Après avoir avancé quelques pas, la magicienne se retourna pour observer la porte et pour la reconnaître ; mais elle la chercha en vain, elle était devenue invisible pour elle, de même que pour toute autre femme, comme nous l’avons remarqué. Ainsi, à la réserve de cette seule circonstance, elle se rendit auprès du sultan, assez contente d’elle-même de s’être si bien acquittée, de la manière qu’elle l’avait projeté, de la commission dont elle avait été chargée. Quand elle fut arrivée à la capitale, elle alla par des rues détournées se faire introduire par la même porte secrète du palais. Le sultan, averti de son arrivée, la fit venir, et comme il la vit paraître avec un visage sombre, il jugea qu’elle n’avait pas réussi et il lui dit : « À te voir, je juge que ton voyage a été inutile, et que tu ne m’apportes pas l’éclaircissement que j’attendais de ta diligence.
« – Sire, reprit la magicienne, Votre Majesté me permettra de lui représenter que ce n’est pas à me voir qu’elle doit juger si je me suis bien comportée dans l’exécution de l’ordre dont elle m’a honorée, mais sur le rapport sincère de ce que j’ai fait et de tout ce qui m’est arrivé, en n’oubliant rien pour me rendre digne de son approbation. Ce qu’elle peut remarquer de sombre dans mon visage vient d’une autre cause que celle de n’avoir pas réussi, en quoi j’espère que Votre Majesté trouvera qu’elle a lieu d’être contente. Je ne lui dis pas quelle est cette cause : le récit que j’ai à lui faire, si elle a la patience de m’écouter, la lui fera connaître. »
Alors la magicienne raconta au sultan des Indes de quelle manière, en feignant d’être malade, elle avait fait en sorte que le prince Ahmed, touché de compassion, l’avait fait mener dans un lieu souterrain, présentée et recommandée lui-même à une fée d’une beauté à laquelle il n’y en avait pas de comparable dans l’univers, en la priant de vouloir bien contribuer de ses soins à lui rendre la santé. Elle lui marqua ensuite avec quelle complaisance la fée avait aussitôt donné ordre à deux des fées qui l’accompagnaient de se charger d’elle, et de ne la pas abandonner qu’elle n’eût recouvré sa santé, ce qui lui avait fait connaître qu’une si grande condescendance ne pouvait venir que de la part d’une épouse pour un époux. La magicienne ne manqua pas de lui exagérer la surprise où elle avait été à la vue de la façade du palais de la fée, à laquelle elle ne croyait pas qu’il y eût rien d’égal au monde, pendant que les deux fées l’y menaient par-dessous les bras, l’une d’un côté, l’autre de l’autre, comme une malade, telle qu’elle feignait de l’être, qui n’eût pu se soutenir ni marcher sans leur secours. Elle lui fit un détail de leur empressement à la soulager quand elle fut dans l’appartement où elles l’avaient conduite, de la potion qu’on lui avait fait prendre, de la prompte guérison qui s’était ensuivie, mais feinte de même que la maladie, quoiqu’elle ne doutât pas de la vertu de la potion ; de la majesté de la fée, assise sur un trône tout brillant de pierreries, dont la valeur surpassait toutes les richesses du royaume des Indes, et enfin des autres richesses immenses et hors de toute supputation, tant en général qu’en particulier, qui étaient renfermées dans la vaste capacité du palais.
La magicienne acheva en cet endroit le récit du succès de sa commission, et en continuant son discours : « Sire, poursuivit-elle, que pense Votre Majesté de ces richesses inouïes de la fée ? Peut-être dira-t-elle qu’elle en est dans l’admiration et qu’elle se réjouit de la haute fortune du prince Ahmed, son fils, qui en jouit en commun avec la fée. Pour moi, Sire, je supplie Votre Majesté de me pardonner si je prends la liberté de lui remontrer que j’en pense autrement, et même que j’en suis dans l’épouvante quand je considère le malheur qui peut lui en arriver. Et c’est ce qui fait le sujet de l’inquiétude où je suis, que je n’ai pu si bien dissimuler qu’elle ne s’en soit aperçue. Je veux croire que le prince Ahmed, par son bon naturel, n’est pas capable de rien entreprendre contre Votre Majesté ; mais qui peut répondre que la fée, par ses attraits, par ses caresses et par le pouvoir qu’elle a déjà acquis sur l’esprit de son époux, ne lui inspirera pas le pernicieux dessein de la supplanter et de s’emparer de la couronne du royaume des Indes ? C’est à Votre Majesté à faire toute l’attention que mérite une affaire d’une aussi grande importance. »
Quelque persuadé que fût le sultan des Indes du bon naturel du prince Ahmed, il ne laissa pas d’être ému par le discours de la magicienne. Il lui dit en la congédiant : « Je te remercie de la peine que tu t’es donnée et de ton avis salutaire. J’en connais toute l’importance, qui me paraît telle que je ne puis en délibérer sans prendre conseil. »
Quand on était venu annoncer au sultan l’arrivée de la magicienne, il s’entretenait avec les mêmes favoris qui lui avaient déjà inspiré contre le prince Ahmed les soupçons que nous avons dits. Il se fit suivre par la magicienne, et il vint retrouver ses favoris. Il leur fit part de ce qu’il venait d’apprendre, et après qu’il leur eut communiqué aussi le sujet qu’il y avait de craindre que la fée ne fit changer l’esprit du prince, il leur demanda de quels moyens ils croyaient qu’on pouvait se servir pour prévenir un si grand mal.
L’un des favoris, en prenant la parole pour tous, répondit : « Pour prévenir ce mal, Sire, puisque Votre Majesté connaît celui qui pourrait en devenir l’auteur, qu’il est au milieu de sa cour, et qu’il est en son pouvoir de le faire, elle ne devrait pas hésiter à le faire arrêter, et je ne dirai pas à lui faire ôter la vie, la chose ferait un trop grand éclat, mais au moins à le faire enfermer dans une prison étroite pour le reste de ses jours. » Les autres favoris applaudirent à ce sentiment tout d’une voix.
La magicienne, qui trouva le conseil trop violent, demanda au sultan la permission de parler, et, quand il la lui eut accordée, elle dit : « Sire, je suis persuadée que c’est le bon zèle pour les intérêts de Votre Majesté qui fait que ses conseillers lui proposent de faire arrêter le prince Ahmed. Mais ils ne trouveront pas mauvais que je leur fasse considérer qu’en arrêtant ce prince, il faudrait donc en même temps faire arrêter ceux qui l’accompagnent ; mais ceux qui l’accompagnent sont des génies. Croient-ils qu’il soit aisé de les surprendre, de mettre la main sur eux et de se saisir de leurs personnes ? Ne disparaîtraient-ils pas par la propriété qu’ils ont de se rendre invisibles, et dans le moment n’iraient ils pas informer la fée de l’insulte qu’on aurait faite à son époux ? Et la fée laisserait-elle l’insulte sans vengeance ? Mais si par quelque autre moyen, moins éclatant, le sultan pouvait se mettre à couvert des mauvais desseins que le prince Ahmed pourrait avoir, sans que la gloire de Sa Majesté y fût intéressée et que personne ne pût soupçonner qu’il y eût de la mauvaise intention de sa part, ne serait-il pas plus à propos qu’elle le mît en pratique ? Si Sa Majesté avait quelque confiance en mon conseil, comme les génies et les fées peuvent des choses qui sont au-dessus de la portée des hommes, elle piquerait le prince Ahmed d’honneur en l’engageant à lui procurer certains avantages par l’entremise de sa fée, sous prétexte d’en tirer une grande utilité dont il lui aurait obligation. Par exemple, toutes les fois que Votre Majesté veut se mettre en campagne, elle est obligée de faire une dépense prodigieuse, non-seulement en pavillons et en tentes pour elle et pour son armée, mais même en chameaux, en mulets et autres bêtes de charge, seulement pour voiturer tout cet attirail. Ne pourrait-elle pas l’engager, par le grand crédit qu’il doit avoir auprès de la fée, à lui procurer un pavillon qui puisse tenir dans la main, sous lequel cependant toute votre armée puisse demeurer à couvert ? Je n’en dis pas davantage à Votre Majesté. Si le prince apporte le pavillon, il y a tant d’autres demandes de cette nature qu’elle pourra lui faire, qu’à la fin il faudra qu’il succombe dans les difficultés ou dans l’impossibilité de l’exécution, quelque fertile en moyens et en inventions que puisse être la fée qui vous l’a enlevé par ses enchantements. De la sorte, la honte fera qu’il n’osera plus paraître et qu’il sera contraint de passer ses jours avec sa fée, exclu du commerce de ce monde ; d’où il arrivera que Votre Majesté n’aura plus rien à craindre de ses entreprises et qu’on ne pourra pas lui reprocher une action aussi odieuse que celle de l’effusion du sang d’un fils, ou de le confiner dans une prison perpétuelle. »
Quand la magicienne eut achevé de parler, le sultan demanda à ses favoris s’ils avaient quelque chose de meilleur à lui proposer, et comme il vit qu’ils gardaient le silence, il se détermina à suivre le conseil de la magicienne comme celui qui lui paraissait le plus raisonnable, et qui d’ailleurs était conforme à la douceur qu’il avait toujours suivie dans sa manière de gouverner.
Le lendemain, comme le prince Ahmed se fut présenté devant le sultan son père, qui s’entretenait avec ses favoris, et qu’il eut pris place près de sa personne, sa présence n’empêcha pas que la conversation sur plusieurs choses indifférentes ne continuât encore quelque temps. Ensuite le sultan prit la parole, et en l’adressant au prince Ahmed : « Mon fils, dit-il, quand vous vîntes me tirer de la profonde tristesse où la longueur de votre absence m’avait plongé, vous me fîtes un mystère du lieu que vous aviez choisi pour votre retraite, et, satisfait de vous revoir et d’apprendre que vous étiez content de votre sort, je ne voulus pas pénétrer dans votre secret dès que j’eus compris que vous ne le souhaitiez pas. Je ne sais quelle raison vous pouvez avoir eue pour en user de la sorte avec un père qui, dès lors, comme je le fais aujourd’hui, vous eût témoigné la part qu’il prenait à votre bonheur. Je sais quel est ce bonheur, je m’en réjouis avec vous et j’approuve le parti que vous avez pris d’épouser une fée si digne d’être aimée, si riche et si puissante, comme je l’ai appris de bonne part. Si puissant que je sois, il ne m’eût pas été possible de vous procurer un mariage semblable. Dans le haut rang où vous vous êtes élevé, lequel pourrait être envié par tout autre que par un père comme moi, je vous demande non-seulement que vous continuiez de vivre avec moi en bonne intelligence comme vous avez toujours fait jusqu’à présent, mais même d’employer tout le crédit que vous pouvez avoir auprès de votre fée pour m’obtenir son assistance dans les besoins que je pourrais avoir, et dès aujourd’hui vous voudrez bien que je mette ce crédit à l’épreuve. Vous n’ignorez pas à quelle dépense excessive, sans parler de l’embarras, mes généraux, mes officiers subalternes, et moi-même, nous sommes obligés, toutes les fois que j’ai à me mettre en campagne en temps de guerre, pour nous pourvoir de pavillons et de tentes, de chameaux et d’autres bêtes de charge pour les transporter. Si vous faites bien attention au plaisir que vous me ferez, je suis persuadé que vous n’aurez pas de peine à faire en sorte que la fée vous accorde un pavillon qui tienne dans la main, et sous lequel toute mon armée puisse être à couvert, surtout quand vous lui aurez fait connaître qu’il sera destiné pour moi. La difficulté de la chose ne vous attirera pas un refus : tout le monde sait le pouvoir qu’ont les fées d’en faire de plus extraordinaires. »
Le prince Ahmed ne s’était pas attendu que le sultan son père dût exiger de lui une chose pareille, qui lui parut d’abord très-difficile, pour ne pas dire impossible. En effet, quoiqu’il n’ignorât pas absolument combien le pouvoir des génies et des fées était grand, il douta néanmoins qu’il s’étendît à pouvoir lui fournir un pavillon tel qu’il le demandait. D’ailleurs, jusqu’alors il n’avait rien demandé d’approchant à Pari-Banou. Il se contentait des marques continuelles qu’elle lui donnait de sa passion, et il n’oubliait rien de tout ce qui pouvait lui persuader qu’il y correspondait de tout son cœur, sans autre intérêt que celui de se conserver dans ses bonnes grâces. Ainsi il fut dans un grand embarras sur la réponse qu’il avait à faire. « Sire, reprit-il, si j’ai fait un mystère à Votre Majesté de ce qui m’était arrivé, et du parti que j’avais pris après avoir trouvé ma flèche, c’est qu’il ne me parut pas qu’il lui importât d’en être informée. J’ignore par quel endroit ce mystère lui a été révélé ; je ne puis néanmoins lui cacher que le rapport qu’on lui a fait est véritable. Je suis époux de la fée dont on lui a parlé, je l’aime, et je suis persuadé qu’elle m’aime de même. Mais, pour ce qui est du crédit que j’ai auprès d’elle, comme Votre Majesté le croit, je ne puis en rien dire. C’est que non-seulement je ne l’ai pas mis à l’épreuve, je n’en ai pas même eu la pensée, et j’eusse fort souhaité que Votre Majesté eût voulu me dispenser de l’entreprendre, et me laisser jouir du bonheur d’aimer et d’être aimé, avec le désintéressement pour toute autre chose que je m’étais proposé. Mais ce qu’un père demande est un commandement pour un fils qui, comme moi, se fait un devoir de lui obéir en toute chose. Quoique malgré moi, et avec une répugnance que je ne puis exprimer, je ne laisserai pas de faire à mon épouse la demande que Votre Majesté souhaite que je lui fasse, mais je ne lui promets pas de l’obtenir. Et si je cesse d’avoir l’honneur de venir lui rendre mes respects, ce sera une marque que je ne l’aurai pas obtenue, et, par avance, je lui demande la grâce de me le pardonner, et de considérer qu’elle-même m’aura réduit à cette extrémité. »
Le sultan des Indes repartit au prince Ahmed : « Mon fils, je serais bien fâché que ce que je vous demande pût vous donner lieu de me causer le déplaisir de ne plus vous voir. Je vois bien que vous ne connaissez pas le pouvoir d’un mari sur une femme : la vôtre ferait voir qu’elle ne vous aimerait que très-faiblement, si, avec le pouvoir qu’elle a comme fée, elle vous refusait une chose d’aussi peu de conséquence que ce que je vous prie de lui demander pour l’amour de moi. Abandonnez votre timidité ; elle ne vient que de ce que vous croyez n’être pas aimé autant que vous aimez. Allez, demandez seulement, vous verrez que la fée vous aime au-delà de ce que vous croyez, et souvenez-vous que, faute de ne pas demander, on se prive de grands avantages. Pensez que, de même que vous ne lui refuseriez pas ce qu’elle vous demanderait, parce que vous l’aimez, elle ne vous refusera pas aussi ce que vous lui demanderez, parce qu’elle vous aime. »
Le sultan des Indes ne persuada pas le prince Ahmed par son discours : le prince Ahmed eût mieux aimé qu’il lui eût demandé toute autre chose que de l’exposer à déplaire à sa chère Pari-Banou ; et, dans le chagrin qu’il conçut, il partit de la cour deux jours plus tôt qu’il n’avait coutume. Dès qu’il fut arrivé, la fée, qui jusqu’alors l’avait toujours vu se présenter devant elle avec un visage ouvert, lui demanda la cause du changement qu’elle y remarquait. Comme elle vit qu’au lieu de répondre il lui demandait des nouvelles de sa santé d’un air qui faisait connaître qu’il évitait de la satisfaire : « Je répondrai, dit-elle, à votre demande, quand vous aurez répondu à la mienne. » Le prince s’en défendit longtemps en lui protestant que ce n’était rien ; mais, plus il se défendait, plus elle le pressait. « Je ne puis, dit-elle, vous voir dans l’état où vous êtes que vous ne m’ayez déclaré ce qui vous fait de la peine, afin que j’en dissipe la cause, quelle qu’elle puisse être : il faudrait qu’elle fût bien extraordinaire si elle était hors de mon pouvoir, à moins que ce ne fût la mort du sultan votre père. En ce cas-là, avec ce que je tâcherais d’y contribuer de mon côté, le temps vous en apporterait la consolation. »
Le prince Ahmed ne put résister plus longtemps aux vives instances de la fée ; il lui dit : « Madame, Dieu prolonge la vie du sultan mon père, et le bénisse jusqu’à la fin de ses jours ! je l’ai laissé plein de vie et en parfaite santé ; ainsi ce n’est pas cela qui cause le chagrin dont vous vous êtes aperçue : c’est le sultan lui-même qui en est la cause, et j’en suis d’autant plus affligé, qu’il me met dans la nécessité fâcheuse de vous être importun.
Premièrement, madame, vous savez le soin que j’ai pris, avec votre approbation, de lui cacher le bonheur que j’ai eu de vous voir, de vous aimer, de mériter vos bonnes grâces et votre amour, et de recevoir votre foi en vous donnant la mienne ; je ne sais néanmoins par quel endroit il en a été informé. »
La fée Pari-Banou interrompit le prince Ahmed en cet endroit. « Et moi, reprit-elle, je le sais ; souvenez-vous de ce que je vous ai prédit de la femme qui vous a fait accroire qu’elle était malade, et dont vous avez eu compassion : c’est elle-même qui a rapporté au sultan votre père ce que vous lui aviez caché. Je vous avais dit qu’elle était aussi peu malade que vous et que moi : elle en a fait voir la vérité. En effet, après que les deux femmes auxquelles je l’avais recommandée lui eurent fait prendre d’une eau souveraine pour toutes sortes de fièvres, dont cependant elle n’avait pas besoin, elle feignit que cette eau l’avait guérie, et se fit amener pour prendre congé de moi, afin d’aller incessamment rendre compte du succès de son entreprise. Elle était même si pressée, qu’elle serait partie sans voir mon palais, si, en commandant à mes deux femmes de la conduire, je ne lui eusse fait comprendre qu’il valait la peine d’être vu. Mais poursuivez, et voyons en quoi le sultan votre père vous a mis dans la nécessité de m’être importun, chose néanmoins qui n’arrivera pas, je vous prie d’en être persuadé. »
« – Madame, poursuivit le prince Ahmed, vous avez pu remarquer que, jusqu’à présent, content que vous m’aimiez, je ne vous ai demandé aucune autre faveur. Après la possession d’une épouse si aimable, que pourrais-je désirer davantage ? Je n’ignore pas néanmoins quel est votre pouvoir, mais je m’étais fait un devoir de bien me garder de le mettre à l’épreuve. Considérez donc, je vous en conjure, que ce n’est pas moi, mais le sultan mon père, qui vous fait la demande indiscrète, autant qu’il me le paraît, d’un pavillon qui le mette à couvert des injures du temps, quand il est en campagne, lui, toute sa cour et toute son armée, et qui tienne dans la main. Encore une fois, ce n’est pas moi, c’est le sultan mon père qui vous demande cette grâce.
« – Prince, reprit la fée en souriant, je suis fâchée que si peu de chose vous ait causé l’embarras et le tourment d’esprit que vous me faites paraître. Je vois bien que deux choses y ont contribué : l’une est la loi que vous vous êtes imposée de vous contenter de m’aimer et d’être aimé, et de vous abstenir de la liberté de me faire la moindre demande qui mît mon pouvoir à l’épreuve ; l’autre, que je ne doute pas, quoi que vous en puissiez dire, que vous vous êtes imaginé que la demande que le sultan votre père a exigé que vous me fissiez était au-delà de ce pouvoir. Quant à la première, je vous en loue, et je vous en aimerais davantage, s’il était possible. Quant à la seconde, je n’aurai pas de peine à vous faire connaître que ce que le sultan me demande est une bagatelle, et, dans l’occasion, que je puis toute autre chose plus difficile. Mettez-vous donc l’esprit en repos, et soyez persuadé que, bien loin de m’importuner, je me ferai toujours un très-grand plaisir de vous accorder tout ce que vous pourrez souhaiter que je fasse pour l’amour de vous. »
En achevant, la fée commanda qu’on lui fît venir sa trésorière. La trésorière vint. « Nourgihan, lui dit la fée (c’était le nom de la trésorière), apporte-moi le pavillon le plus grand qui soit dans mon trésor. » Nourgihan revint peu de moments après, et elle apporta un pavillon, lequel tenait non-seulement dans la main, mais même que la main pouvait cacher en la fermant, et elle le présenta à la fée sa maîtresse, qui le prit et le mit entre les mains du prince Ahmed afin qu’il le considérât.
Quand le prince Ahmed vit ce que la fée Pari-Banou appelait un papillon, le pavillon le plus grand, disait-elle, qu’il y eut dans son trésor, il crut qu’elle voulait se moquer de lui, et les marques de sa surprise parurent sur son visage et dans sa contenance. Pari-Banou, qui s’en aperçut, fit un grand éclat de rire : « Quoi ! prince, s’écria-t-elle, vous croyez donc que je veux me moquer de vous ? Vous verrez tout à l’heure que je ne suis pas une moqueuse. Nourgihan, dit-elle à sa trésorière en reprenant le pavillon des mains du prince Ahmed, et en le lui remettant, va, dresse-le, que le prince juge si le sultan son père le trouvera moins grand que celui qu’il lui a demandé. »
La trésorière sortit du palais, et elle s’en éloigna assez loin pour faire en sorte que, quand elle l’aurait dressé, l’extrémité vînt d’un côté jusqu’au palais. Quand elle eut fait, le prince Ahmed le trouva, non pas plus petit, mais si grand que deux armées aussi nombreuses que celle du sultan des Indes eussent pu y être à couvert. Alors : « Ma princesse, dit-il à Pari-Banou, je vous demande mille pardons de mon incrédulité. Après ce que je vois, je ne crois pas qu’il y ait rien de tout ce que vous voudrez entreprendre dont vous ne puissiez venir à bout. – Vous voyez, lui dit la fée, que le pavillon est plus grand qu’il n’est de besoin. Mais vous remarquerez une chose, qu’il a cette propriété, qu’il s’agrandit ou se rapetisse à proportion de ce qui doit être à couvert, sans qu’il soit besoin qu’on y mette la main. »
La trésorière mit bas le pavillon, le réduisit en son premier état, l’apporta et le mit entre les mains du prince. Le prince Ahmed le prit, et le lendemain, sans différer plus longtemps, il monta à cheval, et, accompagné de sa suite ordinaire, il alla le présenter au sultan son père.
Le sultan, qui s’était persuadé qu’un pavillon tel qu’il l’avait demandé était hors de toute possibilité, fut dans une grande surprise de la diligence du prince son fils. Il reçut le pavillon, et après en avoir admiré la petitesse, il fut dans un étonnement dont il eut de la peine à revenir, quand il l’eut fait dresser dans la grande plaine que nous avons dite, et qu’il eut connu que deux autres armées aussi grandes que la sienne pouvaient y être à couvert fort au large. Comme il eût pu regarder cette circonstance comme une superfluité qui pouvait même être incommode dans l’usage, le prince Ahmed n’oublia pas de l’avenir que cette grandeur se trouverait toujours proportionnée celle de son armée.
En apparence, le sultan des Indes témoigna au prince l’obligation qu’il lui avait d’un présent si magnifique, en le priant d’en bien remercier la fée Pari-Banou de sa part ; et pour lui marquer davantage l’état qu’il en faisait, il commanda qu’on le gardât soigneusement dans son trésor ; mais en lui-même il en conçut une jalousie plus outrée que celle que ses flatteurs et la magicienne lui avaient inspirée, en considérant qu’à la faveur de la fée, le prince son fils pouvait exécuter des choses qui étaient infiniment au-dessus de sa propre puissance, nonobstant sa grandeur et ses richesses. Ainsi, plus animé qu’auparavant à ne rien oublier pour faire en sorte qu’il pérît, il consulta la magicienne, et la magicienne lui conseilla d’engager le prince à lui apporter de l’eau de la fontaine des Lions.
Sur le soir, comme le sultan tenait l’assemblée ordinaire de ses courtisans, et que le prince Ahmed s’y trouvait, il lui adressa la parole en ces termes : « Mon fils, dit-il, je vous ai déjà témoigné combien je me sens obligé par le présent du pavillon que vous m’avez procuré, que je regarde comme la pièce la plus précieuse de mon trésor ; il faut que, pour l’amour de moi, vous fassiez une autre chose qui ne me sera pas moins agréable. J’apprends que la fée votre épouse se sert d’une certaine eau de la fontaine des Lions, qui guérit toutes sortes de fièvres les plus dangereuses ; comme je suis parfaitement persuadé que ma santé vous est très-chère, je ne doute pas aussi que vous ne vouliez bien lui en demander un vase, et me l’apporter comme un remède souverain dont je puis avoir besoin à chaque moment. Rendez-moi donc cet autre service important, et mettez par-là le comble aux tendresses d’un bon fils envers un bon père. »
Le prince Ahmed, qui avait cru que le sultan son père se contenterait d’avoir à sa disposition un pavillon aussi singulier et aussi utile que celui qu’il venait de lui apporter, et qu’il ne lui imposerait pas une nouvelle charge capable de le mettre mal avec la fée Pari-Banou, demeura comme interdit dans cette autre demande qu’il venait de lui faire, nonobstant l’assurance qu’elle lui avait donnée de lui accorder tout ce qui dépendrait de son pouvoir. Après un silence de quelques moments : « Sire, dit-il, je supplie Votre Majesté de tenir pour certain qu’il n’y a rien que je ne sois prêt à faire ou à entreprendre pour contribuer à procurer tout ce qui serait capable de prolonger ses jours, mais je souhaiterais que ce fût sans l’intervention de mon épouse ; c’est pour cela que je n’ose lui promettre d’apporter de cette eau. Tout ce que je puis faire, c’est de l’assurer que j’en ferai la demande, mais en me faisant la même violence que je me suis faite au sujet du pavillon. »
Le lendemain, le prince Ahmed, de retour auprès de la fée Pari-Banou, lui fit le récit sincère et fidèle de ce qu’il avait fait et de ce qui s’était passé à la cour du sultan son père à la présentation du pavillon, qu’il avait reçu avec un grand sentiment de reconnaissance pour elle, et il ne manqua pas de lui marquer la nouvelle demande qu’il était chargé de lui faite de sa part, et en achevant il ajouta : « Ma princesse, je ne vous expose ceci que comme un simple récit de ce qui s’est passé entre le sultan mon père et moi ; quant au reste, vous êtes la maîtresse de satisfaire à ce qu’il souhaite, ou de le rejeter sans que j’y prenne aucun intérêt : je ne veux que ce que vous voudrez.
« – Non, non, reprit la fée Pari-Banou, je suis bien aise que le sultan des Indes sache que vous ne m’êtes pas indifférent. Je veux le contenter, et, quelques conseils que la magicienne puisse lui donner (car je vois bien que c’est elle qu’il écoute), qu’il ne nous trouve pas en défaut, ni vous ni moi. Il y a de la méchanceté dans ce qu’il demande, et vous allez le comprendre par le récit que vous allez entendre. La fontaine des Lions est au milieu de la cour d’un grand château dont l’entrée est gardée par quatre lions des plus puissants, dont deux dorment alternativement pendant que les autres veillent. Mais que cela ne vous épouvante pas, je vous donnerai le moyen de passer au milieu d’eux sans aucun danger. »
La fée Pari-Banou s’occupait alors à coudre, et comme elle avait près d’elle plusieurs pelotons de fil, elle en prit un, et en le présentant au prince Ahmed : « Premièrement, dit-elle, prenez ce peloton ; je vous dirai bientôt l’usage que vous en ferez. En second lieu, faites-vous préparer deux chevaux, un que vous monterez et l’autre que vous mènerez en main, chargé d’un mouton coupé en quatre quartiers, qu’il faut faire tuer dès aujourd’hui. En troisième lieu, vous vous munirez d’un vase que je vous ferai donner pour puiser de l’eau. Demain, de bon matin, montez à cheval avec l’autre cheval en main, et quand vous serez sorti par la porte de fer, vous jetterez devant vous le peloton de fil : le peloton roulera et ne cessera de rouler qu’à la porte du château. Suivez-le jusque là, et quand il sera arrêté, comme la porte sera ouverte, vous verrez les quatre lions, dont les deux qui veilleront éveilleront les deux autres qui dormiront par leur rugissement. Ne vous effrayez pas, mais jetez-leur à chacun un quartier de mouton, sans mettre pied à terre. Cela fait, sans perdre de temps, piquez votre cheval, et d’une course légère rendez-vous promptement à la fontaine, emplissez votre vase sans mettre encore pied à terre, et revenez avec la même légèreté. Les lions, encore occupés à manger, vous laisseront la sortie libre. »
Le prince Ahmed partit le lendemain à l’heure que la fée Pari-Banou lui avait marquée, et il exécuta de point en point ce qu’elle lui avait prescrit. Il arriva à la porte du château, il distribua les quartiers de mouton aux quatre lions, et après avoir passé au milieu d’eux avec intrépidité, il pénétra jusqu’à la fontaine, il puisa de l’eau plein le vase, il revint, et sortit du château sain et sauf comme il était entré. Quand il fut un peu éloigné, en se retournant il aperçut deux des lions qui accouraient en venant à lui : sans s’effrayer, il tira, le sabre et il se mit en défense. Mais comme il eut vu, en chemin faisant, que l’un s’était détourné à quelque distance, en marquant de la tête et de la queue qu’il ne venait pas pour lui faire mal, mais pour marcher devant lui, et que l’autre restait derrière pour le suivre, il rengaîna son sabre, et de la sorte il poursuivit son chemin jusqu’à la capitale des Indes, où il entra accompagné des deux lions, qui ne le quittèrent qu’à la porte du palais du sultan. Ils l’y laissèrent entrer, après quoi ils reprirent le même chemin par où ils étaient venus, non sans une grande frayeur de la part du menu peuple et de ceux qui les virent, lesquels se cachaient ou fuyaient, qui d’un côté, qui d’un autre, pour éviter leur rencontre, quoiqu’ils marchassent d’un pas égal sans donner aucune marque de férocité.
Plusieurs officiers qui se présentèrent pour aider le prince Ahmed à descendre de cheval, l’accompagnèrent jusqu’à l’appartement du sultan, où il s’entretenait avec ses favoris. Là il s’approcha du trône, posa le vase aux pieds du sultan et baisa le riche tapis qui couvrait le marchepied, et en se relevant : « Sire, dit-il, voilà l’eau salutaire que Votre Majesté a souhaité de mettre au rang des choses précieuses et curieuses qui enrichissent et ornent son trésor. Je lui souhaite une santé toujours si parfaite que jamais elle n’ait besoin d’en faire usage. »
Quand le prince eut achevé son compliment, le sultan lui fit prendre place à sa droite, et alors : « Mon fils, dit-il, je vous ai une obligation de votre présent aussi grande que le péril auquel vous vous êtes exposé pour l’amour de moi. (Il en avait été informé par la magicienne, qui avait connaissance de la fontaine aux Lions et du danger auquel on s’exposait pour en aller puiser de l’eau.) Faites-moi le plaisir, continua-t-il, de m’apprendre par quelle adresse, ou plutôt par quelle force incroyable vous vous en êtes garanti.
« – Sire, reprit le prince Ahmed, je ne prends aucune part au compliment de Votre Majesté, il est dû tout entier à la fée mon épouse, et je ne m’en attribue autre gloire que celle d’avoir suivi ses bons conseils. » Alors il lui fit connaître quels avaient été ces bons conseils, par le récit du voyage qu’il avait fait, et de quelle manière il s’y était comporté. Quand il eut achevé, le sultan, après l’avoir écouté avec de grandes démonstrations de joie, mais en secret avec la même jalousie, qui augmenta au lieu de diminuer, se leva et se retira seul dans l’intérieur du palais, où la magicienne, qu’il envoya chercher d’abord, lui fut amenée.
La magicienne, à son arrivée, épargna au sultan la peine de lui parler de celle du prince Ahmed et du succès de son voyage. Elle en avait été informée d’abord par le bruit qui s’en était répandu, et elle s’était déjà préparée sur le moyen immanquable, à ce qu’elle prétendait. Elle communiqua ce moyen au sultan, et le lendemain, dans l’assemblée de ses courtisans, le sultan le déclara au prince Ahmed, qui s’y trouvait, en ces termes : « Mon fils, dit-il, je n’ai plus qu’une prière à vous faire, après laquelle je n’ai plus rien à exiger de votre obéissance, ni de votre crédit auprès de la fée votre épouse : c’est de m’amener un homme qui n’ait pas de hauteur plus d’un pied et demi, avec la barbe longue de trente pieds, qui porte sur l’épaule une barre de fer du poids de cinq cents livres, dont il se serve comme d’un bâton à deux bouts, et qui sache parler. »
Le prince Ahmed, qui ne croyait pas qu’il y eût au monde un homme fait comme le sultan son père le demandait, voulut s’excuser ; mais le sultan persista dans sa demande en lui répétant que la fée pouvait des choses encore plus incroyables.
Le jour suivant, comme le prince fut revenu au royaume souterrain de Pari-Banou, à laquelle il marqua la nouvelle demande du sultan son père, qu’il regardait, disait-il, comme une chose qu’il croyait encore moins possible qu’il n’avait cru d’abord les deux premières : « Pour moi, ajouta-t-il, je ne puis imaginer que dans tout l’univers il y ait ou qu’il puisse y avoir de cette sorte d’hommes. Il veut sans doute éprouver si j’aurai la simplicité de me donner du mouvement pour lui en trouver ; ou, s’il y en a, il faut que son dessein soit de me perdre. En effet, comment peut-il prétendre que je me saisisse d’un homme si petit, qui soit armé de la manière qu’il l’entend ? De quelles armes pourrais-je me servir pour le réduire à se soumettre à mes volontés ? S’il y en a, j’attends que vous me suggériez un moyen pour me tirer de ce pas avec honneur.
« – Mon prince, reprit la fée, ne vous alarmez pas. Il y avait du risque à courir pour apporter de l’eau de la fontaine des Lions au sultan votre père : il n’y en a aucun pour trouver l’homme qu’il demande. Cet homme est mon frère Schaïbar, lequel, bien loin de me ressembler, quoique nous soyons enfants d’un même père, est d’un naturel si violent, que rien n’est capable de l’empêcher de donner des marques sanglantes de son ressentiment pour peu qu’on lui déplaise ou qu’on l’offense. D’ailleurs, il est le meilleur du monde, et il est toujours prêt à obliger en tout ce que l’on souhaite. Il est fait justement comme le sultan votre père l’a décrit, et il n’a d’autres armes que la barre de fer de cinq cents livres pesant, sans laquelle jamais il ne marche, et qui lui sert à se faire porter respect. Je vais le faire venir, et vous jugerez si je dis la vérité ; mais, sur toute chose, préparez-vous à ne vous pas effrayer de sa figure extraordinaire quand vous le verrez paraître. – Ma reine, reprit le prince Ahmed, Schaïbar, dites-vous, est votre frère ? De quelque laideur et si contrefait qu’il puisse être, bien loin de m’effrayer en le voyant, cela suffit pour me le faire aimer, honorer et regarder comme mon allié le plus proche. »
La fée se fit apporter sous le vestibule de son palais une cassolette d’or pleine de feu, et une boite de même métal qui lui fut présentée. Elle tira de la boîte d’un parfum qui y était conservé, et comme elle l’eut jeté dans la cassolette, il s’en éleva une fumée épaisse.
Quelques moments après cette cérémonie, la fée dit au prince Ahmed : « Mon prince, voilà mon frère qui vient ; le voyez-vous ? » Le prince regarda, et il aperçut Schaïbar, qui n’était pas plus haut que d’un pied et demi, et qui venait gravement avec la barre de fer de cinq cents livres pesant sur l’épaule, et la barbe bien fournie, longue de trente pieds, qui se soutenait en avant, la moustache épaisse à proportion et retroussée jusqu’aux oreilles, qui lui couvrait presque le visage, les yeux de cochon enfoncés dans la tête, qu’il avait d’une grosseur énorme et couverte d’un bonnet en pointe. Avec cela enfin, il était bossu par-devant et par-derrière.
Si le prince Ahmed n’eût été prévenu que Schaïbar était frère de Pari-Banou, il n’eût pu le voir sans un grand effroi ; mais, rassuré par cette connaissance, il l’attendit de pied ferme avec la fée, et il le reçut sans aucune marque de faiblesse.
Schaïbar, qui, à mesure qu’il avançait, avait regardé le prince Ahmed d’un œil qui eût dû lui glacer l’âme dans le cœur, demanda à Pari-Banou, en l’abordant, qui était cet homme, « Mon frère, répondit-elle, c’est mon époux : son nom est Ahmed, et il est fils du sultan des Indes. La raison pourquoi je ne vous ai pas invité à mes noces, c’est que je n’ai pas voulu vous détourner de l’expédition où vous étiez engagé, d’où j’ai appris avec bien du plaisir que vous êtes revenu victorieux : c’est à sa considération que j’ai pris la liberté de vous appeler. »
À ces paroles, Schaïbar, en regardant le prince Ahmed d’un œil gracieux, qui ne diminuait rien néanmoins de sa fierté ni de son air farouche : « Ma sœur, dit-il, y a t-il quelque chose en quoi je puisse lui rendre service ? Il n’a qu’à parler. Il suffit qu’il soit votre époux, pour m’obliger à lui faire plaisir en tout ce qu’il peut souhaiter. – Le sultan son père, reprit Pari-Banou, a la curiosité de vous voir : je vous prie de vouloir bien qu’il soit votre conducteur. – Il n’a qu’à marcher devant, repartit Schaïbar, je suis prêt à le suivre. – Mon frère, reprit Pari-Banou, il est trop tard pour entreprendre ce voyage aujourd’hui : ainsi vous voudrez bien le remettre à demain matin. Cependant, comme il est bon que vous soyez instruit de ce qui s’est passé entre le sultan des Indes et le prince Ahmed depuis notre mariage, je vous en entretiendrai ce soir. »
Le lendemain, Schaïbar, informé de ce qu’il était à propos qu’il n’ignorât pas, partit de bonne heure, accompagné du prince Ahmed, qui devait le présenter au sultan. Ils arrivèrent à la capitale, et comme Schaïbar eut paru à la porte, tous ceux qui l’aperçurent, saisis de frayeur à la vue d’un objet si hideux, se cachèrent dans les boutiques ou dans les maisons, dont ils fermèrent les portes ; et les autres, en prenant la fuite, communiquèrent la même frayeur à ceux qu’ils rencontrèrent, lesquels rebroussèrent chemin sans regarder derrière eux. De la sorte, à mesure que Schaïbar et le prince Ahmed avançaient à pas mesurés, ils trouvèrent une grande solitude dans toutes les rues et dans toutes les places publiques jusqu’au palais. Là, les portiers, au lieu de se mettre en état d’empêcher au moins que Schaïbar n’entrât, se sauvèrent, qui d’un côté, qui d’un autre, et laissèrent l’entrée de la porte libre. Le prince et Schaïbar avancèrent sans obstacle jusqu’à la salle du conseil, où le sultan, assis sur son trône, donnait des ordres ; et comme les huissiers avaient abandonné leur poste dès qu’ils avaient vu paraître Schaïbar, ils entrèrent sans empêchement.
Schaïbar, la tête haute, s’approcha du trône fièrement, et sans attendre que le prince Ahmed le présentât, il apostropha le sultan des Indes en ces termes : « Tu m’as demandé, dit-il, me voici ; que veux-tu de moi ? »
Le sultan, au lieu de répondre, s’était mis les mains devant les yeux, et détournait la tête pour ne pas voir un objet si effroyable. Schaïbar, indigné de cet accueil incivil et offensant après lui avoir donné la peine de venir, leva sa barre de fer, et en lui disant : « Parle donc ! » il la lui déchargea sur la tête et l’assomma. Et il eut plus tôt fait que le prince Ahmed n’eût pensé à lui demander grâce. Tout ce qu’il put faire fut d’empêcher qu’il n’assommât aussi le grand vizir, qui n’était pas loin de la droite du sultan, en lui représentant qu’il n’avait qu’à se louer des bons conseils qu’il avait donnés au sultan son père. « Ce sont donc ceux-ci, dit Schaïbar, qui lui en ont donné de mauvais ? » Et en prononçant ces paroles, il assomma les autres vizirs, à droite et à gauche, tous favoris, flatteurs du sultan et ennemis du prince Ahmed. Autant de coups, autant de morts, et il n’en échappa que ceux dont l’épouvante ne s’était pas emparée assez fortement pour les rendre immobiles et les empêcher de se procurer la vie sauve par la fuite.
Cette exécution terrible achevée, Schaïbar sortit de la salle du conseil, et au milieu de la cour, la barre de fer sur l’épaule, en regardant le grand vizir, qui accompagnait le prince Ahmed, auquel il devait la vie : « Je sais, dit-il, qu’il y a ici une certaine magicienne, plus ennemie du prince mon beau-frère que les favoris indignes que je viens de châtier : je veux qu’on m’amène cette magicienne. » Le grand vizir l’envoya chercher : on l’amena, et Schaïbar, en l’assommant avec sa barre de fer : « Apprends, dit-il, à donner des conseils pernicieux et à faire la malade. » Et la magicienne demeura morte sur la place.
Alors : « Ce n’est pas assez, ajouta Schaïbar, je vais assommer de même toute la ville si dans le moment elle ne reconnaît le prince Ahmed, mon beau-frère, pour son sultan et pour sultan des Indes. » Aussitôt ceux qui étaient présents, et qui entendirent cet arrêt, firent retentir l’air en criant à haute voix : « Vive le sultan Ahmed ! » et en peu de moments toute la ville retentit de la même acclamation et proclamation en même temps. Schaïbar le fit revêtir de l’habillement de sultan des Indes ; l’installa sur le trône, et après lui avoir fait rendre l’hommage et le serment de fidélité qui lui étaient dus, il alla prendre sa sœur Pari-Banou, l’amena en grande pompe, et la fit reconnaître de même pour sultane des Indes.
Quant au prince Ali et à la princesse Nourounnihar, comme ils n’avaient pris aucune part dans la conspiration contre le prince Ahmed, qui venait d’être vengé, et dont même ils n’avaient pas eu connaissance, le prince Ahmed leur assigna pour apanage une province très-considérable, avec sa capitale, où ils allèrent passer le reste de leurs jours. Il envoya aussi un officier au prince Houssain, son frère aîné, pour lui annoncer le changement qui venait d’arriver, et pour lui offrir de choisir dans tout le royaume telle province qu’il lui plairait pour en jouir en propriété. Mais le prince Houssain se trouvait si heureux dans sa solitude, qu’il chargea l’officier de bien remercier le sultan son cadet, de sa part, de l’honnêteté qu’il avait bien voulu lui faire, de l’assurer de sa soumission, et de lui marquer que la seule grâce qu’il lui demandait était de permettre qu’il continuât de vivre dans la retraite qu’il avait choisie.
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Les Mille et Une Nuits - Tome I
Contes arabes. — Histoire du Sultan des Indes.
Fable. — L'Ane, le Bœuf et le Laboureur.
Iere nuit. — Le Marchand et le Génie.
Histoire du premier Vieillard et de la Biche.
Histoire du second Vieillard et des deux Chiens noirs.
Histoire du Pécheur.
Histoire du Roi grec et du médecin Douban.
Histoire du Mari et du Perroquet.
Histoire du Vizir puni.
Histoire du Vizir puni. suite.
Histoire du jeune Roi des Iles Noires.
Histoire du jeune Roi des Iles Noires. suite.
Histoire des trois Calenders, fils de rois, et de cinq Dames de Bagdad.
Histoire des trois Calenders, fils de rois, et de cinq Dames de Bagdad. suite.
Histoire du premier Calender, fils de roi.
Histoire du second Calender, fils de roi.
Histoire de l'Envieux et de l'Envié.
Histoire de l'Envieux et de l'Envié. suite.
Histoire du troisième Calender, fils de roi.
Histoire du troisième Calender, fils de roi. suite. -
Les Mille et Une Nuits - Tome II
Histoire de Zobéide.
Histoire d'Amine.
Histoire des trois Pommes.
Histoire de la Dame massacrée et du jeune homme son mari.
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan.
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan. suite1
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan. suite 2.
Histoire du petit Bossu.
Histoire que raconta le Marchand chrétien.
Histoire que raconta le Marchand chrétien. suite.
Histoire racontée par le Pourvoyeur du sultan de Casgar.
Histoire racontée par le Pourvoyeur du sultan de Casgar. suite. -
Les Mille et Une Nuits - Tome III
Histoire racontée par le Médecin juif.
Histoire que raconte le Tailleur.
Histoire du Barbier.
Histoire du premier frère du Barbier.
Histoire du second frère du Barbier.
Histoire du troisième frère du Barbier.
Histoire du quatrième frère du Barbier.
Histoire du cinquième frère du Barbier.
Histoire du sixième frère du Barbier.
Histoire d'Aboulhassan Ali Ebn Becar et de Schemselnihar, favorite du Calife Haroun-al-Raschid.
Histoire d'Aboulhassan Ali Ebn Becar et de Schemselnihar, favorite du Calife Haroun-al-Raschid. suite.
Lettre de Schemselnihar au prince de Perse Ali Ebn Becar.
Réponse du prince de Perse à la lettre de Schemselnihar.
Lettre de Schemselnihar au prince de Perse.
Réponse du prince de Perse à Schemselnihar.
Réponse du prince de Perse à Schemselnihar. suite.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne. suite 2.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne. suite 3.
Lettre du calife Haroun Alraschid au roi de Balsora. -
Les Mille et Une Nuits - Tome IV
Histoire des amours de Camaralzaman, prince de l'Ile des Enfants de Khaledan, et de Badoure, princesse de la Chine.
Histoire des amours de Camaralzaman, prince de l'Ile des Enfants de Khaledan, et de Badoure, princesse de la Chine. suite.
Suite de l'histoire de la princesse de la Chine.
Histoire de Marzavan avec la suite de celle de Camaralzaman.
Billet du prince Camaralzaman à la princesse de la Chine.
Séparation du prince Caramalzaman d'avec la princesse Badoure.
Histoire de la princesse Badoure après la séparation du prince Camaralzaman.
Suite de l'histoire du prince Camaralzaman depuis sa séparation d'avec la princesse Badoure.
Histoire des princes Amgiad et Assad.
Le prince Assad arrêté en entrant dans la ville des Mages.
Histoire du prince Amgiad et d'une dame de la ville des Mages.
Suite de l'histoire du prince Assad.
Histoire de Sindbad le marin.
Premier vovage.de Sindbad le marin.
Second voyage de Sindbad le marin.
Troisième vovage de Sindbad le marin.
Quatrième voyage de Sindbad le marin.
Cinquième voyage de Sindbad le marin.
Sixième voyage de Siudbad le malin.
Septième et dernier voyage de Sindbad le marin.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal. suite. 2.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal. suite. 3 -
Les Mille et Une Nuits - Tome V
Histoire de Ganem, fils d'Abou Aïoub, surnommé l'Esclave d'amour.
Lettre du calife Haroun Alraschid à Mohammed Zinebi, roi de Syrie.
Histoire du prince Zeyn-Alasnam et du Roi des Génies.
Histoire de Codadad et de ses frères.
Histoire de la Princesse de Deryabar.
Histoire du Dormeur éveillé.
Histoire du Dormeur éveillé. suite.2
Histoire du Dormeur éveillé. suite.3 -
Les Mille et Une Nuits - Tome VI
Histoire de la Lampe merveilleuse.
Histoire de la Lampe merveilleuse. suite.2
Histoire de la Lampe merveilleuse. suite.3
Aventures du calife Haroun Alraschid.
Histoire de l'aveugle Baba Abdalla.
Histoire de Sidi Nouman.
Histoire de Cogia Hassan Alhabbal.
Suite de l'histoire de Cogia Hassan Alhabbal.
Histoire d'Ali Baba et de Quarante Voleurs exterminés par une esclave.
Histoire d'Ali Baba et de Quarante Voleurs exterminés par une esclave. suite.1 -
Les Mille et Une Nuits - Tome VII
Histoire d'Ali Cogia, marchand de Bagdad.
Histoire du Cheval enchanté.
Histoire du Cheval enchanté. suite.
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou.
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou. suite.2
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou. suite.3
Histoire de Deux Sœurs jalouses de leur cadette.
Histoire de Deux Sœurs jalouses de leur cadette.
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Les Mille et Une Nuits - Tome VIII
Préface du traducteur de la continuation des Mille et une Nuits
Nouvelles Aventures du calife Haroun Alraschild, ou Histoire de la petite fille de Chosroès Anouschirvan
Le Bimaristan, ou Histoire du jeune marchand de Bagdad et de la dame inconnue
Le Médecin et le jeune traiteur de Bagdad.
Histoire du sage Hicar.
Histoire du roi Azadbakht, ou des dix visirs.
Histoire du marchand devenu malheureux.
Histoire du marchand imprudent et de ses deux enfans.
Histoire d’Abousaber, ou de l’homme patient.
Histoire du prince Behezad.
Histoire du roi Dadbin, ou de la vertueuse Aroua.
Histoire du roi Bakhtzeman.
Histoire du roi Khadidan.
Histoire du roi Beherkerd.
Histoire du roi Hanschah et d’Abouteman.
Histoire du roi Ibrahim et de son fils
Histoire de Soleïman-schah.
Histoire de l’esclave sauvé du supplice -
Les Mille et Une Nuits - Tome IX
Attaf ou L’Homme généreux.
Histoire du prince Habib et de Dorrat Algoase.
Histoire du roi Sapor, souverain des isle Bellour ; de Camar Alzeman, fille du génie Alatrous, et de Dorrat Algoase
Histoire de Naama et de Naam.
Histoire d’Alaeddin.
Histoire d’Abou Mohammed Alkeslan.
Histoire d’Aly Mohammed le joaillier, ou du faux calife.
- Extraits : Cours de littérature ancienne et moderne tome IX. par J.F. Laharpe -1825.
- Les Mille et une nuits par Galland, illustrés par : MM. FRANÇAIS, H. BARON, ED. WATTIER, LA VILLE, etc...Revus et corrigés sur l'édition Princeps de 1704.Nouvelle édition de 1861.
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Qui ne me soit souverain bien, -
Jusqu'au sombre plaisir d'un coeur mélancolique ?"
Saadi disait : " Si la peste donnait des pensions, la peste trouverait encore des flatteurs et des serviteurs".
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