Vous êtes des fâcheuses et des importunes, reprit Abou-Hassan en se frottant les yeux ; je ne suis pas commandeur des croyants, je suis Abou-Hassan, je le sais bien, et vous ne me persuaderez pas le contraire. – Nous ne connaissons pas l’Abou-Hassan dont Votre Majesté nous parle, reprit Force des Cœurs ; nous ne voulons pas même le connaître : nous connaissons Votre Majesté pour le commandeur des croyants, et elle ne nous persuadera jamais qu’elle ne le soit pas. »
Abou-Hassan jetait les yeux de tous côtés, et se trouvait comme enchanté de se voir dans le même salon où il s’était déjà trouvé, mais il attribuait tout cela à un songe pareil à celui qu’il avait eu, et dont il craignait les suites fâcheuses. « Dieu me fasse miséricorde ! s’écria-t-il en élevant les mains et les yeux comme un homme qui ne sait où il en est ; je me remets entre ses mains. Après ce que je vois, je ne puis douter que le diable, qui est entré dans ma chambre, ne m’obsède et ne trouble mon imagination de toutes ces visions. » Le calife, qui le voyait et qui venait d’entendre toutes ses exclamations, se mit à rire de si bon cœur, qu’il eut bien de la peine à s’empêcher d’éclater.
Abou-Hassan cependant s’était recouché, et il avait refermé les yeux. « Commandeur des croyants, lui dit aussitôt Force des Cœurs, puisque Votre Majesté ne se lève pas, après l’avoir avertie qu’il est jour, selon notre devoir, et qu’il est nécessaire qu’elle vaque aux affaires de l’empire dont le gouvernement lui est confié, nous userons de la permission qu’elle nous a donnée en pareil cas. » En même temps, elle le prit par un bras et elle appela les autres dames, qui lui aidèrent à le faire sortir du lit, et le portèrent, pour ainsi dire, jusqu’au milieu du salon, où elles le mirent sur son séant. Elles se prirent ensuite chacune par la main, et elles dansèrent et sautèrent autour de lui, au son de tous les instruments et de tous les tambours de basque, que l’on faisait retentir sur sa tête et autour de ses oreilles.
Abou-Hassan se trouva dans une perplexité d’esprit inexprimable. « Serais-je véritablement calife et commandeur des croyants ? » se disait-il à lui-même. Enfin, dans l’incertitude où il était, il voulait dire quelque chose, mais le grand bruit de tous les instruments l’empêchait de se faire entendre. Il fit signe à Bouquet de Perles et à Étoile du Matin, qui se tenaient par la main en dansant autour de lui, qu’il voulait parler. Aussitôt elles firent cesser la danse et les instruments, et elles s’approchèrent de lui. « Ne mentez pas, leur dit-il fort ingénûment, et dites-moi dans la vérité qui je suis.
« – Commandeur des croyants, répondit Étoile du Matin, Votre Majesté veut nous surprendre en nous faisant cette demande, comme si elle ne savait pas elle-même qu’elle est le commandeur des croyants et le vicaire en terre du prophète de Dieu, maître de l’un et de l’autre monde, de ce monde où nous sommes et du monde à venir après la mort. Si cela n’était pas, il faudrait qu’un songe extraordinaire lui eût fait oublier ce qu’elle est. Il pourrait bien en être quelque chose, si l’on considère que Votre Majesté a dormi cette nuit plus longtemps qu’à l’ordinaire. Néanmoins si Votre Majesté veut bien me le permettre, je la ferai ressouvenir de ce qu’elle fit hier dans la journée. » Elle lui raconta donc son entrée au conseil, le châtiment de l’iman et des quatre vieillards par le juge de police, le présent d’une bourse de pièces d’or envoyée par son vizir à la mère d’un nommé Abou-Hassan ; ce qu’il fit dans l’intérieur de son palais et ce qui se passa aux trois repas qui lui furent servis dans, les trois salons, jusqu’au dernier, « où Votre Majesté, continua-t-elle en s’adressant à lui, après nous avoir fait mettre à table à ses côtés, nous fit l’honneur d’entendre nos chansons et de recevoir du vin de nos mains, jusqu’au moment que Votre Majesté s’endormit de la manière que Force des Cœurs vient de le raconter. Depuis ce temps Votre Majesté, contre sa coutume, a toujours dormi d’un profond sommeil jusqu’à présent qu’il est jour. Bouquet de Perles, toutes les autres esclaves et tous les officiers qui sont ici certifieront la même chose. Ainsi, que Votre Majesté se mette donc en état de faire sa prière, car il en est temps.
« – Bon ! bon ! reprit Abou-Hassan en branlant la tête ; vous m’en feriez bien accroire si je voulais vous écouter. Et moi, continua-t-il, je vous dis que vous êtes toutes des folles et que vous avez perdu l’esprit. C’est cependant un grand dommage, car vous êtes de jolies personnes. Apprenez que depuis que je ne vous ai vues, je suis allé chez moi, que j’y ai fort maltraité ma mère, qu’on m’a mené à l’hôpital des fous, où je suis resté malgré moi plus de trois semaines, pendant lesquelles le concierge n’a manqué de me régaler chaque jour de cinquante coups de nerf de bœuf. Et vous voudriez que tout cela ne fût qu’un songe ! Vous vous moquez.
« – Commandeur des croyants, repartit Étoile du Matin, nous sommes prêtes, toutes tant que nous sommes, de jurer, par ce que Votre Majesté a de plus cher, que tout ce qu’elle nous dit n’est qu’un songe. Elle n’est pas sortie de ce salon depuis hier, et elle n’a pas cessé d’y dormir toute la nuit jusqu’à présent. »
La confiance avec laquelle cette dame assurait à Abou-Hassan que tout ce qu’elle lui disait était véritable, et qu’il n’était point sorti du salon depuis qu’il y était entré, le mit encore une fois dans un état à ne savoir que croire de ce qu’il était et de ce qu’il voyait. Il demeura un espace de temps abîmé dans ses pensées. « Ô ciel ! disait-il en lui-même, suis-je Abou-Hassan ? suis-je commandeur des croyants ? Dieu tout-puissant, éclairez mon entendement, faites-moi connaître la vérité, afin que je sache à quoi m’en tenir. » Il découvrit ensuite ses épaules, encore toutes livides des coups qu’il avait reçus, et en les montrant aux dames : « Voyez, leur dit-il, et jugez si de pareilles blessures peuvent venir en songe ou en dormant. À mon égard, je puis vous assurer qu’elles ont été très-réelles, et la douleur que j’en ressens encore m’en est un sûr garant, qui ne me permet pas d’en douter. Si cela néanmoins m’est arrivé en dormant, c’est la chose du monde la plus extraordinaire et la plus étonnante, et je vous avoue qu’elle me passe. »
Dans l’incertitude où était Abou Hassan de son état, il appela un des officiers du calife qui était près de lui. « Approchez-vous, dit-il, et mordez-moi le bout de l’oreille, que je juge si je dors ou si je veille. » L’officier s’approcha, lui prit le bout de l’oreille entre les dents, et le serra si fort que Abou-Hassan fit un cri effroyable.
À ce cri, tous les instruments de musique jouèrent en même temps, et les dames et les officiers se mirent à danser, à chanter et à sauter autour d’Abou-Hassan avec un si grand bruit qu’il entra dans une espèce d’enthousiasme qui lui fit faire mille folies. Il se mit à chanter comme les autres. Il déchira le bel habit de calife dont on l’avait revêtu. Il jeta par terre le bonnet qu’il avait sur la tête, et nu, en chemise et en caleçon, il se leva brusquement et se jeta entre deux dames, qu’il prit par la main, et se mit à danser et à sauter avec tant d’action, de mouvement et de contorsions bouffonnes et divertissantes, que le calife ne put se tenir dans l’endroit où il était. La plaisanterie subite d’Abou-Hassan le fit rire avec tant d’éclat qu’il se laissa aller à la renverse, et se fit entendre par-dessus tout le bruit des instruments de musique et des tambours de basque. Il fut si longtemps sans pouvoir se retenir que peu s’en fallut qu’il ne s’en trouvât incommodé. Enfin, il se releva et il ouvrit la jalousie. Alors, en avançant la tête et en riant toujours : « Abou-Hassan, Abou-Hassan, s’écria-t-il, veux-tu donc me faire mourir à force de rire ? »
À la voix du calife, tout le monde se tut et le bruit cessa. Abou-Hassan s’arrêta comme les autres et tourna la tête du côté qu’elle s’était fait entendre. Il reconnut le calife et en même temps le marchand de Moussoul. Il ne se déconcerta pas pour cela ; au contraire, il comprit dans ce moment qu’il était bien éveillé, et que tout ce qui lui était arrivé était très-réel et non pas un songe. Il entra dans la plaisanterie et dans l’intention du calife, « Ha ! ha ! s’écria-t-il en le regardant avec assurance, vous voilà donc, marchand de Moussoul ! Quoi ! vous vous plaignez que je vous fais mourir, vous qui êtes cause des mauvais traitements que j’ai faits à ma mère et de ceux que j’ai reçus pendant un si long temps à l’hôpital des fous ! vous qui avez si fort maltraité l’iman de la mosquée de mon quartier et les quatre scheikhs mes voisins ! (car ce n’est pas moi, je m’en lave les mains !) vous qui m’avez causé tant de peines d’esprit et tant de traverses ! Enfin, n’est-ce pas vous qui êtes l’agresseur, et ne suis-je pas l’offensé ?
« – Tu as raison, Abou-Hassan, répondit le calife en continuant de rire ; mais pour te consoler et pour te dédommager de toutes tes peines, je suis prêt, et j’en prends Dieu à témoin, à te faire, à ton choix, telle réparation que tu voudras m’imposer. »
En achevant ces paroles, le calife descendit du cabinet et entra dans le salon. Il se fit apporter un de ses plus beaux habits, et commanda aux dames de faire la fonction des officiers de la chambre, et d’en revêtir Abou-Hassan. Quand elles l’eurent habillé : « Tu es mon frère, lui dit le calife en l’embrassant ; demande-moi tout ce qui peut te faire plaisir, je te l’accorderai.
« – Commandeur des croyants, reprit Abou-Hassan, je supplie Votre Majesté de me faire la grâce de m’apprendre ce qu’elle a fait pour me démonter ainsi le cerveau, et quel a été son dessein. Cela m’importe présentement plus que toute autre chose, pour remettre entièrement mon esprit dans son assiette ordinaire. »
Le calife voulut bien donner cette satisfaction à Abou-Hassan. « Tu dois savoir premièrement, lui dit-il, que je me déguise assez souvent, et particulièrement la nuit, pour connaître par moi-même si tout est dans l’ordre dans la ville de Bagdad. Et comme je suis bien aise de savoir aussi ce qui se passe aux environs, je me suis fixé un jour, qui est le premier de chaque mois, pour faire un grand tour au-dehors, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, et je reviens toujours par le pont. Je revenais de faire ce tour le soir que tu m’invitas à souper chez toi. Dans notre entretien tu me marquas que la seule chose que tu désirais c’était d’être calife et commandeur des croyants l’espace de vingt-quatre heures seulement, pour mettre à la raison l’iman de la mosquée de ton quartier et les quatre scheikhs ses conseillers. Ton désir me parut très-propre pour me donner un sujet de divertissement, et, dans cette vue, j’imaginai sur-le-champ le moyen de te procurer la satisfaction que tu désirais. J’avais sur moi de la poudre qui fait dormir, du moment qu’on l’a prise, à ne pouvoir se réveiller qu’au bout d’un certain temps. Sans que tu t’en aperçusses, j’en jetai une dose dans la dernière tasse que je te présentai, et tu bus. Le sommeil te prit dans le moment, et je te fis enlever et emporter à mon palais par mon esclave, après avoir laissé la porte de ta chambre ouverte en sortant. Il n’est pas nécessaire de te dire ce qui t’arriva dans mon palais à ton réveil et pendant la journée jusqu’au soir, où, après avoir été bien régalé par mon ordre, une de mes esclaves, qui te servait, jeta une autre dose de la même poudre dans le dernier verre qu’elle te présenta et que tu bus. Le grand assoupissement te prit aussitôt, et je te fis reporter chez toi par le même esclave qui t’avait apporté, avec ordre de laisser encore la porte de ta chambre ouverte en sortant. Tu m’as raconté toi-même tout ce qui t’est arrivé le lendemain et les jours suivants. Je ne m’étais pas imaginé que tu dusses souffrir autant que tu as souffert en cette occasion. Mais, comme je m’y suis déjà engagé envers toi, je ferai toutes choses pour te consoler et te donner lieu d’oublier tous tes maux. Vois donc ce que je puis faire pour te faire plaisir, et demande-moi hardiment ce que tu souhaites.
« – Commandeur des croyants, reprit Abou-Hassan, quelque grands que soient les maux que j’ai soufferts, ils sont effacés de ma mémoire du moment que j’apprends qu’ils me sont venus de la part de mon souverain seigneur et maître. À l’égard de la générosité dont Votre Majesté s’offre de me faire sentir les effets avec tant de bonté, je ne doute nullement de sa parole irrévocable. Mais, comme l’intérêt n’a jamais eu d’empire sur moi, puisqu’elle me donne cette liberté, la grâce que j’ose lui demander c’est de me donner assez d’accès près de sa personne pour avoir le bonheur d’être toute ma vie l’admirateur de sa grandeur. »
Ce dernier témoignage du désintéressement d’Abou-Hassan acheva de lui mériter toute l’estime du calife. « Je te sais bon gré de ta demande, lui dit le calife ; je te l’accorde avec l’entrée libre dans mon palais à toute heure, en quelque endroit que je me trouve. » En même temps il lui assigna un logement dans le palais ; et à l’égard de ses appointements, il lui dit qu’il ne voulait pas qu’il eût affaire à ses trésoriers, mais à sa personne même, et sur-le-champ il lui fit donner par son trésorier particulier une bourse de mille pièces d’or. Abou-Hassan fit de profonds remerciements au calife, qui le quitta pour aller tenir conseil selon sa coutume.
Abou-Hassan prit ce temps-là pour aller au plus tôt informer sa mère de tout ce qui se passait et lui apprendre sa bonne fortune. Il lui fit connaître que tout ce qui lui était arrivé n’était point un songe, qu’il avait été calife et qu’il en avait réellement fait les fonctions pendant un jour entier, et reçu véritablement les honneurs ; qu’elle ne devait pas douter de ce qu’il lui disait, puisqu’il en avait eu la confirmation de la propre bouche du calife même.
La nouvelle de l’histoire d’Abou-Hassan ne tarda guère à se répandre dans toute la ville de Bagdad ; elle passa même dans les provinces voisines, et de là dans les plus éloignées, avec les circonstances toutes singulières et divertissantes dont elle avait été accompagnée.
La nouvelle faveur d’Abou-Hassan le rendait extrêmement assidu auprès du calife. Comme il était naturellement de bonne humeur et qu’il faisait naître la joie partout où il se trouvait, par ses bons mots et par ses plaisanteries, le calife ne pouvait guère se passer de lui, et il ne faisait aucune partie de divertissement sans l’y appeler ; il le menait même quelquefois chez Zobéide, son épouse, à qui il avait raconté son histoire, qui l’avait extrêmement divertie. Zobéide le goûtait assez, mais elle remarqua que toutes les fois qu’il accompagnait le calife chez elle, il avait toujours les yeux sur une de ses esclaves appelée Nouzhat-Oulaoudat : c’est pourquoi elle résolut d’en avertir le calife. « Commandeur des croyants, dit un jour la princesse au calife, vous ne remarquez peut-être pas comme moi que toutes les fois que Abou-Hassan vous accompagne ici, il ne cesse d’avoir les yeux sur Nouzhat-Oulaoudat, et il ne manque jamais de la faire rougir. Vous ne doutez point que ce ne soit une marque certaine qu’elle ne le hait pas. C’est pourquoi, si vous m’en croyez, nous ferons un mariage de l’un et de l’autre.
« – Madame, reprit le calife, vous me faites souvenir d’une chose que je devrais avoir déjà faite. Je sais le goût d’Abou-Hassan sur le mariage, par lui-même, et je lui avais toujours promis de lui donner une femme dont il aurait tout sujet d’être content. Je suis bien aise que vous m’en ayez parlé, et je ne sais comment la chose m’était échappée de la mémoire. Mais il vaut mieux que Abou-Hassan ait suivi son inclination par le choix qu’il a fait lui-même. D’ailleurs, puisque Nouzhat-Oulaoudat ne s’en éloigne pas, nous ne devons point hésiter sur ce mariage. Les voilà l’un et l’autre, ils n’ont qu’à déclarer s’ils y consentent. »
Abou-Hassan se jeta aux pieds du calife et de Zobéide pour leur marquer combien il était sensible aux bontés qu’ils avaient pour lui. « Je ne puis, dit-il en se relevant, recevoir une épouse de meilleures mains ; mais je n’ose espérer que Nouzhat-Oulaoudat veuille me donner la sienne d’aussi bon cœur que je suis prêt de lui donner la mienne. » En achevant ces paroles, il regarda l’esclave de la princesse, qui témoigna assez de son côté, par son silence respectueux et par la rougeur qui lui montait au visage, qu’elle était toute disposée à suivre la volonté du calife et de Zobéide, sa maîtresse.
Le mariage se fit, et les noces furent célébrées dans le palais avec de grandes réjouissances, qui durèrent plusieurs jours. Zobéide se fit un point d’honneur de faire de riches présents à son esclave pour faire plaisir au calife, et le calife, de son côté, en considération de Zobéide, en usa de même envers Abou-Hassan.
La mariée fut conduite au logement que le calife avait assigné à Abou-Hassan, son mari, qui l’attendait avec impatience. Il la reçut au bruit de tous les instruments de musique et des chœurs de musiciens et musiciennes du palais, qui faisaient retentir l’air du concert de leurs voix et de leurs instruments.
Plusieurs jours se passèrent en fêtes et en réjouissances accoutumées dans ces sortes d’occasions, après lesquels on laissa les nouveaux mariés jouir paisiblement de leurs amours. Abou-Hassan et sa nouvelle épouse étaient charmés l’un de l’autre. Ils vivaient dans une union si parfaite que, hors le temps qu’ils employaient à faire leur cour, l’un au calife et l’autre à la princesse Zobéide, ils étaient toujours ensemble et ne se quittaient point. Il est vrai que Nouzhat-Oulaoudat avait toutes les qualités d’une femme capable de donner de l’amour et de l’attachement à Abou-Hassan, puisqu’elle était selon les souhaits sur lesquels il s’était expliqué au calife, c’est-à-dire en état de lui tenir tête à table. Avec ces dispositions, ils ne pouvaient manquer de passer ensemble leur temps très-agréablement. Aussi leur table était-elle toujours mise et couverte, à chaque repas, des mets les plus délicats et les plus friands, qu’un traiteur avait soin de leur apprêter et de leur fournir. Le buffet était toujours chargé du vin le plus exquis, et disposé de manière qu’il était à la portée de l’un et de l’autre lorsqu’ils étaient à table. Là, ils jouissaient d’un agréable tête-à-tête, et s’entretenaient de mille plaisanteries, qui leur faisaient faire des éclats de rire plus ou moins grands, selon qu’ils avaient mieux ou moins bien rencontré à dire quelque chose capable de les réjouir. Le repas du soir était particulièrement consacré à la joie. Ils ne s’y faisaient servir que des fruits excellents, des gâteaux et des pâtes d’amandes, et à chaque coup de vin qu’ils buvaient, ils s’excitaient l’un et l’autre par quelques chansons nouvelles, qui fort souvent étaient des impromptus faits à propos et sur le sujet dont ils s’entretenaient. Ces chansons étaient quelquefois accompagnées d’un luth ou de quelque autre instrument dont ils savaient toucher l’un et l’autre.
Abou-Hassan et Nouzhat-Oulaoudat passèrent ainsi un assez long espace de temps à faire bonne chère et à se bien divertir. Ils ne s’étaient jamais mis en peine de leur dépense de bouche, et le traiteur qu’ils avaient choisi pour cela avait fait les avances. Il était juste qu’il reçût quelque argent : c’est pourquoi il leur présenta le mémoire de ce qu’il avait avancé. La somme se trouva très-forte. On y ajouta celle à quoi pouvait monter la dépense déjà faite en habits de noces des plus riches étoffes pour l’un et pour l’autre, et en joyaux de très-grand prix pour la mariée ; et la somme se trouva si excessive qu’ils s’aperçurent, mais trop tard, que de tout l’argent qu’ils avaient reçu des bienfaits du calife et de la princesse Zobéide en considération de leur mariage, il ne leur restait précisément que ce qu’il fallait pour y satisfaire. Cela leur fit faire de grandes réflexions sur le passé, qui ne remédiaient point au mal présent. Abou-Hassan fut d’avis de payer le traiteur, et sa femme y consentit. Ils le firent venir et lui payèrent tout ce qu’ils lui devaient, sans rien témoigner de l’embarras où ils allaient se trouver sitôt qu’ils auraient fait ce paiement.
Le traiteur se retira fort content d’avoir été payé en belles pièces d’or à fleur de coin : on n’en voyait pas d’autres dans le palais du calife. Abou-Hassan et Nouzhat-Oulaoudat ne le furent guère d’avoir vu le fond de leur bourse. Ils demeurèrent dans un grand silence, les yeux baissés, et fort embarrassés de l’état où ils se voyaient réduits dès la première année de leur mariage.
Abou-Hassan se souvenait bien que le calife, en le retenant dans son palais, lui avait promis de ne le laisser manquer de rien. Mais quand il considérait qu’il avait prodigué en si peu de temps les largesses de sa main libérale, outre qu’il n’était pas d’humeur à demander, il ne voulait pas aussi s’exposer à la honte de déclarer au calife le mauvais usage qu’il en avait fait et le besoin où il était d’en recevoir de nouvelles. D’ailleurs, il avait abandonné son bien de patrimoine à sa mère sitôt que le calife l’avait retenu près de sa personne, et il était fort éloigné de recourir à la bourse de sa mère, à qui il aurait fait connaître par ce procédé qu’il était retombé dans le même désordre qu’après la mort de son père.
De son côté, Nouzhat-Oulaoudat, qui regardait les libéralités de Zobéide et la liberté qu’elle lui avait accordée en la mariant comme une récompense plus que suffisante de ses services et de son attachement, ne croyait pas être en droit de lui rien demander davantage.
Abou-Hassan rompit enfin le silence, et en regardant Nouzhat-Oulaoudat avec un visage ouvert : « Je vois bien, lui dit-il, que vous êtes dans le même embarras que moi et que vous cherchez quel parti nous devons prendre dans une aussi fâcheuse conjoncture que celle-ci, où l’argent vient de nous manquer tout à coup, sans que nous l’ayons prévu. Je ne sais quel peut être votre sentiment : pour moi, quoi qu’il puisse arriver, mon avis n’est pas de retrancher la moindre chose de notre dépense ordinaire, et je crois que de votre côté vous ne m’en dédirez pas. Le point est de trouver le moyen d’y fournir sans avoir la bassesse d’en demander, ni moi au calife, ni vous à Zobéide, et je crois l’avoir trouvé. Mais, pour cela, il faut que nous nous aidions l’un l’autre. »
Ce discours d’Abou-Hassan plut beaucoup à Nouzhat-Oulaoudat et lui donna quelque espérance. « Je n’étais pas moins occupée que vous de cette pensée, lui dit-elle, et si je ne m’en expliquais pas, c’est que je n’y voyais aucun remède. Je vous avoue que l’ouverture que vous venez de me faire me fait le plus grand plaisir du monde. Mais, puisque vous avez trouvé le moyen que vous dites et que mon secours vous est nécessaire pour y réussir, vous n’avez qu’à me dire ce qu’il faut que je fasse, et vous verrez que je m’y emploierai de mon mieux.
« – Je m’attendais bien, reprit Abou-Hassan, que vous ne me manqueriez pas dans cette affaire, qui vous touche autant que moi. Voici donc le moyen que j’ai imaginé pour faire en sorte que l’argent ne nous manque pas dans le besoin que nous en avons, au moins pour quelque temps. Il consiste dans une petite tromperie que nous ferons, moi au calife, et vous à Zobéide, et qui, je m’assure, les divertira et ne nous sera pas infructueuse. Je vais vous dire quelle est la tromperie que j’entends : c’est que nous mourions tous deux.
« – Que nous mourions tous deux ! interrompit Nouzhat-Oulaoudat. Mourez, si vous voulez, tout seul : pour moi, je ne suis pas lasse de vivre, et je ne prétends pas, ne vous en déplaise, mourir encore si tôt. Si vous n’avez pas d’autre moyen à me proposer que celui-là, vous pouvez l’exécuter vous-même, car je vous assure que je ne m’en mêlerai point.
« – Vous êtes femme, repartit Abou-Hassan, je veux dire d’une vivacité et d’une promptitude surprenantes ; à peine me donnez-vous le temps de m’expliquer. Écoutez-moi donc un moment avec patience, et vous verrez après cela que vous voudrez bien mourir de la même mort dont je prétends mourir moi-même. Vous jugez bien que je n’entends pas parler d’une mort véritable, mais d’une mort feinte.
« – Ah ! bon pour cela, interrompit encore Nouzhat-Oulaoudat ; dès qu’il ne s’agira que d’une mort feinte, je suis à vous, vous pouvez compter sur moi, vous serez témoin du zèle avec lequel je vous seconderai à mourir de cette manière ; car, pour vous le dire franchement, j’ai une répugnance invincible à vouloir mourir si tôt, de la manière que je l’entendais tantôt.
« – Hé bien, vous serez satisfaite, continua Abou-Hassan. Voici comme je l’entends pour réussir en ce que je me propose. Je vais faire le mort. Aussitôt vous prendrez un linceul et vous m’ensevelirez comme si je l’étais effectivement. Vous me mettrez au milieu de la chambre à la manière accoutumée, avec le turban posé sur le visage, et les pieds tournés du côté de la Mecque, tout prêt à être porté au lieu de la sépulture. Quand tout sera ainsi disposé, vous ferez les cris et verserez les larmes ordinaires en de pareilles occasions, en déchirant vos habits et vous arrachant les cheveux, ou du moins en feignant de vous les arracher, et vous irez toute en pleurs, et les cheveux épars, vous présenter à Zobéide. La princesse voudra savoir le sujet de vos larmes, et dès que vous l’en aurez informée par vos paroles entrecoupées de sanglots, elle ne manquera pas de vous plaindre et de vous faire présent de quelque somme d’argent pour aider à faire les frais de mes funérailles, et d’une pièce de brocart pour me servir de drap mortuaire, afin de rendre mon enterrement plus magnifique, et pour vous faire un habit à la place de celui qu’elle verra déchiré. Aussitôt que vous serez de retour avec cet argent et cette pièce de brocart, je me lèverai du milieu de la chambre et vous vous mettrez à ma place. Vous ferez la morte, et après vous avoir ensevelie, j’irai de mon côté faire auprès du calife le même personnage que vous aurez fait chez Zobéide. Et j’ose me promettre que le calife ne sera pas moins libéral à mon égard que Zobéide l’aura été envers vous. »
Quand Abou-Hassan eut achevé d’expliquer sa pensée sur ce qu’il avait projeté : « Je crois que la tromperie sera fort divertissante, reprit aussitôt Nouzhat-Oulaoudat, et je serai fort trompée si le calife et Zobéide ne nous en savent bon gré. Il s’agit présentement de la bien conduire. À mon égard, vous pouvez me laisser faire, je m’acquitterai de mon rôle pour le moins aussi bien que je m’attends que vous vous acquitterez du vôtre, et avec d’autant plus de zèle et d’attention que j’aperçois comme vous le grand avantage que nous en devons remporter. Ne perdons point de temps. Pendant que je prendrai le linceul, mettez-vous en chemise et en caleçon ; je sais ensevelir aussi bien que qui que ce soit, car lorsque j’étais au service de Zobéide et que quelque esclave de mes compagnes venait à mourir, j’avais toujours la commission de l’ensevelir. »
Abou-Hassan ne tarda guère à faire ce que Nouzhat-Oulaoudat lui avait dit. Il s’étendit sur le dos tout de son long sur le linceul qui avait été mis sur le tapis de pied au milieu de la chambre, croisa ses bras et se laissa envelopper, de manière qu’il semblait qu’il n’y avait qu’à le mettre dans une bière et l’emporter pour être enterré. Sa femme lui tourna les pieds du côté de la Mecque, lui couvrit le visage d’une mousseline des plus fines et mit son turban par-dessus, de manière qu’il avait la respiration libre. Elle se décoiffa ensuite, et, les larmes aux yeux, les cheveux pendants et épars, en faisant semblant de se les arracher, avec de grands cris, elle se frappait les joues et se donnait de grands coups sur la poitrine, avec toutes les autres marques d’une vive douleur. En cet équipage, elle sortit et traversa une cour fort spacieuse pour se rendre à l’appartement de la princesse Zobéide.
Nouzhat-Oulaoudat faisait des cris si perçants que Zobéide les entendit de son appartement. Elle commanda à ses femmes esclaves, qui étaient alors auprès d’elle, de voir d’où pouvaient venir ces plaintes et ces cris qu’elle entendait. Elles coururent vite aux jalousies, et revinrent avertir Zobéide que c’était Nouzhat-Oulaoudat qui s’avançait tout éplorée. Aussitôt la princesse, impatiente de savoir ce qui pouvait lui être arrivé, se leva et alla au-devant d’elle jusqu’à la porte de son antichambre.
Nouzhat-Oulaoudat joua ici son rôle en perfection. Dès qu’elle eut aperçu Zobéide, qui tenait elle-même la portière de son antichambre entr’ouverte, et qui l’attendait, elle redoubla ses cris en s’avançant, s’arracha les cheveux à pleines mains, se frappa les joues et la poitrine plus fortement, et se jeta à ses pieds en les baignant de ses larmes.
Zobéide, étonnée de voir son esclave dans une affliction si extraordinaire, lui demanda ce qu’elle avait et quelle disgrâce lui était arrivée.
Au lieu de répondre, la fausse affligée continua ses sanglots quelque temps, en feignant de se faire violence pour les retenir. « Hélas ! ma très-honorée dame et maîtresse, s’écria-t-elle enfin avec des paroles entrecoupées de sanglots, quel malheur plus grand et plus funeste pouvait-il m’arriver que celui qui m’oblige de venir me jeter aux pieds de Votre Majesté dans la disgrâce extrême où je suis réduite ! Que Dieu prolonge vos jours dans une santé parfaite, ma très-respectable princesse, et vous donne de longues et heureuses années ! Abou-Hassan, le pauvre Abou-Hassan, que vous avez honoré de vos bontés et que vous m’aviez donné pour époux, avec le commandeur des croyants, ne vit plus. »
En achevant ces dernières paroles, Nouzhat-Oulaoudat redoubla ses larmes et ses sanglots, et se jeta encore aux pieds de la princesse. Zobéide fut extrêmement surprise de cette nouvelle, « Abou-Hassan est mort ! s’écria-t-elle, cet homme si plein de santé, si agréable et si divertissant ! En vérité, je ne m’attendais pas d’apprendre si tôt la mort d’un homme comme celui-là, qui promettait une plus longue vie et qui la méritait si bien ! » Elle ne put s’empêcher d’en marquer sa douleur par ses larmes. Ses femmes esclaves qui l’accompagnaient, et qui avaient eu plusieurs fois leur part des plaisanteries d’Abou-Hassan quand il était admis aux entretiens familiers de Zobéide et du calife, témoignèrent aussi par leurs pleurs leurs regrets de sa perte et la part qu’elles y prenaient.
Zobéide, ses femmes esclaves et Nouzhat-Oulaoudat demeurèrent un temps considérable, le mouchoir devant les yeux, à pleurer et à jeter des soupirs de cette prétendue mort. Enfin la princesse Zobéide rompit le silence. « Méchante ! s’écria-t-elle en s’adressant à la fausse veuve, c’est peut-être toi qui es cause de sa mort. Tu lui auras donné tant de sujets de chagrins, par ton humeur fâcheuse, qu’enfin tu seras venue à bout de le mettre au tombeau ! »
Nouzhat-Oulaoudat témoigna recevoir une grande mortification du reproche que Zobéide lui faisait. « Ah, madame ! s’écria-t-elle, je ne crois pas avoir jamais donné à Votre Majesté, pendant tout le temps que j’ai eu le bonheur d’être son esclave, le moindre sujet d’avoir une opinion si désavantageuse de ma conduite envers un époux qui m’a été si cher. Je m’estimerais la plus malheureuse de toutes les femmes si vous en étiez persuadée. J’ai chéri Abou-Hassan comme une femme doit chérir un mari qu’elle aime passionnément, et je puis dire sans vanité que j’ai eu toute la tendresse qu’il méritait que j’eusse pour lui par toutes les complaisances raisonnables qu’il avait pour moi, et qui m’étaient un témoignage qu’il ne m’aimait pas moins tendrement. Je suis persuadée qu’il me justifierait pleinement là-dessus dans l’esprit de Votre Majesté s’il était encore au monde. Mais, madame, ajouta-t-elle en renouvelant ses larmes, son heure était venue, et c’est la cause unique de sa mort. »
Zobéide, en effet, avait toujours remarqué dans son esclave une même égalité d’humeur, une douceur qui ne se démentait jamais, une grande docilité, et un zèle en tout ce qu’elle faisait pour son service, qui marquait qu’elle le faisait plutôt par inclination que par devoir. Ainsi elle n’hésita point à l’en croire sur sa parole, et elle commanda à sa trésorière d’aller prendre dans son trésor une bourse de cent pièces de monnaie d’or et une pièce de brocart.
La trésorière revint bientôt avec la bourse et la pièce de brocart, qu’elle mit, par ordre de Zobéide, entre les mains de Nouzhat-Oulaoudat.
En recevant ce beau présent, elle se jeta aux pieds de la princesse et lui en fit ses très-humbles remerciements, avec une grande satisfaction dans l’âme d’avoir si bien réussi. « Va, lui dit Zobéide ; fais servir la pièce de brocart de drap mortuaire sur la bière de ton mari, et emploie l’argent à lui faire des funérailles honorables et dignes de lui. Après cela, modère les transports de ton affliction, j’aurai soin de toi. »
Nouzhat-Oulaoudat ne fut pas plutôt hors de la présence de Zobéide qu’elle essuya ses larmes arec une grande joie et retourna au plus tôt rendre compte à Abou-Hassan du bon succès de son rôle.
En rentrant, Nouzhat-Oulaoudat fit un grand éclat de rire en retrouvant Abou-Hassan au même état qu’elle l’avait laissé, c’est-à-dire enseveli au milieu de la chambre. « Levez-vous, lui dit-elle toujours en riant, et venez voir le fruit de la tromperie que j’ai faite à Zobéide. Nous ne mourrons pas de faim d’aujourd’hui. »
Abou-Hassan se leva promptement et se réjouit fort avec sa femme en voyant la bourse et la pièce de brocart.
Nouzhat-Oulaoudat était si aise d’avoir si bien réussi dans la tromperie qu’elle venait de faire à la princesse, qu’elle ne pouvait contenir sa joie. « Ce n’est pas assez, dit-elle à son mari en riant : je veux faire la morte à mon tour, et voir si vous serez assez habile pour en tirer autant du calife que j’ai fait de Zobéide.
« – Voilà justement le génie des femmes, reprit Abou-Hassan ; on a bien raison de dire qu’elles ont toujours la vanité de croire qu’elles font plus que les hommes, quoique le plus souvent elles ne fassent rien de bien que par leur conseil. Il ferait beau voir que je n’en fisse pas au moins autant que vous auprès du calife, moi qui suis l’inventeur de la fourberie. Mais ne perdons pas le temps en discours inutiles. Faites la morte comme moi, et vous verrez si je n’aurai pas le même succès. »
Abou-Hassan ensevelit sa femme, la mit au même endroit qu’il était, lui tourna les pieds du côté de la Mecque, et sortit de sa chambre tout en désordre, le turban mal accommodé, comme un homme qui est dans une grande affliction. En cet état, il alla chez le calife, qui tenait alors un conseil particulier avec le grand vizir Giafar et d’autres vizirs en qui il avait le plus de confiance. Il se présenta à la porte, et l’huissier, qui savait qu’il avait les entrées libres, lui ouvrit. Il entra, le mouchoir d’une main devant les yeux pour cacher les larmes feintes qu’il laissait couler en abondance, en se frappant la poitrine de l’autre à grands coups, avec des exclamations qui exprimaient l’excès d’une grande douleur.
Le calife, qui était accoutumé à voir Abou-Hassan avec un visage toujours gai et qui n’inspirait que la joie, fut fort surpris de le voir paraître devant lui en un si triste état. Il interrompit l’attention qu’il donnait à l’affaire dont on parlait dans son conseil, pour lui demander la cause de sa douleur.
« Commandeur des croyants, répondit Abou-Hassan avec des sanglots et des soupirs réitérés, il ne pouvait m’arriver un plus grand malheur que celui qui fait le sujet de mon affliction. Que Dieu laisse vivre Votre Majesté sur le trône qu’elle remplit si glorieusement ! Nouzhat-Oulaoudat, qu’elle m’avait donnée en mariage par sa bonté, pour passer le reste de mes jours avec elle… Hélas !… »
À cette exclamation, Abou-Hassan fit semblant d’avoir le cœur si pressé, qu’il n’en dit pas davantage et fondit en larmes.
Le calife, qui comprit qu’Abou-Hassan venait lui annoncer la mort de sa femme, en parut extrêmement touché. « Dieu lui fasse miséricorde ! dit-il d’un air qui marquait combien il la regrettait : c’était une bonne esclave, et nous te l’avions donnée, Zobéide et moi, dans l’intention de te faire plaisir. Elle méritait de vivre plus longtemps. » Alors les larmes lui coulèrent des yeux, et il fut obligé de prendre son mouchoir pour les essuyer.
La douleur d’Abou-Hassan et les larmes du calife attirèrent celles du grand vizir Giafar et des autres vizirs. Ils pleurèrent tous la mort de Nouzhat-Oulaoudat, qui de son côté était dans une grande impatience d’apprendre comment Abou-Hassan aurait réussi.
Le calife eut la même pensée du mari que Zobéide avait eue de la femme, et il s’imagina qu’il était peut-être la cause de sa mort. « Malheureux, lui dit-il d’un ton d’indignation, n’est-ce pas toi qui as fait mourir la femme par tes mauvais traitements ? Ah ! je n’en fais aucun doute. Tu devais au moins avoir quelque considération pour la princesse Zobéide, mon épouse, qui l’aimait plus que ses autres esclaves, et qui a bien voulu s’en priver pour te l’abandonner. Voilà une belle marque de ta reconnaissance !
« – Commandeur des croyants, répondit Abou-Hassan en faisant semblant de pleurer plus amèrement qu’auparavant, Votre Majesté peut-elle avoir un seul moment la pensée qu’Abou-Hassan, qu’elle a comblé de ses grâces et de ses bienfaits et à qui elle a fait des honneurs auxquels il n’eût jamais osé aspirer, ait pu être capable d’une si grande ingratitude ! J’aimais Nouzhat-Oulaoudat, mon épouse, autant par tous ces endroits-là que par tant d’autres belles qualités qu’elle avait et qui étaient cause que j’ai toujours eu pour elle tout l’attachement, toute la tendresse et tout l’amour qu’elle méritait. Mais, seigneur, ajouta-t-il, elle devait mourir, et Dieu n’a pas voulu me laisser jouir plus longtemps d’un bonheur que je tenais des bontés de Votre Majesté et de Zobéide, sa chère épouse. »
Enfin Abou-Hassan sut dissimuler si parfaitement sa douleur par toutes les marques d’une véritable affliction, que le calife, qui d’ailleurs n’avait pas entendu dire qu’il eût fait mauvais ménage avec sa femme, ajouta foi à tout ce qu’il lui dit et ne douta plus de la sincérité de ses paroles. Le trésorier du palais était présent, et le calife lui commanda d’aller au trésor et de donner à Abou-Hassan une bourse de cent pièces de monnaie d’or avec une belle pièce de brocart. Abou-Hassan se jeta aussitôt aux pieds du calife pour lui marquer sa reconnaissance et le remercier de son présent. « Suis le trésorier, lui dit le calife ; la pièce de brocart est pour servir de drap mortuaire à la défunte, et l’argent pour lui faire des obsèques dignes d’elle. Je m’attends bien que tu lui donneras ce dernier témoignage de ton amour. »
Abou-Hassan ne répondit à ces paroles obligeantes du calife que par une profonde inclination, en se retirant. Il suivit le trésorier, et aussitôt que la bourse et la pièce de brocart lui eurent été mises entre les mains, il retourna chez lui très-content et bien satisfait en lui-même d’avoir trouvé si promptement et si facilement de quoi suppléer à la nécessité où il s’était trouvé, et qui lui avait causé tant d’inquiétudes.
Nouzhat-Oulaoudat, fatiguée d’avoir été si longtemps dans une si grande contrainte, n’attendit pas qu’Abou-Hassan lui dît de quitter la triste situation où elle était. Aussitôt qu’elle entendit ouvrir la porte, elle courut à lui. « Eh bien, lui dit-elle, le calife a-t-il été aussi facile à se laisser tromper que Zobéide ?
« – Vous voyez, répondit Abou-Hassan en plaisantant et en lui montrant la bourse et la pièce de brocart, que je ne sais pas moins bien faire l’affligé pour la mort d’une femme qui se porte bien que vous la pleureuse pour celle d’un mari qui est plein de vie. »
Abou-Hassan cependant se doutait bien que cette double tromperie ne manquerait pas d’avoir des suites. C’est pourquoi il prévint sa femme autant qu’il put sur tout ce qui pourrait en arriver, afin d’agir de concert. « Car, ajoutait-il, mieux nous réussirons à jeter le calife et Zobéide dans quelque sorte d’embarras, plus ils auront de plaisir à la fin, et peut-être nous en témoigneront-ils leur satisfaction par quelques nouvelles marques de leur libéralité. » Cette dernière considération fut celle qui les encouragea plus qu’aucune autre à porter la feinte aussi loin qu’il leur serait possible.
Quoiqu’il y eût encore beaucoup d’affaires à régler dans le conseil qui se tenait, le calife néanmoins, dans l’impatience d’aller chez la princesse Zobéide lui faire son compliment de condoléance sur la mort de son esclave, se leva peu de temps après le départ d’Abou-Hassan, et remit le conseil à un autre jour. Le grand vizir et les autres vizirs prirent congé et ils se retirèrent.
Dès qu’ils furent partis, le calife dit à Mesrour, chef des eunuques de son palais, qui était presque inséparable de sa personne et qui d’ailleurs était de tous ses conseils : « Suis-moi et viens prendre part comme moi à la douleur de la princesse sur la mort de Nouzhat-Oulaoudat, son esclave. »
Ils allèrent ensemble à l’appartement de Zobéide. Quand le calife fut à la porte, il entr’ouvrit la portière et il aperçut la princesse assise sur le sofa, fort affligée et les yeux encore tout baignés de larmes.
Le calife entra, et en avançant vers Zobéide : « Madame, lui dit-il, il n’est pas nécessaire de vous dire combien je prends part à votre affliction, puisque vous n’ignorez pas que je suis aussi sensible à ce qui vous fait de la peine que je le suis à tout ce qui vous fait plaisir. Mais nous sommes tous mortels et nous devons rendre à Dieu la vie qu’il nous a donnée quand il nous la demande. Nouzhat-Oulaoudat, votre esclave fidèle, avait véritablement des qualités qui lui ont fait mériter votre estime, et j’approuve fort que vous lui en donniez encore des marques après sa mort. Considérez cependant que vos regrets ne lui redonneront pas la vie. Ainsi, madame, si vous voulez m’en croire et si vous m’aimez, vous vous consolerez de cette perte et prendrez plus de soin d’une vie que vous savez m’être très-précieuse et qui fait tout le bonheur de la mienne. »
Si la princesse fut charmée des tendres sentiments qui accompagnaient le compliment du calife, elle fut d’ailleurs très-étonnée d’apprendre la mort de Nouzhat-Oulaoudat, à quoi elle ne s’attendait pas. Cette nouvelle la jeta dans une telle surprise, qu’elle demeura quelque temps sans pouvoir répondre. Son étonnement redoublait d’entendre une nouvelle si opposée à celle qu’elle venait d’apprendre, et lui ôtait la parole. Elle se remit, et en la reprenant enfin : « Commandeur des croyants, dit-elle d’un air et d’un ton qui marquaient son étonnement, je suis très-sensible à tous les tendres sentiments que vous marquez avoir pour moi, mais permettez-moi de vous dire que je ne comprends rien à la nouvelle que vous m’apprenez de la mort de mon esclave : elle est en parfaite santé. Dieu nous conserve vous et moi, seigneur : si vous me voyez affligée, c’est de la mort d’Abou-Hassan, son mari, votre favori, que j’estimais autant par la considération que vous aviez pour lui que parce que vous avez eu la bonté de me le faire connaître, et qu’il m’a quelquefois divertie assez agréablement. Mais, seigneur, l’insensibilité où je vous vois de sa mort, et l’oubli que vous en témoignez en si peu de temps, après les témoignages que vous m’avez donnés à moi-même du plaisir que vous aviez de l’avoir auprès de vous, m’étonnent et me surprennent. Et cette insensibilité parait davantage par le change que vous me voulez donner en m’annonçant la mort de mon esclave pour la sienne. »
Le calife, qui croyait être parfaitement bien informé de la mort de l’esclave, et qui avait sujet de le croire parce qu’il avait vu et entendu, se mit à rire et à hausser les épaules d’entendre ainsi parler Zobéide. « Mesrour, dit-il en se tournant de son côté et lui adressant la parole, que dis-tu du discours de la princesse ? N’est-il pas vrai que les dames ont quelquefois des absences d’esprit qu’on ne peut que difficilement pardonner ? Car enfin tu as vu et entendu aussi bien que moi. » Et en se retournant du côté de Zobéide : « Madame, lui dit-il, ne versez plus de larmes pour la mort d’Abou-Hassan, il se porte bien. Pleurez plutôt la mort de votre chère esclave : il n’y a qu’un moment que son mari est venu dans mon appartement, tout en pleurs, et dans une affliction qui m’a fait de la peine, m’annoncer la mort de sa femme. Je lui ai fait donner une bourse de cent pièces d’or, avec une pièce de brocart, pour aider à le consoler et à faire les funérailles de sa défunte. » Ce discours du calife ne parut pas à la princesse un discours sérieux ; elle crut qu’il lui en voulait faire accroire. « Commandeur des croyants, reprit-elle, quoique ce soit votre coutume de railler, je vous dirai que ce n’est pas ici l’occasion de le faire. Ce que je vous dis est très-sérieux. Il ne s’agit plus de la mort de mon esclave, mais de la mort d’Abou-Hassan, son mari, dont je plains le sort, que vous devriez plaindre avec moi.
« – Et moi, madame, repartit le calife en prenant son plus grand sérieux, je vous dis, sans raillerie, que vous vous trompez. C’est Nouzhat-Oulaoudat qui est morte, et Abou-Hassan est vivant et plein de santé. »
Zobéide fut piquée de la repartie sèche du calife. « Commandeur des croyants, répliqua-t-elle d’un ton vif, Dieu vous préserve de demeurer plus longtemps en cette erreur, vous me feriez croire que votre esprit n’est pas dans son assiette ordinaire. Permettez-moi de vous répéter encore que c’est Abou-Hassan qui est mort, et que Nouzhat-Oulaoudat, mon esclave, veuve du défunt, est pleine de vie. Il n’y a pas plus d’une heure qu’elle est sortie d’ici. Elle y était venue toute désolée et dans un état qui seul aurait été capable de me tirer des larmes quand même elle ne m’aurait point appris, au milieu de mille sanglots, le juste sujet de son affliction. Toutes mes femmes en ont pleuré avec moi, et elles peuvent vous en rendre un témoignage assuré. Elles vous diront aussi que je lui ai fait présent d’une bourse de cent pièces d’or et d’une pièce de brocart. Et la douleur que vous avez remarquée sur mon visage, en entrant, était autant causée par la mort de son mari que par la désolation où je venais de la voir. J’allais même vous envoyer faire mon compliment de condoléance dans le moment que vous êtes entré. »
À ces paroles de Zobéide : « Voilà, madame, une obstination bien étrange ! s’écria le calife avec un grand éclat de rire. Et moi je vous dis, continua-t-il en reprenant son sérieux, que c’est Nouzhat-Oulaoudat qui est morte. – Non, vous dis-je, seigneur, reprit Zobéide à l’instant et aussi sérieusement, c’est Abou-Hassan qui est mort : vous ne me ferez pas accroire ce qui n’est pas. »
De colère, le feu monta au visage du calife ; il s’assit sur le sofa assez loin de la princesse, et en s’adressant à Mesrour : « Va voir tout à l’heure, lui dit-il, qui est mort de l’un ou de l’autre, et viens me dire incessamment ce qui en est. Quoique je sois très-certain que c’est Nouzhat-Oulaoudat qui est morte, j’aime mieux néanmoins prendre cette voie que de m’opiniâtrer davantage sur une chose qui m’est parfaitement connue. »
Le calife n’avait pas achevé que Mesrour était parti. « Vous verrez, continua-t-il en s’adressant à Zobéide, dans un moment, qui a raison de vous ou de moi.
« – Pour moi, reprit Zobéide, je sais bien que la raison est de mon côté, et vous verrez vous-même que c’est Abou-Hassan qui est mort, comme je l’ai dit.
« – Et moi, repartit le calife, je suis si certain que c’est Nouzhat-Oulaoudat, que je suis prêt à gager contre vous, ce que vous voudrez, qu’elle n’est plus au monde et qu’Abou-Hassan se porte bien.
« – Ne pensez pas le prendre par-là, répliqua Zobéide, j’accepte la gageure. Je suis si persuadée de la mort d’Abou-Hassan, que je gage volontiers ce que je puis avoir de plus cher contre ce que vous voudrez, de quelque peu de valeur qu’il soit. Vous n’ignorez pas ce que j’ai en ma disposition ni ce que j’aime le plus, selon mon inclination. Vous n’avez qu’à choisir et à proposer, je m’y tiendrai, de quelque conséquence que la chose soit pour moi.
« – Puisque cela est ainsi, dit alors le calife, je gage donc mon jardin des délices contre votre palais de peintures : l’un vaut bien l’autre.
« – Il ne s’agit pas de savoir, reprit Zobéide, si votre jardin vaut mieux que mon palais : nous n’en sommes pas là-dessus. Il s’agit que vous ayez choisi ce qu’il vous a plu de ce qui m’appartient pour équivalent de ce que vous gagez de votre côté : je m’y tiens, et la gageure est arrêtée. Je ne serai pas la première à m’en dédire, j’en prends Dieu à témoin. » Le calife fit le même serment, et ils en demeurèrent là en attendant le retour de Mesrour.
Pendant que le calife et Zobéide contestaient si vivement, et avec tant de chaleur, sur la mort d’Abou-Hassan ou de Nouzhat-Oulaoudat, Abou-Hassan, qui avait prévu leur démêlé à ce sujet, était fort attentif à tout ce qui pourrait en arriver. D’aussi loin qu’il aperçut Mesrour, au travers de la jalousie contre laquelle il était assis en s’entretenant avec sa femme, et qu’il eut remarqué qu’il venait droit à leur logis, il comprit aussitôt à quel dessein il était envoyé. Il dit à sa femme de faire la morte encore une fois, comme ils en étaient convenus, et de ne pas perdre de temps.
En effet, le temps pressait, et c’est tout ce qu’Abou-Hassan put faire avant l’arrivée de Mesrour que d’ensevelir sa femme et d’étendre sur elle la pièce de brocart que le calife lui avait fait donner. Ensuite il ouvrit la porte de son logis, et le visage triste et abattu, en tenant son mouchoir devant ses yeux, il s’assit à la tête de la prétendue défunte.
À peine eut-il achevé, que Mesrour se trouva dans sa chambre. Le spectacle funèbre qu’il aperçut d’abord lui donna une joie secrète, par rapport à l’ordre dont le calife l’avait chargé. Sitôt qu’Abou-Hassan l’aperçut ; il s’avança au-devant de lui, et en lui baisant la main par respect : « Seigneur, dit-il en soupirant et en gémissant, vous me voyez dans la plus grande affliction qui pouvait jamais m’arriver par la mort de Nouzhat-Oulaoudat, ma chère épouse, que vous honoriez de vos bontés. »
Mesrour fut attendri à ce discours, et il ne lui fut pas possible de refuser quelques larmes à la mémoire de la défunte. Il leva un peu le drap mortuaire du coté de la tête pour lui voir le visage, qui était à découvert, et en le laissant aller, après l’avoir seulement entrevue : « Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu, dit-il avec un soupir profond ; nous devons nous soumettre tous à sa volonté, et toute créature doit retourner à lui. Nouzhat-Oulaoudat, ma bonne sœur, ajouta-t-il on soupirant, ton destin a été de bien peu de durée : Dieu te fasse miséricorde ! » Il se tourna ensuite du côté d’Abou-Hassan, qui fondait en larmes. « Ce n’est pas sans raison, lui dit-il, que l’on dit que les femmes sont quelquefois dans des absences d’esprit qu’on ne peut pardonner. Zobéide, toute ma bonne maîtresse qu’elle est, est dans ce cas-là. Elle a voulu soutenir au calife que c’était vous qui étiez mort et non votre femme, et quelque chose que le calife lui ait pu dire au contraire pour la persuader, en lui assurant même la chose très-sérieusement, il n’a jamais pu y réussir. Il m’a même pris à témoin pour lui rendre témoignage de cette vérité et la lui confirmer, puisque, comme vous le savez, j’étais présent quand vous êtes venu lui apprendre cette nouvelle affligeante ; mais tout cela n’a servi de rien. Ils en sont même venus à des obstinations l’un contre l’autre, qui n’auraient pas fini si le calife, pour convaincre Zobéide, ne s’était avisé de m’envoyer vers vous pour en savoir encore la vérité. Mais je crains fort de ne pas réussir, car, de quelque biais qu’on puisse prendre aujourd’hui les femmes pour leur faire entendre les choses, elles sont d’une opiniâtreté insurmontable quand une fois elles sont prévenues d’un sentiment contraire.
« – Que Dieu conserve le commandeur des croyants dans la possession et dans le bon usage de son rare esprit ! reprit Abou-Hassan, toujours les larmes aux yeux et avec des paroles entrecoupées de sanglots. Vous voyez ce qui en est et que je n’en ai pas imposé à Sa Majesté. Et plût à Dieu ! s’écria-t-il pour mieux dissimuler, que je n’eusse pas eu l’occasion d’aller lui annoncer une nouvelle si triste et si affligeante ! Hélas ! ajouta-t-il, je ne puis assez exprimer la perte irréparable que je fais aujourd’hui. – Cela est vrai, reprit Mesrour, et je puis vous assurer que je prends beaucoup de part à votre affliction. Mais enfin il faut vous en consoler et ne vous point abandonner ainsi à votre douleur. Je vous quitte malgré moi pour m’en retourner vers le calife ; mais je vous demande en grâce, poursuivit-il, de ne pas faire enlever le corps que je ne sois revenu, car je veux assister à son enterrement et l’accompagner de mes prières. »
Mesrour était déjà sorti pour aller rendre compte de son message, quand Abou-Hassan, qui le conduisait jusqu’à la porte, lui marqua qu’il ne méritait pas l’honneur qu’il voulait lui faire. De crainte que Mesrour ne revînt sur ses pas pour lui dire quelque chose, il le conduisit de l’œil pendant quelque temps, et lorsqu’il le vit assez éloigné il rentra chez lui. Et débarrassant Nouzhat-Oulaoudat de tout ce qui l’enveloppait : « Voilà déjà, lui disait-il, une nouvelle scène de jouée ; mais je m’imagine bien que ce ne sera pas la dernière, et certainement la princesse Zobéide ne s’en voudra pas tenir au rapport de Mesrour ; au contraire, elle s’en moquera. Elle a de trop fortes raisons pour y ajouter foi : ainsi nous devons nous attendre à quelque nouvel événement. » Pendant ce discours d’Abou-Hassan, Nouzhat-Oulaoudat eut le temps de reprendre ses habits ; ils allèrent tous deux se remettre sur le sofa contre la jalousie pour tâcher de découvrir ce qui se passait.
Cependant Mesrour arriva chez Zobéide. Il entra dans son cabinet en riant et en frappant des mains, comme un homme qui avait quelque chose d’agréable à annoncer.
Le calife était naturellement impatient, il voulait être éclairci promptement de cette affaire : d’ailleurs il était vivement piqué au jeu par le défi de la princesse ; c’est pourquoi, dès qu’il vit Mesrour : « Méchant esclave, s’écria-t-il, il n’est pas temps de rire. Tu ne dis mot. Parle hardiment : Qui est mort, du mari ou de la femme ?
« – Commandeur des croyants, répondit aussitôt Mesrour en prenant un air sérieux, c’est Nouzhat-Oulaoudat qui est morte, et Abou-Hassan en est toujours aussi affligé qu’il l’a paru tantôt devant Votre Majesté. »
Sans donner le temps à Mesrour de poursuivre, le calife l’interrompit. « Bonne nouvelle ! s’écria-t-il avec un grand éclat de rire, il n’y a qu’un moment que Zobéide, ta maîtresse, avait à elle le palais des peintures : il est présentement à moi. Nous en avons fait la gageure contre mon jardin des délices depuis que tu es parti. Ainsi, tu ne pouvais me faire un plus grand plaisir ; j’aurai soin de t’en récompenser. Mais laissons cela ; dis-moi de point en point ce que tu as vu.
« – Commandeur des croyants, poursuivit Mesrour, en arrivant chez Abou-Hassan, je suis entré dans sa chambre, qui était ouverte. Je l’ai trouvé toujours très-affligé en pleurant la mort de Nouzhat-Oulaoudat, sa femme. Il était assis près de la tête de la défunte, qui était ensevelie au milieu de la chambre, les pieds tournés du côté de la Mecque, et couverte de la pièce de brocart dont Votre Majesté a tantôt fait présent à Abou-Hassan. Après lui avoir témoigné la part que je prenais à sa douleur, je me suis approché, et en levant le drap mortuaire du côté de la tête, j’ai reconnu Nouzhat-Oulaoudat, qui avait déjà le visage enflé et tout changé. J’ai exhorté du mieux que j’ai pu Abou-Hassan à se consoler, et en me retirant je lui ai marqué que je voulais me trouver à l’enterrement de sa femme et que je le priais d’attendre à faire enlever le corps que je fusse venu. Voilà tout ce que je puis dire à Votre Majesté sur l’ordre qu’elle m’a donné. »
Quand Mesrour eut achevé de faire son rapport : « Je ne t’en demandais pas davantage, lui dit le calife en riant de tout son cœur, et je suis très-content de ton exactitude. » Et en s’adressant à la princesse Zobéide : « Eh bien, madame, lui dit le calife, avez-vous encore quelque chose à dire contre une vérité si constante ? Croyez-vous toujours que Nouzhat-Oulaoudat soit vivante et que Abou-Hassan soit mort, et n’avouez-vous pas que vous avez perdu la gageure ? »
Zobéide ne demeura nullement d’accord que Mesrour eût rapporté la vérité. « Comment, seigneur, reprit-elle, vous imaginez-vous donc que je m’en rapporte à cet esclave ? C’est un impertinent qui ne sait ce qu’il dit. Je ne suis ni aveugle ni insensée, j’ai vu de mes propres yeux Nouzhat-Oulaoudat dans sa plus grande affliction, je lui ai parlé moi-même et j’ai bien entendu ce qu’elle m’a dit de la mort de son mari.
« – Madame, repartit Mesrour, je vous jure par votre vie et par la vie du commandeur des croyants, choses au monde qui me sont les plus chères, que Nouzhat-Oulaoudat est morte et que Abou-Hassan est vivant. – Tu mens, esclave vil et méprisable, lui répliqua Zobéide tout en colère, et je veux te confondre tout à l’heure. » Aussitôt elle appela ses femmes en frappant des mains. Elles entrèrent à l’instant en grand nombre. « Venez çà, leur dit la princesse, dites-moi la vérité : Qui est la personne qui est venue me parler peu de temps avant que le commandeur des croyants arrivât ici ? » Les femmes répondirent toutes que c’était la pauvre affligée Nouzhat-Oulaoudat. « Et vous, ajouta-t-elle en s’adressant à sa trésorière, que vous ai-je commandé de lui donner en se retirant ? – Madame, répondit la trésorière, j’ai donné à Nouzhat-Oulaoudat, par l’ordre de Votre Majesté, une bourse de cent pièces de monnaie d’or et une pièce de brocart qu’elle a emportées avec elle. – Eh bien, malheureux, esclave indigne, dit alors Zobéide à Mesrour, dans une grande indignation, que dis-tu à tout ce que tu viens d’entendre ? Qui penses-tu présentement que je doive croire, ou de toi ou de ma trésorière, et de mes autres femmes et de moi-même ? »
Mesrour ne manquait pas de raisons à opposer au discours de la princesse ; mais comme il craignait de l’irriter encore davantage, il prit le parti de la retenue et demeura dans le silence, bien convaincu pourtant, par toutes les preuves qu’il en avait, que Nouzhat-Oulaoudat était morte, et non pas Abou-Hassan.
Pendant cette contestation entre Zobéide et Mesrour, le calife, qui avait vu les témoignages apportés de part et d’autre, dont chacun se faisait fort, et toujours persuadé du contraire de ce que disait la princesse, tant par ce qu’il avait vu lui-même en parlant à Abou-Hassan que par ce que Mesrour venait de lui rapporter, riait de tout son cœur de voir que Zobéide était si fort en colère contre Mesrour. « Madame, pour le dire encore une fois, dit-il à Zobéide, je ne sais pas qui est celui qui a dit que les femmes avaient quelquefois des absences d’esprit ; mais vous voulez bien que je vous dise que vous faites voir qu’il ne pouvait rien dire de plus véritable. Mesrour vient tout franchement de chez Abou-Hassan, il vous dit qu’il a vu de ses propres yeux Nouzhat-Oulaoudat morte au milieu de la chambre, et Abou-Hassan vivant, assis auprès de la défunte ; et nonobstant son témoignage, qu’on ne peut pas raisonnablement récuser, vous ne voulez pas le croire : c’est ce que je ne puis comprendre. »
Zobéide, sans vouloir entendre ce que le calife lui représentait : « Commandeur des croyants, reprit-elle, pardonnez-moi si je vous tiens pour suspect. Je vois bien que vous êtes d’intelligence avec Mesrour pour me chagriner et pour pousser ma patience à bout. Et comme je m’aperçois que le rapport que Mesrour vous a fait est un rapport concerté avec vous, je vous prie de me laisser la liberté d’envoyer aussi quelque personne de ma part chez Abou-Hassan, pour savoir si je suis dans l’erreur. »
Le calife y consentit, et la princesse chargea sa nourrice de cette importante commission. C’était une femme fort âgée qui était toujours restée près de Zobéide depuis son enfance, et qui était là présente parmi ses autres femmes. « Nourrice, lui dit-elle, écoute : va-t’en chez Abou-Hassan, ou plutôt chez Nouzhat-Oulaoudat, puisque Abou-Hassan est mort ; tu vois quelle est ma dispute avec le commandeur des croyants et avec Mesrour : il n’est pas besoin de te rien dire davantage. Éclaire-toi de tout, et si tu me rapportes une bonne nouvelle, il y aura un beau présent pour toi. Va vite, et reviens incessamment. »
La nourrice partit, avec une grande joie du calife, qui était ravi de voir Zobéide dans cet embarras. Mais Mesrour, extrêmement mortifié de voir la princesse dans une si grande colère contre lui, cherchait les moyens de l’apaiser, et de faire en sorte que le calife et Zobéide fussent également contents de lui. C’est pourquoi il fut ravi dès qu’il vit que Zobéide prenait le parti d’envoyer sa nourrice chez Abou-Hassan, parce qu’il était persuadé que le rapport qu’elle lui ferait ne manquerait pas de se trouver conforme au sien, et qu’il servirait à le justifier et à le remettre dans ses bonnes grâces.
Abou-Hassan, cependant, qui était toujours en sentinelle à la jalousie, aperçut la nourrice d’assez loin. Il comprit d’abord que c’était un message de la part de Zobéide. Il appela sa femme, et sans hésiter un moment sur le parti qu’ils avaient à prendre : « Voilà, lui dit-il, la nourrice de la princesse qui vient pour s’informer de la vérité ; c’est à moi à faire encore le mort à mon tour. »
Tout était préparé. Nouzhat-Oulaoudat ensevelit Abou-Hassan promptement, jeta par-dessus lui la pièce de brocart que Zobéide lui avait donnée, et lui mit son turban sur le visage. La nourrice, dans l’empressement où elle était de s’acquitter de sa commission, était venue d’un assez bon pas. En entrant dans la chambre, elle aperçut Nouzhat-Oulaoudat assise à la tête d’Abou-Hassan, tout échevelée et tout en pleurs, qui se frappait les joues et la poitrine en jetant de grands cris.
Elle s’approcha de la fausse veuve. « Ma chère Nouzhat-Oulaoudat, lui dit-elle d’un air fort triste, je ne viens pas ici pour troubler votre douleur ni vous empêcher de répandre des larmes pour un mari qui vous aimait si tendrement. – Ah ! bonne mère, interrompit pitoyablement la fausse veuve, vous voyez quelle est ma disgrâce et de quel malheur je me trouve accablée aujourd’hui par la perte de mon cher Abou-Hassan, que Zobéide, ma chère maîtresse et la vôtre, et le commandeur des croyants, m’avaient donné pour mari. Abou-Hassan, mon cher époux ! s’écria-t-elle encore, que vous ai-je fait pour m’avoir abandonnée si promptement ? N’ai-je pas toujours suivi vos volontés plutôt que les miennes ? Hélas ! que deviendra la pauvre Nouzhat-Oulaoudat ? »
La nourrice était dans une surprise extrême de voir le contraire de ce que le chef des eunuques avait rapporté au calife. « Ce visage noir de Mesrour, s’écria-t-elle avec exclamation en élevant les mains, mériterait bien que Dieu le confondît d’avoir excité une si grande dissension entre ma bonne maîtresse et le commandeur des croyants, par un mensonge aussi insigne que celui qu’il leur a fait. Il faut, ma fille, dit-elle en s’adressant à Nouzhat-Oulaoudat, que je vous dise la méchanceté et l’imposture de ce vilain Mesrour, qui a soutenu à notre bonne maîtresse, avec une effronterie inconcevable, que vous étiez morte et que Abou-Hassan était vivant.
« – Hélas ! ma bonne mère, s’écria alors Nouzhat-Oulaoudat, plût à Dieu qu’il eût dit vrai ! je ne serais pas dans l’affliction où vous me voyez, et je ne pleurerais pas un époux qui m’était si cher. » En achevant ces dernières paroles elle fondit en larmes, et elle marqua une plus grande désolation par le redoublement de ses pleurs et de ses cris.
La nourrice, attendrie par les larmes de Nouzhat-Oulaoudat, s’assit auprès d’elle, et, en les accompagnant des siennes, elle s’approcha insensiblement de la tête d’Abou-Hassan, souleva un peu son turban et lui découvrit le visage pour tâcher de le reconnaître. « Ah ! pauvre Abou-Hassan ! dit-elle en le recouvrant aussitôt, je prie Dieu qu’il vous fasse miséricorde. Adieu, ma fille, dit-elle à Nouzhat-Oulaoudat ; si je pouvais vous tenir compagnie plus longtemps, je le ferais de bon cœur ; mais je ne puis m’arrêter davantage ; mon devoir me presse d’aller incessamment délivrer notre bonne maîtresse de l’inquiétude affligeante où ce vilain noir l’a plongée par son impudent mensonge, en lui assurant, même avec serment, que vous étiez morte. »
À peine la nourrice de Zobéide eut fermé la porte en sortant, que Nouzhat-Oulaoudat, qui jugeait bien qu’elle ne reviendrait pas, tant elle avait hâte de rejoindre la princesse, essuya ses larmes, débarrassa au plus tôt Abou-Hassan de tout ce qui était autour de lui, et ils allèrent tous deux reprendre leurs places sur le sofa contre la jalousie, en attendant tranquillement la fin de cette tromperie, toujours prêts à se tirer d’affaire, de quelque côté qu’on voulût les prendre.
La nourrice de Zobéide, cependant, malgré sa grande vieillesse, avait pressé le pas en revenant encore plus qu’elle n’avait fait en allant. Le plaisir de porter à la princesse une bonne nouvelle, et plus encore l’espérance d’une bonne récompense, la firent arriver en peu de temps. Elle entra dans le cabinet de la princesse presque hors d’haleine, et en lui rendant compte de sa commission, elle raconta naïvement à Zobéide tout ce qu’elle venait de voir.
Zobéide écouta le rapport de sa nourrice avec un plaisir des plus sensibles, et elle le fit bien voir, car dès qu’elle eut achevé, elle dit à sa nourrice d’un ton qui marquait gain de cause : « Raconte donc la même chose au commandeur des croyants, qui nous regarde comme dépourvues de bon sens, et qui, avec cela, voudrait nous faire accroire que nous n’avons aucun sentiment de religion, et que nous n’avons pas la crainte de Dieu. Dis-le à ce méchant esclave noir qui a l’insolence de me soutenir une chose qui n’est pas et que je sais mieux que lui. »
Mesrour, qui s’était attendu que le voyage de la nourrice et le rapport qu’elle ferait lui seraient favorables, fut vivement mortifié de ce qu’il avait réussi tout au contraire. D’ailleurs, il se trouvait piqué au vif de l’excès de la colère que Zobéide avait contre lui pour un fait dont il se croyait plus certain qu’aucun autre. C’est pourquoi il fut ravi d’avoir occasion de s’en expliquer librement avec la nourrice, plutôt qu’avec la princesse, à laquelle il n’osait répondre, de crainte de perdre le respect. « Vieille sans dents, dit-il à la nourrice sans aucun ménagement, tu es une menteuse, il n’est rien de tout ce que tu dis. J’ai vu de mes propres yeux Nouzhat-Oulaoudat étendue morte au milieu de sa chambre.
« – Tu es un menteur, et un insigne menteur toi-même, reprit la nourrice d’un ton insultant, d’oser soutenir une telle fausseté, à moi qui sors de chez Abou-Hassan, que j’ai vu étendu mort, et qui viens de quitter sa femme pleine de vie.
« – Je ne suis pas un imposteur, repartit Mesrour ; c’est toi qui cherches à nous jeter dans l’erreur.
« – Voilà une grande effronterie, répliqua la nourrice, d’oser me démentir ainsi en présence de Leurs Majestés, moi qui viens de voir de mes propres yeux la vérité de ce que j’ai l’honneur de leur avancer !
« – Nourrice, repartit encore Mesrour, tu ferais mieux de ne point parler : tu radotes. »
Zobéide ne put supporter ce manquement de respect dans Mesrour, qui sans aucun égard traitait sa nourrice si injurieusement en sa présence. Ainsi, sans donner le temps à sa nourrice de répondre à cette injure atroce : « Commandeur des croyants, dit-elle au calife, je vous demande justice contre cette insolence, qui ne vous regarde pas moins que moi. » Elle n’en put dire davantage, tant elle était outrée de dépit ; le reste fut étouffé par ses larmes.
Le calife, qui avait entendu toute cette contestation, la trouva fort embarrassante. Il avait beau rêver, il ne savait que penser de toutes ces contrariétés. La princesse, de son côté, aussi bien que Mesrour, la nourrice et les femmes esclaves qui étaient là présentes, ne savaient que croire de cette aventure et gardaient le silence. Le calife enfin prit la parole : « Madame, dit-il en s’adressant à Zobéide, je vois bien que nous sommes tous des menteurs, moi le premier, toi, Mesrour, et toi, nourrice ; au moins il ne paraît pas que l’un soit plus croyable que l’autre : ainsi levons-nous et allons nous-mêmes sur les lieux reconnaître de quel côté est la vérité. Je ne vois pas un autre moyen de nous éclaircir de nos doutes et de nous mettre l’esprit en repos. »
En disant ces paroles, le calife se leva, la princesse le suivit, et Mesrour, en marchant devant pour ouvrir la portière : « Commandeur des croyants, dit-il, j’ai bien de la joie que Votre Majesté ait pris ce parti, et j’en aurai une bien plus grande quand j’aurai fait voir à la nourrice, non pas qu’elle radote, puisque cette expression a eu le malheur de déplaire à ma bonne maîtresse, mais que le rapport qu’elle lui a fait n’est pas véritable. »
La nourrice ne demeura pas sans réplique. « Tais-toi, visage noir, reprit-elle ; il n’y a ici personne que toi qui puisse radoter. »
Zobéide, qui était extraordinairement outrée contre Mesrour, ne put souffrir qu’il vînt encore à la charge contre sa nourrice. Elle prit encore son parti, « Méchant esclave, lui dit-elle, quoi que tu puisses dire, je maintiens que ma nourrice a dit la vérité : pour toi, je ne te regarde que comme un menteur.
« – Madame, reprit Mesrour, si la nourrice est si fortement assurée que Nouzhat-Oulaoudat est vivante et que Abou-Hassan est mort, qu’elle gage donc quelque chose contre moi. Elle ne l’oserait. »
La nourrice fut prompte à la repartie. « Je l’ose si bien, lui dit-elle, que je te prends au mot ; voyons si tu oseras t’en dédire. »
Mesrour ne se dédit pas de sa parole ; ils gagèrent, la nourrice et lui, en présence du calife et de la princesse, une pièce de brocart d’or à fleurons d’argent, au choix de l’un et de l’autre.
L’appartement d’où le calife et Zobéide sortirent, quoique assez éloigné, était néanmoins vis-à-vis du logement d’Abou-Hassan et de Nouzhat-Oulaoudat. Abou-Hassan, qui les aperçut venir précédés de Mesrour et suivis de la nourrice et de la foule des femmes de Zobéide, en avertit aussitôt sa femme, en lui disant qu’il était le plus trompé du monde s’ils n’allaient être honorés de leur visite. Nouzhat-Oulaoudat regarda aussi par la jalousie, et elle vit la même chose. Quoique son mari l’eût avertie d’avance que cela pourrait arriver, elle en fut néanmoins fort surprise. « Que ferons-nous ? s’écria-t-elle. Nous sommes perdus !
« – Point du tout, ne craignez rien, reprit Abou-Hassan de sang-froid. Avez-vous déjà oublié ce que nous avons dit là-dessus ? Faisons seulement les morts, vous et moi, comme nous l’avons déjà fait séparément et comme nous en sommes convenus, et vous verrez que tout ira bien. Du pas dont ils viennent, nous serons accommodés avant qu’ils soient à la porte. »
En effet, Abou-Hassan et sa femme prirent le parti de s’envelopper du mieux qu’il leur fut possible, et en cet état, après qu’ils se furent mis au milieu de la chambre l’un près de l’autre, couverts chacun de leur pièce de brocart, ils attendirent en paix la belle compagnie qui leur venait rendre visite.
Cette illustre compagnie arriva enfin. Mesrour ouvrit la porte, et le calife et Zobéide entrèrent dans la chambre, suivis de tous leurs gens. Ils furent fort surpris, et ils demeurèrent comme immobiles à la vue du spectacle funèbre qui se présentait à leurs yeux. Chacun ne savait que penser d’un tel événement. Zobéide enfin rompit le silence. « Hélas ! dit-t-elle au calife, ils sont morts tous deux. Vous avez tant fait, continua-elle en regardant le calife et Mesrour, à force de vous opiniâtrer à me faire accroire que ma chère esclave était morte, qu’elle l’est en effet, et sans doute ce sera de douleur d’avoir perdu son mari. – Dites plutôt, madame, répondit le calife, prévenu du contraire, que Nouzhat-Oulaoudat est morte la première, et que c’est le pauvre Abou-Hassan qui a succombé à son affliction d’avoir vu mourir sa femme, votre chère esclave. Ainsi vous devez convenir que vous avez perdu la gageure, et que votre palais des peintures est à moi tout de bon.
– Et moi, repartit Zobéide, animée par la contradiction du calife, je soutiens que vous avez perdu vous-même et que votre jardin des délices m’appartient. Abou-Hassan est mort le premier, puisque ma nourrice vous a dit, comme à moi, qu’elle a vu sa femme vivante qui pleurait son mari mort. »
Cette contestation du calife et de Zobéide en attira une autre. Mesrour et la nourrice étaient dans le même cas ; ils avaient aussi gagé, et chacun prétendait avoir gagné. La dispute s’échauffait violemment, et le chef des eunuques avec la nourrice étaient prêts d’en venir à de grosses injures.
Enfin le calife, en réfléchissant sur tout ce qui s’était passé, convenait tacitement que Zobéide n’avait pas moins de raison que lui de soutenir qu’elle avait gagné. Dans le chagrin où il était de ne pouvoir démêler la vérité de cette aventure, il s’avança près des deux corps morts, et s’assit du côté de la tête, en cherchant en lui-même quelque expédient qui lui pût donner la victoire sur Zobéide. « Oui, s’écria-t-il un moment après, je jure par le saint nom de Dieu que je donnerai mille pièces d’or de ma monnaie à celui qui me dira qui est mort le premier des deux. »
À peine le calife eut achevé ces dernières paroles, qu’il entendit une voix de dessous le brocart qui couvrait Abou-Hassan, qui lui cria : « Commandeur des croyants, c’est moi qui suis mort le premier, donnez-moi les mille pièces d’or. » Et en même temps il vit Abou-Hassan qui se débarrassait de la pièce de brocart qui le couvrait, et qui se prosterna à ses pieds. Sa femme se développa de même, et alla pour se jeter aux pieds de Zobéide, en se couvrant de sa pièce de brocart par bienséance. Mais Zobéide fit un grand cri, qui augmenta la frayeur de tous ceux qui étaient là présents. La princesse, enfin revenue de sa peur, se trouva dans une joie inexprimable de voir sa chère esclave ressuscitée presque dans le moment qu’elle était inconsolable de l’avoir vue morte. « Ah ! méchante, s’écria-t-elle, tu es cause que j’ai bien souffert pour l’amour de toi en plus d’une manière. Je te le pardonne cependant de bon cœur, puisqu’il est vrai que tu n’es pas morte. »
Le calife, de son côté, n’avait pas pris la chose si à cœur. Loin de s’effrayer en entendant la voix d’Abou-Hassan, il pensa au contraire étouffer de rire en les voyant tous deux se débarrasser de tout ce qui les entourait, et en entendant Abou-Hassan demander très-sérieusement les mille pièces d’or qu’il avait promises à celui qui lui dirait qui était mort le premier. « Quoi donc ! Abou-Hassan, lui dit le calife en éclatant encore de rire, as-tu donc conspiré à me faire mourir à force de rire ? et d’où t’est venue la pensée de nous surprendre ainsi, Zobéide et moi, par un endroit sur lequel nous n’étions nullement en garde contre toi ?
« – Commandeur des croyants, répondit Abou-Hassan, je vais le déclarer sans dissimulation. Votre Majesté sait bien que j’ai toujours été fort porté à la bonne chère. La femme qu’elle m’a donnée n’a point ralenti en moi cette passion ; au contraire, j’ai trouvé en elle des inclinations toutes favorables à l’augmenter. Avec de telles dispositions, Votre Majesté jugera facilement que quand nous aurions eu un trésor aussi grand que la mer, avec tous ceux de Votre Majesté, nous aurions bientôt trouvé le moyen d’en voir la fin. C’est aussi ce qui nous est arrivé. Depuis que nous sommes ensemble, nous n’avons rien épargné pour nous bien régaler sur les libéralités de Votre Majesté. Ce matin, après avoir compté avec notre traiteur, nous avons trouvé qu’en le satisfaisant et en payant d’ailleurs ce que nous pouvions devoir, il ne nous restait rien de tout l’argent que nous avions. Alors les réflexions sur le passé et les résolutions de mieux faire à l’avenir sont venues en foule occuper notre esprit et nos pensées. Nous avons fait mille projets que nous avons abandonnés ensuite. Enfin la honte de nous voir réduits en un si triste état et de n’oser le déclarer à Votre Majesté nous a fait imaginer ce moyen de suppléer à nos besoins en vous divertissant par cette petite tromperie, que nous prions Votre Majesté de nous pardonner. »
Le calife et Zobéide furent fort contents de la sincérité d’Abou-Hassan ; ils ne parurent point fâchés de tout ce qui s’était passé ; au contraire, Zobéide, qui avait toujours pris la chose très-sérieusement, ne put s’empêcher de rire à son tour en songeant à tout ce que Abou-Hassan avait imaginé pour réussir dans son dessein. Le calife, qui n’avait presque pas cessé de rire, tant cette imagination lui paraissait singulière : « Suivez-moi l’un et l’autre, dit-il à Abou-Hassan et à sa femme en se levant ; je veux vous faire donner les mille pièces d’or que je vous ai promises, pour la joie que j’ai de ce que vous n’êtes pas morts.
« – Commandeur des croyants, reprit Zobéide, contentez-vous, je vous prie, de faire donner ces mille pièces d’or à Abou-Hassan : vous les devez à lui seul. Pour ce qui regarde sa femme, j’en fais mon affaire. » En même temps elle commanda à sa trésorière, qui l’accompagnait, de faire donner aussi mille pièces d’or à Nouzhat-Oulaoudat, pour lui marquer de son côté la joie qu’elle avait aussi de ce qu’elle était encore en vie.
Par ce moyen, Abou-Hassan et Nouzhat-Oulaoudat, sa chère femme, conservèrent longtemps les bonnes grâces du calife Haroun Alraschid et de Zobéide, son épouse, et acquirent de leurs libéralités de quoi pourvoir abondamment à tous leurs besoins pour le reste de leurs jours.
La sultane Scheherazade, en achevant l’histoire d’Abou-Hassan, avait promis au sultan Schariar de lui en raconter une autre le lendemain, qui ne le divertirait pas moins. Dinarzade, sa sœur, ne manqua pas de la faire souvenir avant le jour de tenir sa parole, et que le sultan lui avait témoigné qu’il était prêt à l’entendre. Aussitôt Scheherazade, sans se faire attendre, lui raconta l’histoire qui suit en ces termes :
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Les Mille et Une Nuits - Tome I
Contes arabes. — Histoire du Sultan des Indes.
Fable. — L'Ane, le Bœuf et le Laboureur.
Iere nuit. — Le Marchand et le Génie.
Histoire du premier Vieillard et de la Biche.
Histoire du second Vieillard et des deux Chiens noirs.
Histoire du Pécheur.
Histoire du Roi grec et du médecin Douban.
Histoire du Mari et du Perroquet.
Histoire du Vizir puni.
Histoire du Vizir puni. suite.
Histoire du jeune Roi des Iles Noires.
Histoire du jeune Roi des Iles Noires. suite.
Histoire des trois Calenders, fils de rois, et de cinq Dames de Bagdad.
Histoire des trois Calenders, fils de rois, et de cinq Dames de Bagdad. suite.
Histoire du premier Calender, fils de roi.
Histoire du second Calender, fils de roi.
Histoire de l'Envieux et de l'Envié.
Histoire de l'Envieux et de l'Envié. suite.
Histoire du troisième Calender, fils de roi.
Histoire du troisième Calender, fils de roi. suite. -
Les Mille et Une Nuits - Tome II
Histoire de Zobéide.
Histoire d'Amine.
Histoire des trois Pommes.
Histoire de la Dame massacrée et du jeune homme son mari.
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan.
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan. suite1
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan. suite 2.
Histoire du petit Bossu.
Histoire que raconta le Marchand chrétien.
Histoire que raconta le Marchand chrétien. suite.
Histoire racontée par le Pourvoyeur du sultan de Casgar.
Histoire racontée par le Pourvoyeur du sultan de Casgar. suite. -
Les Mille et Une Nuits - Tome III
Histoire racontée par le Médecin juif.
Histoire que raconte le Tailleur.
Histoire du Barbier.
Histoire du premier frère du Barbier.
Histoire du second frère du Barbier.
Histoire du troisième frère du Barbier.
Histoire du quatrième frère du Barbier.
Histoire du cinquième frère du Barbier.
Histoire du sixième frère du Barbier.
Histoire d'Aboulhassan Ali Ebn Becar et de Schemselnihar, favorite du Calife Haroun-al-Raschid.
Histoire d'Aboulhassan Ali Ebn Becar et de Schemselnihar, favorite du Calife Haroun-al-Raschid. suite.
Lettre de Schemselnihar au prince de Perse Ali Ebn Becar.
Réponse du prince de Perse à la lettre de Schemselnihar.
Lettre de Schemselnihar au prince de Perse.
Réponse du prince de Perse à Schemselnihar.
Réponse du prince de Perse à Schemselnihar. suite.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne. suite 2.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne. suite 3.
Lettre du calife Haroun Alraschid au roi de Balsora. -
Les Mille et Une Nuits - Tome IV
Histoire des amours de Camaralzaman, prince de l'Ile des Enfants de Khaledan, et de Badoure, princesse de la Chine.
Histoire des amours de Camaralzaman, prince de l'Ile des Enfants de Khaledan, et de Badoure, princesse de la Chine. suite.
Suite de l'histoire de la princesse de la Chine.
Histoire de Marzavan avec la suite de celle de Camaralzaman.
Billet du prince Camaralzaman à la princesse de la Chine.
Séparation du prince Caramalzaman d'avec la princesse Badoure.
Histoire de la princesse Badoure après la séparation du prince Camaralzaman.
Suite de l'histoire du prince Camaralzaman depuis sa séparation d'avec la princesse Badoure.
Histoire des princes Amgiad et Assad.
Le prince Assad arrêté en entrant dans la ville des Mages.
Histoire du prince Amgiad et d'une dame de la ville des Mages.
Suite de l'histoire du prince Assad.
Histoire de Sindbad le marin.
Premier vovage.de Sindbad le marin.
Second voyage de Sindbad le marin.
Troisième vovage de Sindbad le marin.
Quatrième voyage de Sindbad le marin.
Cinquième voyage de Sindbad le marin.
Sixième voyage de Siudbad le malin.
Septième et dernier voyage de Sindbad le marin.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal. suite. 2.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal. suite. 3 -
Les Mille et Une Nuits - Tome V
Histoire de Ganem, fils d'Abou Aïoub, surnommé l'Esclave d'amour.
Lettre du calife Haroun Alraschid à Mohammed Zinebi, roi de Syrie.
Histoire du prince Zeyn-Alasnam et du Roi des Génies.
Histoire de Codadad et de ses frères.
Histoire de la Princesse de Deryabar.
Histoire du Dormeur éveillé.
Histoire du Dormeur éveillé. suite.2
Histoire du Dormeur éveillé. suite.3 -
Les Mille et Une Nuits - Tome VI
Histoire de la Lampe merveilleuse.
Histoire de la Lampe merveilleuse. suite.2
Histoire de la Lampe merveilleuse. suite.3
Aventures du calife Haroun Alraschid.
Histoire de l'aveugle Baba Abdalla.
Histoire de Sidi Nouman.
Histoire de Cogia Hassan Alhabbal.
Suite de l'histoire de Cogia Hassan Alhabbal.
Histoire d'Ali Baba et de Quarante Voleurs exterminés par une esclave.
Histoire d'Ali Baba et de Quarante Voleurs exterminés par une esclave. suite.1 -
Les Mille et Une Nuits - Tome VII
Histoire d'Ali Cogia, marchand de Bagdad.
Histoire du Cheval enchanté.
Histoire du Cheval enchanté. suite.
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou.
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou. suite.2
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou. suite.3
Histoire de Deux Sœurs jalouses de leur cadette.
Histoire de Deux Sœurs jalouses de leur cadette.
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Les Mille et Une Nuits - Tome VIII
Préface du traducteur de la continuation des Mille et une Nuits
Nouvelles Aventures du calife Haroun Alraschild, ou Histoire de la petite fille de Chosroès Anouschirvan
Le Bimaristan, ou Histoire du jeune marchand de Bagdad et de la dame inconnue
Le Médecin et le jeune traiteur de Bagdad.
Histoire du sage Hicar.
Histoire du roi Azadbakht, ou des dix visirs.
Histoire du marchand devenu malheureux.
Histoire du marchand imprudent et de ses deux enfans.
Histoire d’Abousaber, ou de l’homme patient.
Histoire du prince Behezad.
Histoire du roi Dadbin, ou de la vertueuse Aroua.
Histoire du roi Bakhtzeman.
Histoire du roi Khadidan.
Histoire du roi Beherkerd.
Histoire du roi Hanschah et d’Abouteman.
Histoire du roi Ibrahim et de son fils
Histoire de Soleïman-schah.
Histoire de l’esclave sauvé du supplice -
Les Mille et Une Nuits - Tome IX
Attaf ou L’Homme généreux.
Histoire du prince Habib et de Dorrat Algoase.
Histoire du roi Sapor, souverain des isle Bellour ; de Camar Alzeman, fille du génie Alatrous, et de Dorrat Algoase
Histoire de Naama et de Naam.
Histoire d’Alaeddin.
Histoire d’Abou Mohammed Alkeslan.
Histoire d’Aly Mohammed le joaillier, ou du faux calife.
- Extraits : Cours de littérature ancienne et moderne tome IX. par J.F. Laharpe -1825.
- Les Mille et une nuits par Galland, illustrés par : MM. FRANÇAIS, H. BARON, ED. WATTIER, LA VILLE, etc...Revus et corrigés sur l'édition Princeps de 1704.Nouvelle édition de 1861.
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"J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique,-
La ville et la campagne, enfin tout; il n'est rien-
Qui ne me soit souverain bien, -
Jusqu'au sombre plaisir d'un coeur mélancolique ?"
Saadi disait : " Si la peste donnait des pensions, la peste trouverait encore des flatteurs et des serviteurs".
lorsqu'on n'a pas ce que l'on aime. - Il faut aimer ce que l'on a." 



