs.
Histoire du Pécheur.
Histoire du Roi grec et du médecin Douban.
Histoire du Mari et du Perroquet.
Histoire du Vizir puni.
Histoire du Vizir puni. suite.
Histoire du jeune Roi des Iles Noires.
Histoire du jeune Roi des Iles Noires. suite.
Histoire des trois Calenders, fils de rois, et de cinq Dames de Bagdad.
Histoire des trois Calenders, fils de rois, et de cinq Dames de Bagdad. suite.
Histoire du premier Calender, fils de roi.
Histoire du second Calender, fils de roi.
Histoire de l'Envieux et de l'Envié.
Histoire de l'Envieux et de l'Envié. suite.
Histoire du troisième Calender, fils de roi.
Histoire du troisième Calender, fils de roi. suite. -
Les Mille et Une Nuits - Tome II
Histoire de Zobéide.
Histoire d'Amine.
Histoire des trois Pommes.
Histoire de la Dame massacrée et du jeune homme son mari.
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan.
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan. suite1
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan. suite 2.
Histoire du petit Bossu.
Histoire que raconta le Marchand chrétien.
Histoire que raconta le Marchand chrétien. suite.
Histoire racontée par le Pourvoyeur du sultan de Casgar.
Histoire racontée par le Pourvoyeur du sultan de Casgar. suite. -
Les Mille et Une Nuits - Tome III
Histoire racontée par le Médecin juif.
Histoire que raconte le Tailleur.
Histoire du Barbier.
Histoire du premier frère du Barbier.
Histoire du second frère du Barbier.
Histoire du troisième frère du Barbier.
Histoire du quatrième frère du Barbier.
Histoire du cinquième frère du Barbier.
Histoire du sixième frère du Barbier.
Histoire d'Aboulhassan Ali Ebn Becar et de Schemselnihar, favorite du Calife Haroun-al-Raschid.
Histoire d'Aboulhassan Ali Ebn Becar et de Schemselnihar, favorite du Calife Haroun-al-Raschid. suite.
Lettre de Schemselnihar au prince de Perse Ali Ebn Becar.
Réponse du prince de Perse à la lettre de Schemselnihar.
Lettre de Schemselnihar au prince de Perse.
Réponse du prince de Perse à Schemselnihar.
Réponse du prince de Perse à Schemselnihar. suite.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne. suite 2.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne. suite 3.
Lettre du calife Haroun Alraschid au roi de Balsora. -
Les Mille et Une Nuits - Tome IV
Histoire des amours de Camaralzaman, prince de l'Ile des Enfants de Khaledan, et de Badoure, princesse de la Chine.
Histoire des amours de Camaralzaman, prince de l'Ile des Enfants de Khaledan, et de Badoure, princesse de la Chine. suite.
Suite de l'histoire de la princesse de la Chine.
Histoire de Marzavan avec la suite de celle de Camaralzaman.
Billet du prince Camaralzaman à la princesse de la Chine.
Séparation du prince Caramalzaman d'avec la princesse Badoure.
Histoire de la princesse Badoure après la séparation du prince Camaralzaman.
Suite de l'histoire du prince Camaralzaman depuis sa séparation d'avec la princesse Badoure.
Histoire des princes Amgiad et Assad.
Le prince Assad arrêté en entrant dans la ville des Mages.
Histoire du prince Amgiad et d'une dame de la ville des Mages.
Suite de l'histoire du prince Assad.
Histoire de Sindbad le marin.
Premier vovage.de Sindbad le marin.
Second voyage de Sindbad le marin.
Troisième vovage de Sindbad le marin.
Quatrième voyage de Sindbad le marin.
Cinquième voyage de Sindbad le marin.
Sixième voyage de Siudbad le malin.
Septième et dernier voyage de Sindbad le marin.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal. suite. 2.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal. suite. 3 -
Les Mille et Une Nuits - Tome V
Histoire de Ganem, fils d'Abou Aïoub, surnommé l'Esclave d'amour.
Lettre du calife Haroun Alraschid à Mohammed Zinebi, roi de Syrie.
Histoire du prince Zeyn-Alasnam et du Roi des Génies.
Histoire de Codadad et de ses frères.
Histoire de la Princesse de Deryabar.
Histoire du Dormeur éveillé.
Histoire du Dormeur éveillé. suite.2
Histoire du Dormeur éveillé. suite.3 -
Les Mille et Une Nuits - Tome VI
Histoire de la Lampe merveilleuse.
Histoire de la Lampe merveilleuse. suite.2
Histoire de la Lampe merveilleuse. suite.3
Aventures du calife Haroun Alraschid.
Histoire de l'aveugle Baba Abdalla.
Histoire de Sidi Nouman.
Histoire de Cogia Hassan Alhabbal.
Suite de l'histoire de Cogia Hassan Alhabbal.
Histoire d'Ali Baba et de Quarante Voleurs exterminés par une esclave.
Histoire d'Ali Baba et de Quarante Voleurs exterminés par une esclave. suite.1 -
Les Mille et Une Nuits - Tome VII
Histoire d'Ali Cogia, marchand de Bagdad.
Histoire du Cheval enchanté.
Histoire du Cheval enchanté. suite.
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou.
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou. suite.2
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou. suite.3
Histoire de Deux Sœurs jalouses de leur cadette.
Histoire de Deux Sœurs jalouses de leur cadette.
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Les Mille et Une Nuits - Tome VIII
Préface du traducteur de la continuation des Mille et une Nuits
Nouvelles Aventures du calife Haroun Alraschild, ou Histoire de la petite fille de Chosroès Anouschirvan
Le Bimaristan, ou Histoire du jeune marchand de Bagdad et de la dame inconnue
Le Médecin et le jeune traiteur de Bagdad.
Histoire du sage Hicar.
Histoire du roi Azadbakht, ou des dix visirs.
Histoire du marchand devenu malheureux.
Histoire du marchand imprudent et de ses deux enfans.
Histoire d’Abousaber, ou de l’homme patient.
Histoire du prince Behezad.
Histoire du roi Dadbin, ou de la vertueuse Aroua.
Histoire du roi Bakhtzeman.
Histoire du roi Khadidan.
Histoire du roi Beherkerd.
Histoire du roi Hanschah et d’Abouteman.
Histoire du roi Ibrahim et de son fils
Histoire de Soleïman-schah.
Histoire de l’esclave sauvé du supplice -
Les Mille et Une Nuits - Tome IX
Attaf ou L’Homme généreux.
Histoire du prince Habib et de Dorrat Algoase.
Histoire du roi Sapor, souverain des isle Bellour ; de Camar Alzeman, fille du génie Alatrous, et de Dorrat Algoase
Histoire de Naama et de Naam.
Histoire d’Alaeddin.
Histoire d’Abou Mohammed Alkeslan.
Histoire d’Aly Mohammed le joaillier, ou du faux calife.
- Extraits : Cours de littérature ancienne et moderne tome IX. par J.F. Laharpe -1825.
- Les Mille et une nuits par Galland, illustrés par : MM. FRANÇAIS, H. BARON, ED. WATTIER, LA VILLE, etc...Revus et corrigés sur l'édition Princeps de 1704.Nouvelle édition de 1861.
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"J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique,-
La ville et la campagne, enfin tout; il n'est rien-
Qui ne me soit souverain bien, -
Jusqu'au sombre plaisir d'un coeur mélancolique ?"
Saadi disait : " Si la peste donnait des pensions, la peste trouverait encore des flatteurs et des serviteurs".
lorsqu'on n'a pas ce que l'on aime. - Il faut aimer ce que l'on a." 



