La sultane Scheherazade fit suivre l’histoire du cheval enchanté par celle du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou, et en prenant la parole, elle dit :
Sire, un sultan, l’un des prédécesseurs de Votre Majesté, qui occupait paisiblement le trône des Indes depuis plusieurs années, avait dans sa vieillesse la satisfaction de voir que trois princes ses fils, dignes imitateurs de ses vertus, avec une princesse sa nièce, faisaient l’ornement de sa cour. L’aîné des princes se nommait Houssain, le second Ali, le plus jeune Ahmed, et la princesse sa nièce Nourounnihar.
La princesse Nourounnihar était fille d’un prince, cadet du sultan, que le sultan avait partagé d’un apanage d’un grand revenu, mais qui était mort peu d’années après avoir été marié, en la laissant dans un fort bas âge. Le sultan, en considération de ce que le prince son frère avait toujours parfaitement correspondu à l’amitié fraternelle qui était entre eux, avec une grande attache à sa personne, s’était chargé de l’éducation de sa fille, et l’avait fait venir dans son palais pour être élevée avec les trois princes. Avec une beauté singulière, et avec toutes les perfections du corps qui pouvaient la rendre accomplie, cette princesse avait aussi infiniment d’esprit, et sa tenue sans reproche la distinguait entre toutes les princesses de son temps.
Le sultan, oncle de la princesse, qui s’était proposé de la marier dès qu’elle serait en âge, et de faire alliance avec quelque prince de ses voisins en la lui donnant pour épouse, y songeait sérieusement, lorsqu’il s’aperçut que les trois princes ses fils l’aimaient passionnément. Il en eut une grande douleur, et cette douleur ne venait pas tant de ce que leur passion l’empêcherait de contracter l’alliance qu’il avait méditée, que de la difficulté, comme il le prévoyait, à obtenir d’eux qu’ils s’accordassent, et que les deux cadets au moins consentissent à la céder à leur aîné. Il leur parla à chacun en particulier, et après leur avoir remontré l’impossibilité qu’il y avait qu’une seule princesse devînt l’épouse des trois, et les troubles qu’ils allaient causer s’ils persistaient dans leur passion, il n’oublia rien pour leur persuader, ou de s’en rapporter à la déclaration que la princesse ferait en faveur de l’un des trois, ou de se désister de leurs prétentions et de songer à d’autres noces, dont il leur laissait la liberté du choix, et de convenir entre eux de permettre qu’elle fût mariée à un prince étranger. Mais comme il eut trouvé en eux une opiniâtreté insurmontable, il les fit venir tous trois devant lui, et il leur tint ce discours : « Mes enfants, dit-il, puisque, pour votre bien et pour votre repos, je n’ai pu réussir à vous persuader de ne plus aspirer à épouser la princesse ma nièce et votre cousine, comme je ne veux pas user de mon autorité en la donnant à l’un de vous préférablement aux deux autres, il me semble que j’ai trouvé un moyen propre à vous rendre contents et à conserver l’union qui doit être entre vous, si vous voulez m’écouter et que vous exécutiez ce que vous allez entendre. Je trouve donc à propos que vous alliez voyager chacun séparément dans un pays différent, de manière que vous ne puissiez pas vous rencontrer ; et comme vous savez que je suis curieux sur toute chose de tout ce qui peut passer pour rare et singulier, je promets la princesse ma nièce en mariage à celui de vous qui m’apportera la rareté la plus extraordinaire et la plus singulière. De la sorte, comme le hasard fera que vous jugerez vous-mêmes de la singularité des choses que vous aurez apportées, par la comparaison que vous en ferez, vous n’aurez pas de peine à vous faire justice en cédant la préférence à celui de vous qui l’aura méritée. Pour les frais du voyage, et pour l’achat de la rareté dont vous aurez à faire l’acquisition, je vous donnerai la même somme à chacun convenable à votre naissance, sans l’employer néanmoins en dépense de suite et d’équipage, qui, en vous faisant connaître pour ce que vous êtes, vous priverait de la liberté dont vous avez besoin, non-seulement pour vous bien acquitter du motif que vous avez à vous proposer, mais même pour mieux observer les choses qui mériteront votre attention, et enfin pour tirer une plus grande utilité de votre voyage. »
Comme les trois princes avaient toujours été très-soumis aux volontés du sultan leur père, et que chacun de son côté se flattait que la fortune lui serait favorable et lui donnerait lieu de parvenir à la possession de Nourounnihar, ils lui marquèrent qu’ils étaient prêts à obéir. Sans différer, le sultan leur fit compter la somme qu’il venait de promettre, et dès le même jour ils donnèrent les ordres pour les préparatifs de leur voyage ; ils prirent même congé du sultan pour être en état de partir de grand matin dès le lendemain. Ils sortirent par la même porte de la ville, bien montés et bien équipés, habillés en marchands, chacun avec un seul officier de confiance déguisé en esclave, et ils se rendirent ensemble au premier gîte, où le chemin se partageait en trois, par l’un desquels ils devaient continuer leur voyage chacun de son côté. Le soir, en se régalant d’un souper qu’ils s’étaient fait préparer, ils convinrent que leur voyage serait d’un an, et se donnèrent rendez-vous au même gîte, à la charge que le premier qui arriverait attendrait les deux autres, et les deux autres le troisième, afin que, comme ils avaient pris congé du sultan leur père les trois ensemble, ils se présentassent de même devant lui à leur retour. Le lendemain, à la pointe du jour, après s’être embrassés et souhaités réciproquement un heureux voyage, ils montèrent à cheval et prirent chacun l’un des trois chemins sans se rencontrer dans leur choix.
Le prince Houssain, l’aîné des trois frères, qui avait entendu dire des merveilles de la grandeur, des forces, des richesses et de la splendeur du royaume de Bisnagar, prit sa route du côté de la mer des Indes, et après une marche d’environ trois mois, en se joignant à différentes caravanes, tantôt par des déserts et par des montagnes stériles, et tantôt par des pays très-peuplés, les mieux cultivés et les plus fertiles qu’il y eût en aucun autre endroit de la terre, il arriva à Bisnagar, ville qui donne le nom à tout le royaume dont elle est la capitale, et qui est la demeure ordinaire de ses rois. Il se logea dans un khan destiné pour les marchands étrangers ; et, comme il avait appris qu’il y avait quatre quartiers principaux où les marchands de toutes les sortes de marchandises avaient leurs boutiques, au milieu desquelles était situé le château ou plutôt le palais des rois, lequel occupait un terrain très-vaste, comme au centre de la ville, qui avait trois enceintes et deux lieues en tous sens d’une porte à l’autre, dès le lendemain il se rendit à l’un de ces quartiers.
Le prince Houssain ne put voir le quartier où il se trouva sans admiration : il était vaste, coupé et traversé par plusieurs rues, toutes voûtées contre l’ardeur du soleil, et néanmoins très-bien éclairées. Les boutiques étaient d’une même grandeur et d’une même symétrie, et celles des marchands d’une même sorte de marchandises n’étaient pas dispersées, mais rassemblées dans une même rue, et il en était de même des boutiques des artisans.
La multitude des boutiques remplies d’une même sorte de marchandises, comme des toiles les plus fines de différents endroits des Indes, des toiles peintes des couleurs les plus vives qui représentaient au naturel des personnages, des paysages, des arbres, des fleurs ; d’étoffes de soie et de brocart, tant de la Perse que de la Chine et d’autres lieux ; de porcelaines du Japon et de la Chine ; de tapis de pied de toutes les grandeurs, le surprirent si extraordinairement qu’il ne savait s’il devait s’en rapporter à ses propres yeux. Mais quand il fut arrivé aux boutiques des orfèvres et des joailliers (car les deux professions étaient exercées par les mêmes marchands), il fut comme ravi en extase à la vue de la quantité prodigieuse d’excellents ouvrages en or et en argent, et comme ébloui par l’éclat des perles, des diamants, des rubis, des émeraudes, des saphirs et d’autres pierreries qui y étaient en vente et en confusion. S’il fut étonné de tant de richesses réunies en un seul endroit, il le fut bien davantage quand il vint à juger de la richesse du royaume en général, en considérant qu’à la réserve des bramines et des ministres des idoles, qui faisaient profession d’une vie éloignée de la vanité du monde, il n’y avait dans toute son étendue ni Indien ni Indienne qui n’eût des colliers, des bracelets et des ornements aux jambes et aux pieds, de perles ou de pierreries, qui paraissaient avec d’autant plus d’éclat qu’ils étaient tous noirs, d’un noir à en relever parfaitement le brillant.
Une autre particularité qui fut admirée par le prince Houssain, fut le grand nombre de vendeurs de roses, qui faisaient la plus grande foule dans les rues par leur multitude. Il comprit qu’il fallait que les Indiens fussent grands amateurs de cette fleur, puisqu’il n’y en avait pas un qui n’en portât un bouquet à la main ou à la tête, en guirlande, ni de marchand qui n’en eût plusieurs vases garnis dans sa boutique, de manière que le quartier, si grand qu’il était, en était tout embaumé.
Le prince Houssain enfin, après avoir parcouru le quartier de rue en rue, l’idée remplie de tant de richesses qui s’étaient présentées à ses yeux, eut besoin de se reposer. Il le témoigna à un marchand, et le marchand, fort civilement, l’invita à entrer et à s’asseoir dans sa boutique, ce qu’il accepta. Il n’y avait pas longtemps qu’il était assis dans la boutique quand il vit passer un crieur avec un tapis sur le bras, d’environ six pieds en carré, qui le criait à trente bourses à l’enchère ; il appela le crieur et il demanda à voir le tapis, qui lui parut d’un prix exorbitant, non-seulement pour sa petitesse, mais même pour sa qualité. Quand il eut bien examiné le tapis, il dit au crieur qu’il ne comprenait pas comment un tapis de pied si petit, et de si peu d’apparence, était mis à un si haut prix.
Le crieur, qui prenait le prince Houssain pour un marchand, lui dit pour réponse : « Seigneur, si ce prix vous paraît excessif, votre étonnement sera beaucoup plus grand quand vous saurez que j’ai ordre de le faire monter jusqu’à quarante bourses, et de ne le livrer qu’à celui qui en comptera la somme. – Il faut donc, reprit le prince Houssain, qu’il soit précieux par quelque endroit qui ne m’est pas connu ? – Vous l’avez deviné, seigneur, repartit le crieur, et vous en conviendrez quand vous saurez qu’en s’asseyant sur ce tapis, aussitôt on est transporté avec le tapis où l’on souhaite d’aller, et l’on s’y trouve presque dans le moment sans que l’on soit arrêté par aucun obstacle. »
Ce discours du crieur fit que le prince des Indes, en considérant que le motif principal de son voyage était d’en rapporter au sultan son père quelque rareté singulière dont on n’eût pas entendu parler, jugea qu’il n’en pouvait acquérir aucune dont le sultan dût être plus satisfait. « Si le tapis, dit-il au crieur, avait la vertu que tu lui donnes, non-seulement je ne trouverais pas que ce serait l’acheter trop chèrement que d’en donner les quarante bourses qu’on en demande, je pourrais même me résoudre à m’en accommoder pour le prix, et avec cela je te ferais un présent dont tu aurais lieu d’être content. – Seigneur, reprit le crieur, je vous ai dit la vérité, et il sera aisé de vous en convaincre dès que vous aurez arrêté le marché à quarante bourses, en y mettant la condition que je vous en ferai voir l’expérience. Alors, comme vous n’avez pas ici les quarante bourses, et qu’il faudrait que pour les recevoir je vous accompagnasse jusqu’au khan, où vous devez être logé comme étranger, avec la permission du maître de la boutique, nous entrerons dans l’arrière-boutique, j’y étendrai le tapis, et quand nous y serons assis, vous et moi, que vous aurez formé le souhait d’être transporté avec moi dans l’appartement que vous avez pris dans le khan, si nous n’y sommes pas transportés sur-le-champ, il n’y aura pas de marché fait et vous ne serez tenu à rien. Quant au présent, comme c’est au vendeur à me récompenser de ma peine, je le recevrai comme une grâce que vous aurez bien voulu me faire, dont je vous aurai l’obligation. »
Sur la bonne foi du crieur, le prince accepta le parti. Il conclut le marché sous la condition proposée, après quoi il entra dans l’arrière-boutique du marchand, après en avoir obtenu la permission. Le crieur étendit le tapis, ils s’assirent dessus l’un et l’autre, et dès que le prince eut formé le désir d’être transporté au khan, dans son appartement, il s’y trouva avec le crieur dans la même situation. Comme il n’avait pas besoin d’autre certitude de la vertu du tapis, il compta au crieur la somme des quarante bourses en or, et il y ajouta un présent de vingt pièces d’or, dont il gratifia le crieur.
De la sorte, le prince Houssain demeura possesseur du tapis, avec une joie extrême d’avoir acquis, à son arrivée à Bisnagar, une pièce si rare, qui devait, comme il n’en doutait pas, lui valoir la possession de Nourounnihar. En effet, il tenait comme une chose impossible que les princes ses cadets rapportassent rien de leur voyage qui pût entrer en comparaison avec ce qu’il avait rencontré si heureusement. Sans faire un plus long séjour à Bisnagar, il pouvait, en s’asseyant sur le tapis, se rendre le même jour au rendez-vous dont il était convenu avec eux ; mais il eût été obligé de les attendre trop longtemps. Cela fit que, curieux de voir le roi de Bisnagar et sa cour, et de prendre connaissance des forces, des lois, des coutumes, de la religion et de l’état de tout le royaume, il résolut d’employer quelques mois à satisfaire sa curiosité.
La coutume du roi de Bisnagar était de donner accès auprès de sa personne une fois la semaine aux marchands étrangers. Ce fut sous ce titre que le prince Houssain, qui ne voulait point passer pour ce qu’il était, le vit plusieurs fois. Et comme ce prince, qui d’ailleurs était très-bien fait de sa personne, avait infiniment d’esprit et qu’il était d’une politesse achevée, c’était par où il se distinguait des marchands avec lesquels il paraissait devant le roi ; c’était à lui, préférablement aux marchands, qu’il adressait la parole pour s’informer de la personne du sultan des Indes, des forces, des richesses et du gouvernement de son empire.
Les autres jours, le prince les employait à voir ce qu’il y avait de plus remarquable dans la ville et aux environs. Entre autres choses dignes d’être admirées, il vit un temple d’idoles dont la structure était particulière, en ce qu’elle était toute de bronze : il avait dix coudées en carré dans son assiette, et quinze en hauteur, et ce qui en faisait la plus grande beauté était une idole d’or massif de la hauteur d’un homme, dont les yeux étaient deux rubis, appliqués avec tant d’art qu’il semblait à ceux qui la regardaient qu’elle avait les yeux sur eux, de quelque côté qu’ils se tournassent pour la voir. Il en vit une autre qui n’était pas moins admirable. C’était dans un village où il y avait une plaine d’environ dix arpents, laquelle n’était qu’un jardin délicieux parsemé de roses et d’autres fleurs agréables à la vue, et tout cet espace était environné d’un petit mur, environ à hauteur d’appui, pour empêcher que les animaux n’en approchassent. Au milieu de la plaine il s’élevait une terrasse à hauteur d’homme, revêtue de pierres jointes ensemble avec tant de soin et d’industrie, qu’il semblait que ce ne fût qu’une seule pierre. Le temple, qui était en dôme, était posé au milieu de la terrasse, haut de cinquante coudées, ce qui faisait qu’on le découvrait de plusieurs lieues à l’entour. La longueur était de trente et la largeur de vingt, et le marbre rouge dont il était bâti était extrêmement poli. La voûte du dôme était ornée de trois rangs de peintures fort vives et de bon goût, et tout le temple était généralement rempli de tant d’autres peintures, de bas-reliefs et d’idoles, qu’il n’y avait aucun endroit où il n’y en eût depuis le haut jusqu’au bas.
Le soir et le matin, on faisait des cérémonies superstitieuses dans ce temple, lesquelles étaient suivies de jeux, de concerts d’instruments, de danses, de chants et de festins. Et les ministres du temple, et les habitants du lieu, ne subsistent que des offrandes que les pèlerins en foule y apportent continuellement des endroits les plus éloignés du royaume pour s’acquitter de leurs vœux.
Le prince Houssain fut encore spectateur d’une fête solennelle qui se célèbre tous les ans à la cour de Bisnagar, à laquelle les gouverneurs des provinces, les commandants des places fortifiées, les gouverneurs, les juges des villes et les bramines les plus célèbres par leur doctrine, sont obligés de se trouver ; et il y en a de si éloignés, qu’ils ne mettent pas moins de quatre mois à s’y rendre. L’assemblée, composée d’une multitude innombrable d’Indiens, se fait dans une plaine d’une vaste étendue, où ils font un spectacle surprenant, tant que la vue peut s’étendre. Au centre de cette plaine, il y avait une place d’une grande longueur et largeur, fermée d’un côté par un bâtiment superbe, en forme d’échafaudage à neuf étages, soutenu par quarante colonnes, et destiné pour le roi, pour sa cour et pour les étrangers, qu’il honorait de son audience une fois la semaine ; en dedans, il était orné et meublé magnifiquement, et au-dehors, peint de paysages où l’on voyait toutes sortes d’animaux, d’oiseaux, d’insectes et même de mouches et de moucherons, le tout au naturel ; et d’autres échafauds, hauts au moins de quatre ou cinq étages, et peints à peu près les uns de même que les autres, formaient les trois autres côtés. Et ces échafauds avaient cela de particulier, qu’on les faisait tourner, et changer de face et de décoration d’heure en heure.
De chaque côté de la place, à peu de distance les uns des autres, étaient rangés mille éléphants avec des harnais d’une grande somptuosité, chargés chacun d’une tour carrée de bois doré, et de joueurs d’instruments ou de farceurs dans chaque tour. La trompe de ces éléphants, leurs oreilles, et le reste du corps, étaient peints de cinabre et d’autres couleurs, qui représentaient des figures grotesques.
Dans tout ce spectacle, ce qui fit admirer davantage au prince Houssain l’industrie, l’adresse et le génie inventif des Indiens, fut de voir un des éléphants, le plus puissant et le plus gros, les quatre pieds posés sur l’extrémité d’un poteau enfoncé perpendiculairement et hors de terre d’environ deux pieds, jouer en battant l’air de sa trompe à la cadence des instruments. Il n’admira pas moins un autre éléphant, non moins puissant, au bout d’une poutre posée en travers, sur un poteau, à la hauteur de dix pieds, avec une pierre d’une grosseur prodigieuse attachée et suspendue à l’autre bout, qui lui servait de contre-poids, par le moyen duquel, tantôt haut, tantôt bas, en présence du roi et de sa cour, il marquait, par les mouvements de son corps et de sa trompe, les cadences des instruments, de même que l’autre éléphant. Les Indiens, après avoir attaché la pierre de contre-poids, avaient attiré l’autre bout jusqu’en terre à force d’hommes, et y avaient fait monter l’éléphant.
Le prince Houssain eût pu faire un plus long séjour à la cour et dans le royaume de Bisnagar ; une infinité d’autres merveilles eussent pu l’y arrêter agréablement jusqu’au dernier jour de l’année révolue, dont les princes ses frères et lui étaient convenus pour se rejoindre ; mais, pleinement satisfait de ce qu’il avait vu, comme il était continuellement occupé de l’objet de son amour, et que, depuis l’acquisition qu’il avait faite, la beauté et les charmes de la princesse Nourounnihar augmentaient de jour en jour la violence de sa passion, il lui sembla qu’il aurait l’esprit plus tranquille et qu’il serait plus près de son bonheur quand il se serait approché d’elle. Après avoir satisfait le concierge du khan pour le louage de l’appartement qu’il y avait occupé, et lui avoir marqué l’heure qu’il pourrait venir prendre la clef, qu’il laisserait à la porte, sans lui avoir marqué de quelle manière il partirait, il y rentra en fermant la porte sur lui et en y laissant la clef. Il étendit le tapis et s’y assit avec l’officier qu’il avait amené avec lui. Alors il se recueillit en lui-même, et après avoir souhaité sérieusement d’être transporté au gîte où les princes ses frères devaient se rendre comme lui, il s’aperçut bientôt qu’il y était arrivé. Il s’y arrêta ; et, sans se faire connaître que pour un marchand, il les attendit.
Le prince Ali, frère puîné du prince Houssain, qui avait projeté de voyager en Perse, pour se conformer à l’intention du sultan des Indes, en avait pris la route avec une caravane, à laquelle il s’était joint à la troisième journée après sa séparation d’avec les deux princes ses frères. Après une marche de près de quatre mois, il arriva enfin à Schiraz, qui était alors la capitale du royaume de Perse. Comme il avait fait amitié et société en chemin avec un petit nombre de marchands, sans se faire connaître pour autre que pour marchand joaillier, il prit logement avec eux dans un même khan.
Le lendemain, pendant que les marchands ouvraient leurs ballots de marchandises, le prince Ali, qui ne voyageait que pour son plaisir et qui ne s’était embarrassé que des choses nécessaires pour le faire commodément, après avoir changé d’habit, se fit conduire au quartier où se vendaient les pierreries, les ouvrages en or et en argent, brocart, étoffes de soie, toiles fines, et les autres marchandises les plus rares et les plus précieuses. Ce lieu, qui était spacieux et bâti solidement, était voûté, et la voûte était soutenue de gros piliers autour desquels les boutiques étaient ménagées de même que le long des murs, tant en dedans qu’en dehors, et il était connu communément à Schiraz sous le nom de bezestan. D’abord le prince Ali parcourut le bezestan en long et en large de tous les côtés, et il jugea avec admiration des richesses qui étaient renfermées par la quantité prodigieuse des marchandises les plus précieuses qu’il y vit étalées. Parmi tous les crieurs qui allaient et venaient chargés de différentes pièces en les criant à l’encan, il ne fut pas peu surpris d’en voir un qui tenait à la main un tuyau d’ivoire, long d’environ un pied et de la grosseur d’un peu plus d’un pouce, qu’il criait à trente bourses. Il s’imagina d’abord que le crieur n’était pas dans son bon sens. Pour s’en éclaircir, en s’approchant de la boutique d’un marchand : « Seigneur, dit-il au marchand en lui montrant le crieur, dites-moi, je vous prie, si je me trompe : cet homme qui crie un petit tuyau d’ivoire a trente bourses a-t-il l’esprit bien sain ? – Seigneur, répondit le marchand, à moins qu’il ne l’ait perdu depuis hier, je puis vous assurer que c’est le plus sage de tous nos crieurs et le plus employé, comme celui en qui l’on a le plus de confiance quand il s’agit de la vente de quelque chose de grand prix ; et quant au tuyau qu’il crie à trente bourses, il faut qu’il les vaille, et même davantage, par quelque endroit qui ne paraît pas. Il va repasser dans un moment, nous l’appellerons, et vous vous en informerez par vous-même. Asseyez-vous cependant sur mon sofa, et reposez-vous. »
Le prince Ali ne refusa pas l’offre obligeante du marchand, et peu de temps après qu’il se fut assis, le crieur repassa. Comme le marchand l’eut appelé par son nom, il s’approcha. Alors, en lui montrant le prince Ali, il lui dit : « Répondez à ce seigneur, qui demande si vous êtes dans votre bon sens de crier à trente bourses un tuyau d’ivoire qui paraît de si peu de conséquence. J’en serais étonné moi-même si je ne savais que vous êtes un homme sage. » Le crieur, en s’adressant au prince Ali, lui dit : « Seigneur, vous n’êtes pas le seul qui me traitiez de fou à l’occasion de ce tuyau ; mais vous jugerez vous-même si je le suis quand je vous en aurai dit la propriété, et j’espère qu’alors vous y mettrez une enchère comme ceux à qui je l’ai déjà montré, qui avaient une aussi mauvaise opinion de moi que vous.
« Premièrement, seigneur, poursuivit le crieur en présentant le tuyau au prince, remarquez que ce tuyau est garni d’un verre à chaque extrémité, et considérez qu’en regardant par l’un des deux, quelque chose qu’on puisse souhaiter de voir, on la voit aussitôt. – Je suis prêt à vous faire réparation d’honneur, reprit le prince Ali, si vous me faites connaître la vérité de ce que vous avancez. » Et comme il avait le tuyau à la main, après avoir observé les deux verres : « Montrez-moi, continua-t-il, par où il faut regarder, afin que je m’en éclaircisse. » Et le crieur le lui montra. Le prince regarda, et en souhaitant de voir le sultan des Indes son père, il le vit en parfaite santé, assis sur son trône au milieu de son conseil. Ensuite, comme après le sultan il n’avait rien de plus cher au monde que la princesse Nourounnihar, il souhaita de la voir, et il la vit assise à sa toilette, environnée de ses femmes, riante et de belle humeur.
Le prince Ali n’eut pas besoin d’autre preuve pour se persuader que ce tuyau était la chose la plus précieuse qu’il y eût alors, non-seulement dans la ville de Schiraz, mais même dans tout l’univers, et il crut que s’il négligeait de l’acheter, jamais il ne rencontrerait une rareté pareille à remporter de son voyage, ni à Schiraz, quand il y demeurerait dix ans, ni ailleurs. Il dit au crieur : « Je me rétracte de la pensée déraisonnable que j’ai eue de votre peu de bon sens ; mais je crois que vous serez pleinement satisfait de la réparation que je suis prêt à vous en faire en achetant le tuyau. Comme je serais fâché qu’un autre que moi le possédât, dites-moi au juste à quel prix le vendeur le fixe, sans vous donner la peine de le crier davantage et de vous fatiguer à aller et venir. Vous n’aurez qu’à venir avec moi, je vous en compterai la somme. » Le crieur lui assura avec serment qu’il avait ordre de lui en porter quarante bourses, et pour peu qu’il en doutât, qu’il était prêt à le mener à lui-même. Le prince indien ajouta foi à sa parole ; il l’emmena avec lui, et quand ils furent arrivés au khan où était son logement, il lui compta les quarante bourses en belle monnaie d’or, et de la sorte il demeura possesseur du tuyau d’ivoire.
Quand le prince Ali eut fait cette acquisition, la joie qu’il en eut fut d’autant plus grande que les princes ses frères, comme il se le persuada, n’auraient rencontré rien d’aussi rare et d’aussi digne d’admiration, et ainsi, que la princesse Nourounnihar serait la récompense des fatigues de son voyage. Il ne songea plus qu’à prendre connaissance de la cour de Perse sans se faire connaître, et qu’à voir ce qu’il y avait de plus curieux à Schiraz et aux environs, en attendant que la caravane avec laquelle il était venu reprît la route des Indes. Il avait achevé de satisfaire sa curiosité quand la caravane fut en état de partir. Le prince ne manqua pas de s’y joindre, et elle se mit en chemin. Aucun accident ne troubla ni n’interrompit la marche, et sans autre incommodité que la longueur ordinaire des journées et la fatigue du voyage, elle arriva heureusement au rendez-vous, où le prince Houssain était déjà arrivé. Le prince Ali l’y trouva, et il resta avec lui en attendant le prince Ahmed.
Le prince Ahmed avait pris le chemin de Samarcande, et comme dès le lendemain de son arrivée il eut imité les deux princes ses frères, et qu’il se fut rendu au bezestan, à peine il y était entré qu’un crieur se présenta devant lui avec une pomme artificielle à la main, qu’il criait à trente-cinq bourses. Il arrêta le crieur en lui disant : « Montrez-moi cette pomme et apprenez-moi quelle vertu ou quelle propriété si extraordinaire elle peut avoir pour être criée à un si haut prix. » En la lui mettant dans la main afin qu’il l’examinât : « Seigneur, lui dit le crieur, cette pomme, à ne la regarder que par l’extérieur, est véritablement peu de chose ; mais si l’on en considère les propriétés, les vertus et l’usage admirable qu’on en peut faire pour le bien des hommes, on peut dire qu’elle n’a pas de prix, et il est certain que qui la possède possède un trésor. En effet, il n’y a pas de malade, affligé de quelque maladie mortelle que ce soit, comme de fièvre continue, de fièvre pourprée, de pleurésie, de peste et d’autres maladies de cette nature, même moribond, qu’elle ne guérisse, et auquel elle ne fasse sur-le-champ recouvrer la santé aussi parfaite que si jamais de sa vie il n’eût été malade. Et cela se fait par le moyen du monde le plus facile, puisque c’est simplement en la faisant flairer par la personne.
« – Si l’on vous en doit croire, reprit le prince Ahmed, voilà une pomme d’une vertu merveilleuse, et l’on peut dire qu’elle n’a pas de prix ; mais sur quoi peut se fonder un honnête homme comme moi, qui aurait envie de l’acheter, pour se persuader qu’il n’y a ni déguisement ni exagération dans l’éloge que vous en faites ?
« – Seigneur, repartit le crieur, la chose est connue et avérée dans toute la ville de Samarcande, et, sans aller plus loin, interrogez tous les marchands qui sont ici rassemblés, vous verrez ce qu’ils vous en diront, et vous en trouverez qui ne vivraient pas aujourd’hui, comme ils vous le témoigneront eux-mêmes, s’ils ne se fussent servis de cet excellent remède. Pour vous faire mieux comprendre ce qui en est, c’est le fruit de l’étude et des veilles d’un philosophe très-célèbre de cette ville, qui s’était appliqué toute sa vie à la connaissance de la vertu des plantes et des minéraux, et qui enfin était parvenu à en faire la composition que vous voyez, par laquelle il a fait dans cette ville des cures si surprenantes que jamais sa mémoire n’y sera en oubli. Une mort si subite qu’elle ne lui donna pas le temps de faire lui-même usage de son remède souverain, l’enleva il y a peu de temps, et sa veuve, qu’il a laissée avec très-peu de bien, et chargée d’un nombre d’enfants en bas âge, s’est enfin résolue de le mettre en vente pour se mettre plus à l’aise, elle et sa famille. »
Pendant que le crieur informait le prince Ahmed des vertus de la pomme artificielle, plusieurs personnes s’arrêtèrent et les environnèrent, dont la plupart confirmèrent tout le bien qu’il en disait. Et comme l’un d’eux eut témoigné qu’il avait un ami malade si dangereusement qu’on n’espérait plus rien de sa vie et que c’était une occasion présente et favorable pour en faire voir l’expérience au prince Ahmed, le prince Ahmed prit la parole, et dit au crieur qu’il en donnerait quarante bourses si elle guérissait le malade en la lui faisant sentir.
Le crieur, qui avait ordre de la vendre ce prix-là : « Seigneur, dit-il au prince Ahmed, allons faire cette expérience, la pomme sera pour vous, et je le dis avec d’autant plus de confiance qu’il est indubitable qu’elle ne fera pas moins son effet que toutes les fois qu’elle a été employée pour faire revenir des portes de la mort tant de malades dont la vie était désespérée. »
L’expérience réussit, et le prince, après avoir compté les quarante bourses au crieur, qui lui livra la pomme artificielle, attendit avec patience le départ de la première caravane pour retourner aux Indes. Il employa ce temps-là à voir à Samarcande et aux environs tout ce qui était digne de sa curiosité, et principalement la vallée de la Sogde, ainsi nommée de la rivière de même nom, qui l’arrose, et que les Arabes reconnaissent pour l’un des quatre paradis de l’univers, par la beauté de ses campagnes et de ses jardins accompagnés de palais, par sa fertilité en toute sorte de fruits, et par les délices dont on y jouit dans la belle saison.
Le prince Ahmed enfin ne perdit pas l’occasion de la première caravane qui prit la route des Indes : il partit, et, nonobstant les incommodités inévitables dans un long voyage, il arriva en parfaite santé au gîte où les princes Houssain et Ali l’attendaient.
Le prince Ali, en arrivant quelque temps avant le prince Ahmed ; demanda au prince Houssain, qui était venu le premier, combien il y avait de temps qu’il était arrivé. Comme il eut appris de lui qu’il y avait près de trois mois : « Il faut donc, reprit-il, que vous ne soyez pas allé bien loin. – Je ne vous dirai rien présentement, repartit le prince Houssain, du lieu où je suis allé, mais je puis vous assurer que j’ai mis plus de trois mois à m’y rendre. – Si cela est, répliqua le prince Ali, il faut donc que vous y ayez fait fort peu de séjour. – Mon frère, lui dit le prince Houssain, vous vous trompez : le séjour que j’y ai fait a été de quatre à cinq mois, et il n’a tenu qu’à moi de le faire plus long. – À moins que vous ne soyez revenu en volant, reprit encore le prince Ali, je ne comprends pas comment il peut y avoir trois mois que vous êtes de retour, comme vous voulez me le faire accroire.
« – Je vous ai dit la vérité, ajouta le prince Houssain, et c’est une énigme dont je ne vous donnerai l’explication qu’à l’arrivée du prince Ahmed, notre frère, en déclarant en même temps quelle est la rareté que j’ai rapportée de mon voyage. Pour vous, je ne sais pas ce que vous avez rapporté : il faut que ce soit peu de chose. En effet, je ne vois pas que vos charges soient augmentées. – Et vous, prince, reprit le prince Ali, à la réserve d’un tapis d’assez peu de conséquence, dont votre sofa est garni, et dont vous devez avoir fait acquisition, il me semble que je pourrais vous rendre raillerie pour raillerie. Mais comme il paraît que vous voulez faire un mystère de la rareté que vous avez rapportée, vous trouverez bon que j’en use de même à l’égard de celle dont j’ai fait acquisition. »
Le prince Houssain repartit : « Je tiens la rareté que j’ai rapportée si fort au-dessus de toute autre, quelle qu’elle puisse être, que je ne ferais pas de difficulté de vous la montrer et de vous en faire tomber d’accord en vous déclarant par quel endroit je la tiens telle, sans craindre que celle que vous apportez, comme je le suppose, puisse lui être préférée. Mais il est à propos que nous attendions que le prince Ahmed, notre frère, soit arrivé ; alors nous pourrons nous faire part, avec plus d’égard et de bienséance les uns pour les autres, de la bonne fortune qui nous sera échue. »
Le prince Ali ne voulut pas entrer plus avant en contestation avec le prince Houssain sur la préférence qu’il donnait à la rareté qu’il avait apportée. Il se contenta d’être persuadé que si le tuyau qu’il avait à lui montrer n’était pas préférable, il n’était pas possible au moins qu’il fût inférieur, et il convint avec lui d’attendre à le produire que le prince Ahmed fût arrivé.
Quand le prince Ahmed eut rejoint les deux princes ses frères, qu’ils se furent embrassés avec beaucoup de tendresse et fait compliment sur le bonheur qu’ils avaient de se revoir dans le même lieu où ils s’étaient séparés, le prince Houssain, comme l’aîné, prit la parole et dit : « Mes frères, nous aurons du temps de reste à nous entretenir des particularités chacun de son voyage ; parlons de ce qui nous est le plus important de savoir, et comme je tiens pour certain que vous vous êtes souvenus comme moi du principal motif qui nous y a engagés, ne nous cachons pas ce que nous apportons, et, nous le montrant, faisons-nous justice par avance, et voyons en faveur de qui le sultan notre père pourra juger de la préférence.
« Pour vous donner l’exemple, reprit le prince Houssain, je vous dirai que la rareté que j’ai rapportée du voyage que j’ai fait au royaume de Bisnagar est le tapis sur lequel je suis assis. Il est commun et sans apparence, comme vous le voyez ; mais quand je vous aurai déclaré quelle est sa vertu, vous serez dans une admiration d’autant plus grande que jamais vous n’avez rien entendu de pareil, et vous allez en convenir. En effet, tel qu’il vous paraît, si l’on est assis dessus comme nous y sommes, et que l’on désire d’être transporté en quelque lieu, si éloigné qu’il puisse être, on se trouve dans ce lieu presque dans le moment. J’en ai fait l’expérience avant de compter les quarante bourses qu’il m’a coûté sans les regretter ; et quand j’eus satisfait ma curiosité pleinement à la cour de Bisnagar, et que je voulus revenir, je ne me suis pas servi d’autre voiture que de ce tapis merveilleux pour me ramener, moi et mon domestique, qui peut vous dire combien de temps j’ai mis à m’y rendre. Je vous en ferai voir l’expérience à l’un et à l’autre quand vous le jugerez à propos. J’attends que vous m’appreniez si ce que vous avez apporté peut entrer en comparaison avec mon tapis. »
Le prince Houssain acheva en cet endroit d’exalter l’excellence de son tapis, et le prince Ali, en prenant la parole, la lui adressa en ces termes : « Mon frère, dit-il, il faut avouer que votre tapis est une des choses les plus merveilleuses que l’on puisse imaginer, s’il a, comme je ne veux pas en douter, la propriété que vous venez de nous dire. Mais vous avouerez qu’il peut y avoir d’autres choses, je ne dis pas plus, mais au moins aussi merveilleuses dans un autre genre. Et pour vous en faire tomber d’accord, continua-t-il, le tuyau d’ivoire que voici, non plus que votre tapis, à le voir, ne paraît pas une rareté qui mérite une grande attention. Je n’en ai pas moins payé, cependant, que vous de votre tapis, et je ne suis pas moins content de mon marché que vous l’êtes du vôtre. Équitable même comme vous l’êtes, vous tomberez d’accord que je n’ai pas été trompé, quand vous saurez et que vous aurez vu l’expérience, qu’en regardant par un des bouts, on voit tel objet que l’on souhaite de voir. Je ne veux pas que vous m’en croyiez à ma parole, ajouta le prince Ali, en lui présentant le tuyau ; voilà le tuyau, voyez si je vous en impose. »
Le prince Houssain prit le tuyau d’ivoire de la main du prince Ali, et, comme il eut approché l’œil du bout que le prince Ali lui avait marqué en le lui présentant, avec intention de voir la princesse Nourounnihar, et d’apprendre comment elle se portait, le prince Ali et le prince Ahmed, qui avaient les yeux sur lui, furent extrêmement étonnés de le voir tout à coup changer de visage, d’une manière qui marquait une surprise extraordinaire, jointe à une grande affliction. Le prince Houssain ne leur donna pas le temps de lui en demander le sujet : « Princes, s’écria-t-il, c’est inutilement que vous et moi nous avons entrepris un voyage si pénible, dans l’espérance d’en être récompensés par la possession de la charmante Nourounnihar : dans peu de moments, cette aimable princesse ne sera plus en vie. Je viens de la voir dans son lit, environnée de ses femmes et de ses eunuques, qui sont en pleurs, et qui paraissent n’attendre autre chose que de la voir rendre l’âme. Tenez, voyez-la vous-mêmes dans ce pitoyable état, et joignez vos larmes aux miennes. »
Le prince Ali reçut le tuyau d’ivoire de la main du prince Houssain. Il regarda, et, après avoir vu le même objet avec un déplaisir très-sensible, il le présenta au prince Ahmed, afin qu’il vît aussi un spectacle si triste et si affligeant, qui devait les intéresser également.
Quand le prince Ahmed eut pris le tuyau des mains du prince Ali, qu’il eut regardé et qu’il eut vu la princesse Nourounnihar si peu éloignée de la fin de ses jours, il prit la parole, et, l’adressant aux deux princes ses frères : « Princes, dit-il, la princesse Nourounnihar, qui fait également le sujet de nos vœux, est véritablement dans un état qui l’approche de la mort de bien près ; mais, autant qu’il me le paraît, pourvu que nous ne perdions pas de temps, il y a encore lieu de la préserver de ce moment fatal. »
Alors le prince Ahmed tira de son sein la pomme artificielle qu’il avait acquise, et, en la montrant aux princes ses frères, il leur dit : « La pomme que vous voyez ne m’a pas moins coûté que le tapis et que le tuyau d’ivoire que vous avez apportés chacun de votre voyage. L’occasion qui se présente de vous en faire voir la vertu merveilleuse fait que je ne regrette pas les quarante bourses qu’elle m’a coûté. Pour ne pas vous tenir en suspens, elle a la vertu qu’un malade, en la sentant, même à l’agonie, recouvre la santé sur-le-champ ; l’expérience que j’en ai faite m’empêche d’en douter, et je puis vous en faire voir l’effet à vous-mêmes, en la personne de la princesse Nourounnihar, si nous faisons la diligence que nous devons pour la secourir.
« – Si cela est ainsi, reprit le prince Houssain, nous ne pouvons faire une plus grande diligence qu’en nous transportant jusque dans la chambre de la princesse, par le moyen de mon tapis. Ne perdons pas de temps, approchez-vous, et asseyez-vous-y comme moi ; il est assez grand pour nous contenir tous trois sans nous presser. Mais, avant toute chose, donnons ordre chacun à notre domestique de partir ensemble incessamment, et de venir nous trouver au palais. »
Quand cet ordre eut été donné, le prince Ali et le prince Ahmed s’assirent sur le tapis avec le prince Houssain, et, comme ils avaient tous trois le même intérêt, ils formèrent aussi tous trois le même désir d’être transportés dans la chambre de la princesse Nourounnihar. Leur désir fut exécuté, et ils y furent transportés si promptement, qu’ils s’aperçurent d’être arrivés au lieu où ils avaient souhaité, et nullement d’être partis de celui qu’ils venaient de quitter.
La présence des trois princes, si peu attendue, effraya les femmes et les eunuques de la princesse, qui ne comprenaient pas par quel enchantement trois hommes se trouvaient au milieu d’eux. Ils les méconnurent même d’abord, et les eunuques étaient prêts à se jeter sur eux comme sur des gens qui avaient pénétré jusque dans un lieu dont il ne leur était pas même permis d’approcher. Mais ils revinrent bientôt de leur erreur, en les reconnaissant pour ce qu’ils étaient.
Le prince Ahmed ne se vit pas plutôt dans la chambre de Nourounnihar, et il n’eut pas plutôt aperçu cette princesse mourante, qu’il se leva de dessus le tapis, ce que firent aussi les deux autres princes, s’approcha du lit, et lui mit sa pomme merveilleuse sous les narines. Quelques moments après, la princesse ouvrit les yeux, tourna la tête de côté et d’autre en regardant les personnes qui l’environnaient, et elle se mit sur son séant en demandant à s’habiller, avec la même liberté et la même connaissance que si elle n’eût fait que de se réveiller après un long sommeil. Ses femmes lui eurent bientôt appris d’une manière qui marquait leur joie, que c’était aux trois princes ses cousins, et particulièrement au prince Ahmed, qu’elle avait l’obligation du recouvrement si subit de sa santé. Aussitôt, en témoignant la joie qu’elle avait de les revoir, elle les remercia tous ensemble, et le prince Ahmed en particulier. Comme elle avait demandé à s’habiller, les princes se contentèrent de lui marquer combien était grand le plaisir qu’ils avaient d’être arrivés assez à temps pour contribuer, chacun en quelque chose, à la tirer du danger évident où ils l’avaient vue, et les vœux ardents qu’ils faisaient pour la longue durée de sa vie ; après quoi ils se retirèrent.
Pendant que la princesse s’habillait, les princes, en sortant de son appartement, allèrent se jeter aux pieds du sultan leur père et lui rendre leurs respects, et en paraissant devant lui, ils trouvèrent qu’ils avaient été prévenus par le principal eunuque de la princesse, qui l’informait de leur arrivée imprévue et de quelle manière la princesse venait d’être guérie parfaitement par leur moyen. Le sultan les reçut et les embrassa avec une joie d’autant plus grande, qu’en même temps qu’il les voyait de retour, il apprenait que la princesse sa nièce, qu’il aimait comme si elle eût été sa propre fille, après avoir été abandonnée par les médecins, venait de recouvrer la santé d’une manière toute merveilleuse. Après les compliments de part et d’autre, ordinaires dans une pareille occasion, les princes lui présentèrent chacun la rareté qu’ils avaient apportée : le prince Houssain, le tapis qu’il avait eu soin de reprendre en sortant de la chambre de la princesse ; le prince Ali, le tuyau d’ivoire ; et le prince Ahmed, la pomme artificielle ; et après en avoir fait l’éloge, chacun en la lui mettant entre les mains à son rang, ils le supplièrent de prononcer sur celle à laquelle il donnait la préférence, et ainsi de déclarer auquel des trois il donnait la princesse Nourounnihar pour épouse, selon sa promesse.
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Les Mille et Une Nuits - Tome I
Contes arabes. — Histoire du Sultan des Indes.
Fable. — L'Ane, le Bœuf et le Laboureur.
Iere nuit. — Le Marchand et le Génie.
Histoire du premier Vieillard et de la Biche.
Histoire du second Vieillard et des deux Chiens noirs.
Histoire du Pécheur.
Histoire du Roi grec et du médecin Douban.
Histoire du Mari et du Perroquet.
Histoire du Vizir puni.
Histoire du Vizir puni. suite.
Histoire du jeune Roi des Iles Noires.
Histoire du jeune Roi des Iles Noires. suite.
Histoire des trois Calenders, fils de rois, et de cinq Dames de Bagdad.
Histoire des trois Calenders, fils de rois, et de cinq Dames de Bagdad. suite.
Histoire du premier Calender, fils de roi.
Histoire du second Calender, fils de roi.
Histoire de l'Envieux et de l'Envié.
Histoire de l'Envieux et de l'Envié. suite.
Histoire du troisième Calender, fils de roi.
Histoire du troisième Calender, fils de roi. suite. -
Les Mille et Une Nuits - Tome II
Histoire de Zobéide.
Histoire d'Amine.
Histoire des trois Pommes.
Histoire de la Dame massacrée et du jeune homme son mari.
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan.
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan. suite1
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan. suite 2.
Histoire du petit Bossu.
Histoire que raconta le Marchand chrétien.
Histoire que raconta le Marchand chrétien. suite.
Histoire racontée par le Pourvoyeur du sultan de Casgar.
Histoire racontée par le Pourvoyeur du sultan de Casgar. suite. -
Les Mille et Une Nuits - Tome III
Histoire racontée par le Médecin juif.
Histoire que raconte le Tailleur.
Histoire du Barbier.
Histoire du premier frère du Barbier.
Histoire du second frère du Barbier.
Histoire du troisième frère du Barbier.
Histoire du quatrième frère du Barbier.
Histoire du cinquième frère du Barbier.
Histoire du sixième frère du Barbier.
Histoire d'Aboulhassan Ali Ebn Becar et de Schemselnihar, favorite du Calife Haroun-al-Raschid.
Histoire d'Aboulhassan Ali Ebn Becar et de Schemselnihar, favorite du Calife Haroun-al-Raschid. suite.
Lettre de Schemselnihar au prince de Perse Ali Ebn Becar.
Réponse du prince de Perse à la lettre de Schemselnihar.
Lettre de Schemselnihar au prince de Perse.
Réponse du prince de Perse à Schemselnihar.
Réponse du prince de Perse à Schemselnihar. suite.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne. suite 2.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne. suite 3.
Lettre du calife Haroun Alraschid au roi de Balsora. -
Les Mille et Une Nuits - Tome IV
Histoire des amours de Camaralzaman, prince de l'Ile des Enfants de Khaledan, et de Badoure, princesse de la Chine.
Histoire des amours de Camaralzaman, prince de l'Ile des Enfants de Khaledan, et de Badoure, princesse de la Chine. suite.
Suite de l'histoire de la princesse de la Chine.
Histoire de Marzavan avec la suite de celle de Camaralzaman.
Billet du prince Camaralzaman à la princesse de la Chine.
Séparation du prince Caramalzaman d'avec la princesse Badoure.
Histoire de la princesse Badoure après la séparation du prince Camaralzaman.
Suite de l'histoire du prince Camaralzaman depuis sa séparation d'avec la princesse Badoure.
Histoire des princes Amgiad et Assad.
Le prince Assad arrêté en entrant dans la ville des Mages.
Histoire du prince Amgiad et d'une dame de la ville des Mages.
Suite de l'histoire du prince Assad.
Histoire de Sindbad le marin.
Premier vovage.de Sindbad le marin.
Second voyage de Sindbad le marin.
Troisième vovage de Sindbad le marin.
Quatrième voyage de Sindbad le marin.
Cinquième voyage de Sindbad le marin.
Sixième voyage de Siudbad le malin.
Septième et dernier voyage de Sindbad le marin.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal. suite. 2.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal. suite. 3 -
Les Mille et Une Nuits - Tome V
Histoire de Ganem, fils d'Abou Aïoub, surnommé l'Esclave d'amour.
Lettre du calife Haroun Alraschid à Mohammed Zinebi, roi de Syrie.
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Histoire de Codadad et de ses frères.
Histoire de la Princesse de Deryabar.
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Les Mille et Une Nuits - Tome VI
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Les Mille et Une Nuits - Tome VII
Histoire d'Ali Cogia, marchand de Bagdad.
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Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou. suite.3
Histoire de Deux Sœurs jalouses de leur cadette.
Histoire de Deux Sœurs jalouses de leur cadette.
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Les Mille et Une Nuits - Tome VIII
Préface du traducteur de la continuation des Mille et une Nuits
Nouvelles Aventures du calife Haroun Alraschild, ou Histoire de la petite fille de Chosroès Anouschirvan
Le Bimaristan, ou Histoire du jeune marchand de Bagdad et de la dame inconnue
Le Médecin et le jeune traiteur de Bagdad.
Histoire du sage Hicar.
Histoire du roi Azadbakht, ou des dix visirs.
Histoire du marchand devenu malheureux.
Histoire du marchand imprudent et de ses deux enfans.
Histoire d’Abousaber, ou de l’homme patient.
Histoire du prince Behezad.
Histoire du roi Dadbin, ou de la vertueuse Aroua.
Histoire du roi Bakhtzeman.
Histoire du roi Khadidan.
Histoire du roi Beherkerd.
Histoire du roi Hanschah et d’Abouteman.
Histoire du roi Ibrahim et de son fils
Histoire de Soleïman-schah.
Histoire de l’esclave sauvé du supplice -
Les Mille et Une Nuits - Tome IX
Attaf ou L’Homme généreux.
Histoire du prince Habib et de Dorrat Algoase.
Histoire du roi Sapor, souverain des isle Bellour ; de Camar Alzeman, fille du génie Alatrous, et de Dorrat Algoase
Histoire de Naama et de Naam.
Histoire d’Alaeddin.
Histoire d’Abou Mohammed Alkeslan.
Histoire d’Aly Mohammed le joaillier, ou du faux calife.
- Extraits : Cours de littérature ancienne et moderne tome IX. par J.F. Laharpe -1825.
- Les Mille et une nuits par Galland, illustrés par : MM. FRANÇAIS, H. BARON, ED. WATTIER, LA VILLE, etc...Revus et corrigés sur l'édition Princeps de 1704.Nouvelle édition de 1861.
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