Scheherazade, en continuant de raconter au sultan des Indes ses histoires si agréables et auxquelles il prenait un si grand plaisir, l’entretint de celle du cheval enchanté. Sire, dit-elle, comme Votre Majesté ne l’ignore pas, le Nevrouz, c’est-à-dire le nouveau jour, qui est le premier de l’année et du printemps, ainsi nommé par excellence, est une fête si solennelle et si ancienne dans toute l’étendue de la Perse, dès les premiers temps même de l’idolâtrie, que la religion de notre prophète, toute pure qu’elle est, et que nous tenons pour la véritable, en s’y introduisant n’a pu jusqu’à nos jours venir à bout de l’abolir, quoique l’on puisse dire qu’elle est toute païenne et que les cérémonies qu’on y observe sont superstitieuses. Sans parler des grandes villes, il n’y en a ni petite, ni bourg, ni village, ni hameau, où elle ne soit célébrée avec des réjouissances extraordinaires.
Mais les réjouissances qui se font à la cour les surpassent toutes infiniment par la variété des spectacles surprenants et nouveaux, et des étrangers des états voisins, et même des plus éloignés, attirés par les récompenses et par la libéralité des rois envers ceux qui excellent par leurs inventions et par leur industrie, de manière qu’on ne voit rien dans les autres parties du monde qui approche de cette magnificence.
Dans une de ces fêtes, après que les plus habiles et les plus ingénieux du pays, avec les étrangers qui s’étaient rendus à Schiraz, où la cour était alors, eurent donné au roi et à toute sa cour le divertissement de leurs spectacles, et que le roi leur eut fait ses largesses à chacun selon ce qu’il avait mérité et ce qu’il avait fait paraître de plus extraordinaire, de plus merveilleux et de plus satisfaisant, ménagées avec une égalité telle, qu’il n’y en avait pas un qui ne s’estimât dignement récompensé ; dans le temps qu’il se préparait à se retirer et à congédier la grande assemblée, un Indien parut au pied de son trône en faisant avancer un cheval sellé, bridé et richement harnaché, représenté avec tant d’art, qu’à le voir on l’eût pris d’abord pour un véritable cheval.
L’Indien se prosterna devant le trône, et quand il se fut relevé, en montrant le cheval au roi : « Sire, dit-il, quoique je me présente le dernier devant Votre Majesté pour entrer en lice, je puis l’assurer néanmoins que dans ce jour de fête elle n’a rien vu d’aussi merveilleux et d’aussi surprenant que le cheval sur lequel je la supplie de jeter les yeux. – Je ne vois dans ce cheval, lui dit le roi, autre chose que l’art et l’industrie de l’ouvrier à lui donner la ressemblance du naturel autant qu’il lui a été possible ; mais un autre ouvrier pourrait en faire un semblable, qui le surpasserait même en perfection.
« – Sire, reprit l’Indien, ce n’est pas aussi par sa construction ni par ce qu’il paraît à l’extérieur que j’ai dessein de faire regarder mon cheval par Votre Majesté comme une merveille. C’est par l’usage que j’en sais faire et que tout homme comme moi peut en faire, par le secret que je puis lui communiquer. Quand je le monte, en quelque endroit de la terre, si éloigné qu’il puisse être, que je veuille me transporter par la région de l’air, je puis l’exécuter en très-peu de temps. En peu de mots, Sire, voilà en quoi consiste la merveille de mon cheval, merveille dont personne n’a jamais entendu parler, et dont je m’offre de faire voir l’expérience à Votre Majesté, si elle me le commande. »
Le roi de Perse, qui était curieux de tout ce qui tenait du merveilleux, et qui, après tant de choses de cette nature qu’il avait vues et qu’il avait cherché et désiré de voir, n’avait rien vu qui en approchât ni entendu dire qu’on eût vu rien de semblable, dit à l’Indien qu’il n’y avait que l’expérience qu’il venait de lui proposer qui pouvait le convaincre de la prééminence de son cheval, et qu’il était prêt à en voir la vérité.
L’Indien mit aussitôt le pied à l’étrier, se jeta sur le cheval avec une grande légèreté, et quand il eut mis le pied dans l’autre étrier et qu’il se fut bien assuré sur sa selle, il demanda au roi de Perse où il lui plaisait de l’envoyer.
Environ à trois lieues de Schiraz, il y avait une haute montagne qu’on découvrait à plein de la grande place où le roi de Perse était devant son palais, remplie de tout le peuple qui s’y était rendu. « Vois-tu cette montagne ? dit le roi en la montrant à l’Indien ; c’est où je souhaite que tu ailles : la distance n’est pas longue, mais elle suffit pour faire juger de la diligence que tu feras pour aller et pour revenir. Et parce qu’il n’est pas possible de te conduire des yeux jusque-là, pour marque certaine que tu y seras allé, j’entends que tu m’apportes une palme d’un palmier qui est au pied de la montagne. »
À peine le roi de Perse eut achevé de déclarer sa volonté par ses paroles, que l’Indien ne fit que tourner une cheville qui s’élevait un peu au défaut du cou du cheval en approchant du pommeau de la selle. Dans l’instant, le cheval s’éleva de terre et enleva le cavalier en l’air comme un éclair, si haut qu’en peu de moments ceux qui avaient les yeux les plus perçants le perdirent de vue, et cela se fit avec une grande admiration du roi et de ses courtisans, et de grands cris d’étonnement de la part de tous les spectateurs assemblés.
Il n’y avait presque pas un quart d’heure que l’Indien était parti, quand on l’aperçut au haut de l’air, qui revenait la palme à la main. On le vit enfin arriver au-dessus de la place, où il fit plusieurs caracoles aux acclamations de joie du peuple qui lui applaudissait, jusqu’à ce qu’il vint se poser devant le trône du roi, à la même place d’où il était parti, sans aucune secousse du cheval qui pût l’incommoder. Il mit pied à terre, et en s’approchant du trône, il se prosterna et il posa la palme aux pieds du roi.
Le roi de Perse, qui fut témoin, avec non moins d’admiration que d’étonnement, du spectacle inouï que l’Indien venait de lui donner, conçut en même temps une forte envie de posséder le cheval ; et comme il se persuadait qu’il ne trouverait pas de difficulté à en traiter avec l’Indien, quelque somme qu’il lui en demandât, résolu de la lui accorder, il le regardait déjà comme la pièce la plus précieuse qu’il aurait dans son trésor, dont il comptait de l’enrichir. « À juger de ton cheval par son apparence extérieure, dit-il à l’Indien, je ne comprenais pas qu’il dût être considéré autant que tu viens de me faire voir qu’il le mérite. Je t’ai obligation de m’avoir désabusé, et pour te marquer combien j’en fais d’estime, je suis prêt à l’acheter s’il est à vendre.
« – Sire, répondit l’Indien, je n’ai pas douté que Votre Majesté, qui passe, entre tous les rois qui règnent aujourd’hui sur la terre, pour celui qui sait juger le mieux de toutes choses et les estimer selon leur juste valeur, ne rendît à mon cheval la justice qu’elle lui rend, dès que je lui aurais fait connaître par où il était digne de son attention. J’avais même prévu qu’elle ne se contenterait pas de l’admirer et de le louer, mais qu’elle désirerait d’abord d’en être possesseur, comme elle vient de me le témoigner. De mon côté, Sire, quoique j’en connaisse le prix autant qu’on peut le connaître, et que sa possession me donne un relief pour rendre mon nom immortel dans le monde, je n’y ai pas néanmoins une attache si forte que je ne veuille bien m’en priver pour satisfaire la noble passion de Votre Majesté. Mais en lui faisant cette déclaration, j’en ai une autre à lui faire touchant la condition sans laquelle je ne puis me résoudre à le laisser passer en d’autres mains, qu’elle ne prendra peut-être pas en bonne part.
« Votre Majesté aura donc pour agréable, continua l’Indien, que je lui marque que je n’ai pas acheté ce cheval. Je ne l’ai obtenu de l’inventeur et du fabricateur qu’en lui donnant en mariage ma fille unique, qu’il me demanda, et en même temps il exigea de moi que je ne le vendrais pas, et si j’avais à lui donner un autre possesseur, ce serait par un échange tel que je le jugerais à propos. »
L’Indien voulait poursuivre ; mais au mot d’échange, le roi de Perse l’interrompit. « Je suis prêt, repartit-il, à t’accorder tel échange que tu me demanderas. Tu sais que mon royaume est grand et qu’il est rempli de grandes villes puissantes, riches et peuplées. Je laisse à ton choix celle qu’il te plaira de choisir en pleine puissance et souveraineté pour le reste de tes jours. »
Cet échange parut véritablement royal à toute la cour de Perse ; mais il était fort au-dessous de ce que l’Indien s’était proposé. Il avait porté ses vœux à quelque chose de beaucoup plus relevé. Il répondit au roi : « Sire, je suis infiniment obligé à Votre Majesté de l’offre qu’elle me fait, et je ne puis assez la remercier de sa générosité. Je la supplie néanmoins de ne pas s’offenser si je prends la hardiesse de lui témoigner que je ne puis mettre mon cheval en sa possession qu’en recevant de sa main la princesse sa fille, pour épouse. Je suis résolu de n’en perdre la propriété qu’à ce prix. »
Les courtisans qui environnaient le roi de Perse ne purent s’empêcher de faire un grand éclat de rire à la demande extravagante de l’Indien ; mais le prince Firouz Schah, fils aîné du roi et héritier présomptif du royaume, ne l’entendit qu’avec indignation. Le roi pensa tout autrement, et il crut qu’il pouvait sacrifier la princesse de Perse à l’Indien pour satisfaire sa curiosité. Il balança, néanmoins, savoir s’il devait prendre ce parti.
Le prince Firouz Schah, qui vit que le roi son père hésitait sur la réponse qu’il devait faire à l’Indien, craignit qu’il ne lui accordât, ce qu’il lui demandait, chose qu’il eût regardée comme également injurieuse à la dignité royale, à la princesse sa sœur et à sa propre personne. Il prit donc la parole, et en le prévenant : « Sire, dit-il, que Votre Majesté me pardonne si j’ose lui demander s’il est possible qu’elle balance un moment sur le refus qu’elle doit faire à la demande insolente d’un homme de rien et d’un bateleur infâme, et qu’elle lui donne lieu de se flatter un moment qu’il va entrer dans l’alliance d’un des plus puissants monarques de la terre ! Je la supplie de considérer ce qu’elle se doit non-seulement à elle-même, mais même à son sang et à la haute noblesse de ses aïeux.
« – Mon fils, reprit le roi de Perse, je prends votre remontrance en bonne part, et je vous sais bon gré du zèle que vous témoignez pour conserver l’éclat de votre naissance dans le même état que vous l’avez reçue ; mais vous ne considérez pas assez l’excellence de ce cheval, ni que l’Indien, qui me propose cette voie pour l’acquérir, peut, si je le rebute, aller faire la même proposition ailleurs, où l’on passera par-dessus le point d’honneur, et que je serais au désespoir si un autre monarque pouvait se vanter de m’avoir surpassé en générosité et de m’avoir privé de posséder le cheval que j’estime la chose la plus singulière et la plus digne d’admiration qu’il y ait au monde. Je ne veux pas dire, néanmoins, que je consente à lui accorder ce qu’il demande. Peut-être n’est-il pas bien d’accord avec lui-même sur l’exorbitance de sa prétention, et que, la princesse ma fille à part, je ferai telle autre convention avec lui qu’il en sera content. Mais avant que je vienne à la dernière discussion du marché, je suis bien aise que vous examiniez le cheval, et que vous en fassiez l’essai vous-même, afin que vous m’en disiez votre sentiment. Je ne doute pas qu’il ne veuille bien me le permettre. »
Comme il est naturel de se flatter dans ce que l’on souhaite, l’Indien, qui crut entrevoir, dans le discours qu’il venait d’entendre, que le roi de Perse n’était pas absolument éloigné de le recevoir dans son alliance en acceptant le cheval à ce prix, et que le prince, au lieu de lui être contraire, comme il venait de le faire paraître, pourrait lui devenir favorable, loin de s’opposer au désir du roi, en témoigna de la joie ; et pour marque qu’il y consentait avec plaisir, il prévint le prince en s’approchant du cheval, prêt à l’aider à le monter, et à l’avertir ensuite de ce qu’il fallait qu’il fît pour le bien gouverner.
Le prince Firouz Schah, avec une adresse merveilleuse, monta le cheval sans le secours de l’Indien, et il n’eut pas plutôt le pied assuré dans l’un et l’autre étrier, que, sans attendre aucun avis de l’Indien, il tourna la cheville qu’il lui avait vu tourner peu de temps auparavant lorsqu’il l’avait monté. Du moment qu’il l’eut tournée, le cheval l’enleva avec la même vitesse qu’une flèche tirée par l’archer le plus fort et le plus adroit, et de la sorte, en peu de moments, le roi, toute la cour et toute la nombreuse assemblée le perdirent de vue.
Le cheval ni le prince Firouz Schah ne paraissaient plus dans l’air, et le roi de Perse faisait des efforts inutilement pour l’apercevoir, quand l’Indien, alarmé de ce qui venait d’arriver, se prosterna devant le trône et obligea le roi de jeter les yeux sur lui et de faire attention au discours qu’il lui tint en ces termes : « Sire, dit-il, Votre Majesté elle-même a vu que le prince ne m’a pas permis, par sa promptitude, de lui donner l’instruction nécessaire pour gouverner mon cheval. Sur ce qu’il m’a vu faire, il a voulu marquer qu’il n’avait pas besoin de mon avis pour partir et s’élever en l’air ; mais il ignore l’avis que j’avais à lui donner pour faire détourner le cheval en arrière et pour le faire revenir au lieu d’où il est parti. Ainsi, Sire, la grâce que je demande à Votre Majesté, c’est de ne me pas rendre garant de ce qui pourra arriver de sa personne. Elle est trop équitable pour m’imputer le malheur qui peut en arriver. »
Le discours de l’Indien affligea fort le roi de Perse, qui comprit que le danger où était le prince son fils était inévitable, s’il était vrai, comme l’Indien le disait, qu’il y eût un secret pour faire revenir le cheval, différent de celui qui le faisait partir et élever en l’air. Il lui demanda en colère pourquoi il ne l’avait pas rappelé dans le moment qu’il l’avait vu partir.
« Sire, répondit l’Indien, Votre Majesté elle-même a été témoin de la rapidité avec laquelle le cheval et le prince ont été enlevés ; la surprise où j’en ai été, et où j’en suis encore, m’a d’abord ôté la parole, et quand j’ai été en état de m’en servir, il était déjà si éloigné qu’il n’eût pas entendu ma voix, et quand il l’eût entendue, il n’eût pu gouverner le cheval pour le faire revenir, puisqu’il n’en savait pas le secret, qu’il ne s’est pas donné la patience d’apprendre de moi. Mais, Sire, ajouta-t-il, il y a lieu d’espérer néanmoins que le prince, dans l’embarras où il se trouvera, s’apercevra d’une autre cheville, et qu’en la tournant, le cheval aussitôt cessera de s’élever et descendra du côté de la terre, où il pourra se poser en tel lieu convenable qu’il jugera à propos, en le gouvernant avec la bride. »
Nonobstant le raisonnement de l’Indien, qui avait toute l’apparence possible, le roi de Perse, alarmé du péril évident où était le prince son fils : « Je suppose, reprit-il, chose néanmoins très-incertaine, que le prince mon fils s’aperçoive de l’autre cheville et qu’il en fasse l’usage que tu dis : le cheval, au lieu de descendre jusqu’en terre, ne peut-il pas tomber sur des rochers ou se précipiter avec lui jusqu’au fond de la mer ?
« – Sire, repartit l’Indien, je puis délivrer Votre Majesté de cette crainte, en l’assurant que le cheval passe les mers sans jamais y tomber, et qu’il porte toujours le cavalier où il a intention de se rendre. Et Votre Majesté peut s’assurer que, pour peu que le prince s’aperçoive de l’autre cheville que j’ai dite, le cheval ne le portera qu’où il voudra se rendre, et il n’est pas croyable qu’il se rende ailleurs que dans un lieu où il pourra trouver du secours et se faire connaître. »
À ces paroles de l’Indien : « Quoi qu’il en soit, répliqua le roi de Perse, comme je ne puis me fier à l’assurance que tu me donnes, ta tête me répondra de la vie de mon fils, si dans trois mois je ne le vois revenir sain et sauf, ou que je n’apprenne certainement qu’il soit vivant. » Il commanda qu’on s’assurât de sa personne et qu’on le resserrât dans une prison étroite ; après quoi il se retira dans son palais, extrêmement affligé de ce que la fête de Nevrouz, si solennelle dans toute la Perse, se fût terminée d’une manière si triste pour lui et pour sa cour.
Le prince Firouz Schah cependant fut enlevé dans l’air avec la rapidité que nous avons dite, et en moins d’une heure il se vit si haut qu’il ne distinguait plus rien sur la terre, où les montagnes et les vallées lui paraissaient confondues avec les plaines. Ce fut alors qu’il songea à revenir au lieu d’où il était parti. Pour y réussir, il s’imagina qu’à tourner la même cheville à contresens, et en tournant la bride en même temps, il réussirait ; mais son étonnement fut extrême quand il vit que le cheval l’enlevait toujours avec la même rapidité. Il la tourna et retourna plusieurs fois, mais inutilement. Ce fut alors qu’il reconnut la grande faute qu’il avait commise de ne pas prendre de l’Indien tous les renseignements nécessaires pour bien gouverner le cheval avant d’entreprendre de le monter. Il comprit dans le moment la grandeur du péril où il était ; mais cette connaissance ne lui fit pas perdre le jugement : il se recueillit en lui-même, avec tout le bon sens dont il était capable, et en examinant la tête et le cou du cheval avec attention, il aperçut une autre cheville, plus petite et moins apparente que la première, à côté de l’oreille droite du cheval. Il tourna la cheville, et dans le moment il remarqua qu’il descendait vers la terre par une ligne semblable à celle par où il avait monté, mais moins rapidement.
Il y avait une demi-heure que les ténèbres de la nuit couvraient la terre à l’endroit où le prince Firouz Schah se trouvait perpendiculairement quand il tourna la cheville ; mais comme le cheval continua de descendre, le soleil se coucha aussi pour lui en peu de temps, jusqu’à ce qu’il se trouva entièrement dans les ténèbres de la nuit. De la sorte, loin de choisir un lieu où aller mettre pied à terre à sa commodité, il fut contraint de lâcher la bride sur le col du cheval, en attendant avec patience qu’il achevât de descendre, non sans inquiétude du lieu où il s’arrêterait, savoir si ce serait un lieu habité, un désert, un fleuve ou la mer.
Le cheval enfin s’arrêta et se posa qu’il était plus de minuit, et le prince Firouz Schah mit pied à terre, mais avec une grande faiblesse, qui venait de ce qu’il n’avait rien pris depuis le matin du jour qui venait de finir, avant qu’il sortit du palais avec le roi son père pour assister aux spectacles de la fête. La première chose qu’il fit dans l’obscurité de la nuit, fut de reconnaître le lieu où il était, et il se trouva sur le toit en terrasse d’un palais magnifique, couronné d’une balustrade de marbre à hauteur d’appui. En examinant la terrasse, il rencontra l’escalier par où on y montait du palais, dont la porte n’était pas fermée, mais entr’ouverte.
Tout autre que le prince Firouz Schah n’eût peut-être pas hasardé de descendre, dans la grande obscurité qui régnait alors dans l’escalier, outre la difficulté qui se présentait s’il trouverait amis ou ennemis, considération qui ne fut pas capable de l’arrêter. « Je ne viens pas pour faire mal à personne, se dit-il à lui-même, et apparemment ceux qui me verront les premiers, et qui ne me verront pas les armes à la main, auront l’humanité de m’écouter avant qu’ils attentent à ma vie. » Il ouvrit la porte davantage sans faire de bruit, et il descendit de même avec grande précaution pour s’empêcher de faire quelque faux pas dont le bruit eût pu éveiller quelqu’un. Il réussit, et dans un entrepôt de l’escalier, il trouva la porte ouverte d’une grande salle où il y avait de la lumière.
Le prince Firouz Schah s’arrêta à la porte, et en prêtant l’oreille il n’entendit d’autre bruit que des gens qui dormaient profondément et qui ronflaient en différentes manières. Il avança un peu dans la salle, et à la lumière d’une lanterne il vit que ceux qui dormaient étaient des eunuques noirs, chacun avec le sabre nu près de soi, et cela lui fit connaître que c’était la garde de l’appartement d’une reine ou d’une princesse, et il se trouva que c’était celui d’une princesse.
La chambre où couchait la princesse suivait après cette salle, et la porte qui était ouverte le faisait connaître, à la grande lumière dont elle était éclairée, qui se laissait voir au travers d’une portière d’une étoffe de soie fort légère.
Le prince Firouz Schah s’avança jusqu’à la portière, le pied en l’air, sans éveiller les eunuques. Il l’ouvrit, et quand il fut entré, sans s’arrêter à considérer la magnificence de la chambre, qui était toute royale, circonstance qui lui importait peu dans l’état où il était, il ne fit attention qu’à ce qui lui importait davantage. Il vit plusieurs lits, un seul sur le sofa et les autres au bas. Des femmes de la princesse étaient couchées dans ceux-ci, pour lui tenir compagnie et l’assister dans ses besoins, et la princesse dans le premier.
À cette distinction, le prince Firouz Schah ne se trompa pas dans le choix qu’il avait à faire pour s’adresser à la princesse elle-même. Il s’approcha de son lit sans l’éveiller ni pas une de ses femmes. Quand il fut assez près, il vit une beauté si extraordinaire et si surprenante qu’il en fut charmé et enflammé d’amour dès la première vue. « Ciel ! s’écria-t-il en lui-même, ma destinée m’a-t-elle amené en ce lieu pour me faire perdre ma liberté, que j’ai conservée entière jusqu’à présent ? Ne dois-je pas m’attendre à un esclavage certain dès qu’elle aura ouvert les yeux, si ces yeux, comme je dois m’y attendre, achèvent de donner le lustre et la perfection à un assemblage d’attraits et de charmes si merveilleux ! Il faut bien m’y résoudre, puisque je ne puis reculer sans me rendre homicide de moi-même, et que la nécessité l’ordonne ainsi. »
En achevant ces réflexions, par rapport à l’état où il se trouvait et à la beauté de la princesse, le prince Firouz Schah se mit sur les deux genoux, et en prenant l’extrémité de la manche pendante de la chemise de la princesse, d’où sortait un bras blanc comme de la neige et fait au tour, il la tira fort légèrement.
La princesse ouvrit les yeux, et dans la surprise où elle fut de voir devant elle un homme bien fait, bien mis et de bonne mine, elle demeura interdite, sans donner néanmoins aucun signe de frayeur ou d’épouvante.
Le prince profita de ce moment favorable ; il baissa la tête presque jusque sur le tapis de pieds, et en la relevant : « Respectable princesse, dit-il, par une aventure la plus extraordinaire et la plus merveilleuse qu’on puisse imaginer, vous voyez à vos pieds un prince suppliant, fils du roi de Perse, qui se trouvait hier au matin près du roi son père, au milieu des réjouissances d’une fête solennelle, et qui se trouve à l’heure qu’il est dans un pays inconnu où il est en danger de périr si vous n’avez la bonté et la générosité de l’assister de votre secours et de votre protection. Je l’implore, cette protection, adorable princesse, avec la confiance que vous ne me la refuserez pas. J’ose me le persuader avec d’autant plus de fondement qu’il n’est pas possible que l’inhumanité se rencontre avec tant de beauté, tant de charmes et tant de majesté. »
La princesse à qui le prince Firouz Schah s’était adressé si heureusement était la princesse de Bengale, fille aînée du roi du royaume de ce nom, qui lui avait fait bâtir ce palais peu éloigné de la capitale, où elle venait souvent prendre le divertissement de la campagne. Après qu’elle l’eut écouté avec toute la bonté qu’il pouvait désirer, elle lui répondit avec la même bonté. « Prince, dit-elle, rassurez-vous, vous n’êtes pas dans un pays barbare. L’hospitalité, l’humanité et la politesse ne règnent pas moins dans le royaume de Bengale que dans le royaume de Perse. Ce n’est pas moi qui vous accorde la protection que vous me demandez, vous l’avez trouvée tout acquise, non-seulement dans mon palais, mais même dans tout le royaume. Vous pouvez m’en croire et vous fier à ma parole. »
Le prince de Perse voulait remercier la princesse de Bengale de son honnêteté et de la grâce qu’elle venait de lui accorder si obligeamment, et il avait déjà baissé la tête fort bas pour lui en faire son compliment, mais elle ne lui donna pas le temps de parler : « Quelque forte envie, ajouta-t-elle, que j’aie d’apprendre de vous par quelle merveille vous avez mis si peu de temps à venir de la capitale de Perse, et par quel enchantement vous avez pu pénétrer jusqu’à vous présenter devant moi si secrètement que vous avez trompé la vigilance de ma garde, comme néanmoins il n’est pas possible que vous n’ayez besoin de nourriture, et que je vous regarde en qualité d’un hôte qui est le bienvenu, j’aime mieux remettre ma curiosité à demain matin et donner ordre à mes femmes de vous loger dans une de mes chambres, de vous y bien régaler et de vous y laisser reposer et délasser jusqu’à ce que vous soyez en état de satisfaire ma curiosité, et moi de vous entendre. »
Les femmes de la princesse, qui s’étaient éveillées dès les premières paroles que le prince Firouz Schah avait adressées à la princesse leur maîtresse, avec un étonnement d’autant plus grand de le voir au chevet du lit de la princesse qu’elles ne concevaient pas comment il avait pu y arriver sans les éveiller ni elles ni les eunuques ; ces femmes, dis-je, n’eurent pas plutôt compris l’intention de la princesse, qu’elles s’habillèrent en diligence et qu’elles furent prêtes à exécuter ses ordres dans le moment qu’elle les leur eut donnés. Elles prirent chacune une des bougies en grand nombre qui éclairaient la chambre de la princesse, et quand le prince eut pris congé en se retirant très-respectueusement, elles marchèrent devant lui et le conduisirent dans une très-belle chambre, où les unes lui préparèrent un lit pendant que les autres allèrent à la cuisine et à l’office.
Quoiqu’à une heure indue, ces dernières femmes néanmoins de la princesse de Bengale ne firent pas attendre longtemps le prince Firouz Schah. Elles apportèrent plusieurs sortes de mets en grande affluence ; il choisit ce qui lui plut, et quand il eut mangé suffisamment, selon le besoin qu’il en avait, elles desservirent et le laissèrent en liberté de se coucher, après lui avoir montré plusieurs armoires où il trouverait toutes les choses qui pouvaient lui être nécessaires.
La princesse de Bengale, remplie des charmes, de l’esprit, de la politesse et de toutes les autres belles qualités du prince de Perse, dont elle avait été frappée dans le peu d’entretien qu’elle venait d’avoir avec lui, n’avait encore pu se rendormir quand ses femmes rentrèrent dans sa chambre pour se coucher. Elle leur demanda si elles avaient eu bien, soin de lui, si elles l’avaient laissé content, si rien ne lui manquait, et sur toute chose, ce qu’elles pensaient de ce prince.
Les femmes de la princesse, après l’avoir satisfaite sur les premiers articles, répondirent sur le dernier : « Princesse, nous ne savons pas ce que vous en pensez vous-même ; pour nous, nous vous estimerions très-heureuse si le roi votre père vous donnait pour époux un prince si aimable. Il n’y en a pas un à la cour de Bengale qui puisse lui être comparé, et nous n’apprenons pas aussi qu’il y en ait dans les états voisins qui soient dignes de vous. »
Ce discours flatteur ne déplut pas à la princesse de Bengale ; mais comme elle ne voulait pas déclarer son sentiment, elle leur imposa silence. « Vous êtes des conteuses, dit-elle : recouchez-vous et laissez-moi me rendormir. »
Le lendemain, la première chose que fit la princesse quand elle fut levée, fut de se mettre à sa toilette ; jusqu’alors elle n’avait pas encore pris autant de peine qu’elle en prit ce jour-là pour se coiffer et s’ajuster en consultant son miroir. Jamais ses femmes n’avaient eu besoin de plus de patience pour faire et défaire plusieurs fois la même chose, jusqu’à ce qu’elle fût contente. « Je n’ai pas déplu au prince de Perse en déshabillé, je m’en suis aperçue, disait-elle en elle-même ; il verra autre chose quand je serai dans mes atours. » Elle s’orna la tête de diamants les plus gros et les plus brillants, avec un collier, des bracelets et une ceinture de pierreries semblables, le tout d’un prix inestimable ; et l’habit qu’elle prit était d’une étoffe la plus riche de toutes les Indes, qu’on ne travaillait que pour les rois, les princes et les princesses, et d’une couleur qui achevait de la parer avec tous ses avantages. Après qu’elle eut encore consulté son miroir plusieurs fois et qu’elle eut demandé à ses femmes, l’une après l’autre, s’il manquait quelque chose à son ajustement, elle envoya savoir si le prince de Perse était éveillé ; et au cas qu’il le fût et habillé, comme elle ne doutait pas qu’il ne demandât de venir se présenter devant elle, de lui marquer qu’elle allait venir elle-même et qu’elle avait ses raisons pour en user de la sorte.
Le prince de Perse, qui avait gagné sur le jour ce qu’il avait perdu de la nuit, et qui s’était remis parfaitement de son voyage pénible, venait d’achever de s’habiller quand il reçut le bonjour de la princesse de Bengale par une de ses femmes.
Le prince, sans donner à la femme de la princesse le temps de lui faire part de ce qu’elle avait à lui dire, lui demanda si la princesse était en état qu’il pût lui rendre son devoir et ses respects. Mais quand la femme se fut acquittée auprès de lui de l’ordre qu’elle avait : « La princesse, dit-il, est la maîtresse, et je ne suis chez elle que pour exécuter ses commandements. »
La princesse de Bengale n’eut pas plutôt appris que le prince de Perse l’attendait, qu’elle vint le trouver. Après les compliments réciproques de la part du prince sur ce qu’il avait éveillé la princesse au plus fort de son sommeil, dont il lui demanda mille pardons, et de la part de la princesse, qui lui demanda comment il avait passé la nuit et en quel état il se trouvait, la princesse s’assit sur le sofa, et le prince fit la même chose, en se plaçant à quelque distance par respect.
Alors la princesse, en prenant la parole : « Prince, dit-elle, j’eusse pu vous recevoir dans la chambre où vous m’avez trouvée couchée cette nuit ; mais comme le chef de mes eunuques a la liberté d’y entrer, et que jamais il ne pénètre jusqu’ici sans ma permission, dans l’impatience où je suis d’apprendre de vous l’aventure surprenante qui me procure le bonheur de vous voir, j’ai mieux aimé venir vous en sommer ici, comme dans un lieu où ni vous ni moi ne serons pas interrompus : obligez-moi donc, je vous en conjure, de me donner la satisfaction que je vous demande. »
Pour satisfaire la princesse de Bengale, le prince Firouz Schah commença son discours par la fête solennelle et annuelle du Nevrouz dans tout le royaume de Perse, avec le récit de tous les spectacles dignes de sa curiosité qui avaient fait le divertissement de la cour de Perse, et presque généralement de la ville de Schiraz. Il vint ensuite au cheval enchanté, dont la description, avec le récit des merveilles que l’Indien monté dessus avait fait voir devant une assemblée si célèbre, convainquit la princesse qu’on ne pouvait rien imaginer au monde de plus surprenant en ce genre. « Princesse, continua le prince de Perse, vous jugez bien que le roi mon père, qui n’épargne aucune dépense pour augmenter ses trésors des choses les plus rares et les plus curieuses dont il peut avoir connaissance, doit avoir été enflammé d’un grand désir d’y ajouter un cheval de cette nature. Il le fut en effet, et il n’hésita pas à demander à l’Indien ce qu’il l’estimait.
« La réponse de l’Indien fut des plus extravagantes : il dit qu’il n’avait pas acheté le cheval, mais qu’il l’avait acquis en échange d’une fille unique qu’il avait, et que comme il ne pouvait s’engager à s’en priver que sous une condition semblable, il ne pouvait le lui céder qu’en épousant, avec son consentement, la princesse ma sœur.
« La foule des courtisans qui environnaient le trône du roi mon père, qui entendirent l’extravagance de cette proposition, s’en moquèrent hautement, et en mon particulier j’en conçus une indignation si grande qu’il ne me fut pas possible de la dissimuler, d’autant plus que je m’aperçus que le roi mon père balançait sur ce qu’il devait répondre. En effet, je crus voir le moment qu’il allait lui accorder ce qu’il demandait, si je ne lui eusse représenté vivement le tort qu’il allait faire à sa gloire. Ma remontrance néanmoins ne fut pas capable de lui faire abandonner entièrement le dessein de sacrifier la princesse ma sœur à un homme si méprisable : il crut que je pourrais entrer dans son sentiment si une fois je pouvais comprendre comme lui, à ce qu’il s’imaginait, combien ce cheval était estimable par sa singularité. Dans cette vue, il voulut que je l’examinasse, que je le montasse, et que j’en fisse l’essai moi-même.
« Pour complaire au roi mon père, je montai le cheval, et dès que je fus dessus, comme j’avais vu l’Indien mettre la main à une cheville et la tourner pour se faire enlever avec le cheval, sans prendre autre enseignement de lui, je fis la même chose, et dans l’instant je fus enlevé en l’air d’une vitesse beaucoup plus grande que celle d’une flèche décochée par l’archer le plus robuste et le plus expérimenté.
« En peu de temps je fus si fort éloigné de la terre que je n’y distinguais plus aucun objet, et il me semblait que j’approchais si fort de la voûte du ciel que je craignais d’aller m’y briser la tête. Dans le mouvement rapide dont j’étais emporté, je fus longtemps comme hors de moi-même et hors d’état de faire attention au danger présent auquel j’étais exposé en plusieurs manières. Je voulus tourner à contresens la cheville que j’avais tournée d’abord ; mais je n’en expérimentai pas l’effet auquel je m’étais attendu. Le cheval continua de m’emporter vers le ciel, et ainsi de m’éloigner de la terre de plus en plus. Je m’aperçus enfin d’une autre cheville ; je la tournai, et le cheval, au lieu de s’élever davantage, commença à décliner vers la terre ; et comme je me trouvai bientôt dans les ténèbres de la nuit, et qu’il n’était pas possible de gouverner le cheval pour me faire poser dans un lieu où je ne courusse pas de danger, je tins la bride en un même état, et je me remis à la volonté de Dieu sur ce qui pourrait arriver de mon sort.
« Le cheval enfin se posa, je mis pied à terre, et en examinant le lieu, je me trouvai sur la terrasse de ce palais. Je trouvai la porte de l’escalier qui était entr’ouverte, je descendis sans bruit, et une porte ouverte, avec un peu de lumière, se présenta devant moi. J’avançai la tête, et comme j’eus vu des eunuques endormis et une grande lumière au travers d’une portière, la nécessité pressante où j’étais, nonobstant le danger inévitable dont j’étais menacé si les eunuques se fussent éveillés, m’inspira la hardiesse, pour ne pas dire la témérité, d’avancer légèrement et d’ouvrir la portière.
« Il n’est pas besoin, princesse, ajouta le prince, de vous dire le reste, vous le savez. Il ne me reste qu’à vous remercier de votre bonté et de votre générosité, et vous supplier de me marquer par quel endroit je puis vous témoigner ma reconnaissance d’un si grand bienfait, telle que vous en soyez satisfaite. Comme, selon le droit des gens, je suis déjà votre esclave, et que je ne puis plus vous offrir ma personne, il ne me reste plus que mon cœur. Que dis-je, princesse ! il n’est plus à moi, ce cœur ; vous me l’avez ravi par vos charmes, et d’une manière que, bien loin de vous le redemander, je vous l’abandonne. Ainsi, permettez-moi de vous déclarer que je ne vous connais pas moins pour maîtresse de mon cœur que de mes volontés. »
Ces dernières paroles du prince Firouz Schah furent prononcées d’un ton et d’un air qui ne laissèrent pas douter la princesse de Bengale un seul moment de l’effet qu’elle avait attendu de ses attraits. Elle ne fut pas scandalisée de la déclaration du prince de Perse, comme trop précipitée. Le rouge qui lui en monta au visage ne servit qu’à la rendre plus belle et plus aimable aux yeux du prince.
Quand le prince Firouz Schah eut achevé de parler : « Prince, reprit la princesse de Bengale, si vous m’avez fait un plaisir des plus sensibles en me racontant les choses surprenantes et merveilleuses que je viens d’entendre, d’un autre côté je n’ai pu vous regarder sans frayeur dans la plus haute région de l’air, et quoique j’eusse le bien de vous voir devant moi sain et sauf, je n’ai cessé néanmoins de craindre que dans le moment que vous m’avez appris que le cheval de l’indien était venu se poser si heureusement sur la terrasse de mon palais. La même chose pouvait arriver en mille autres endroits ; mais je suis ravie de ce que le hasard m’a donné la préférence et l’occasion de vous faire connaître que le même hasard pouvait vous faire adresser ailleurs, mais non pas où vous puissiez être reçu plus agréablement et avec plus de plaisir.
« Ainsi, prince, je me tiendrais offensée très-sensiblement si je voulais croire que la pensée que vous m’avez témoignée d’être mon esclave fût sérieuse, et que je ne l’attribuasse pas à votre honnêteté plutôt qu’à un sentiment sincère ; et la réception que je vous fis hier doit vous faire connaître que vous n’êtes pas moins libre qu’au milieu de la cour de Perse.
« Quant à votre cœur, ajouta la princesse de Bengale d’un ton qui ne marquait rien moins qu’un refus, comme je suis bien persuadée que vous n’avez pas attendu jusqu’à présent à en disposer, et que vous ne devez avoir fait choix que d’une princesse qui le mérite, je serais fort fâchée de vous donner lieu de lui faire une infidélité. »
Le prince Firouz Schah voulut protester à la princesse de Bengale qu’il était venu de Perse maître de son cœur ; mais dans le moment qu’il allait prendre la parole, une des femmes de la princesse, qui en avait l’ordre, vint avertir que le dîner était servi.
Cette interruption délivra le prince et la princesse d’une explication qui les eût embarrassés également, et dont ils n’avaient pas besoin. La princesse de Bengale demeura pleinement convaincue de la sincérité du prince de Perse ; et quant au prince, quoique la princesse ne se fût pas expliquée, il jugea néanmoins par ses paroles, et à la manière favorable dont il avait été écouté, qu’il avait lieu d’être content de son bonheur.
Comme la femme de la princesse tenait la portière ouverte, la princesse de Bengale, en se levant, dit au prince de Perse, qui fit la même chose, qu’elle n’avait pas coutume de dîner de si bonne heure ; mais, comme elle ne doutait pas qu’on ne lui eût fait faire un méchant souper, qu’elle avait donné ordre qu’on servît le dîner plus tôt qu’à l’ordinaire. Et en disant ces paroles elle le conduisit dans un salon magnifique où la table était préparée et chargée d’une grande abondance d’excellents mets. Ils se mirent à table, et dès qu’ils eurent pris place, des femmes esclaves de la princesse, en grand nombre, belles et richement habillées ; commencèrent un concert agréable d’instruments et de voix qui dura pendant tout le repas.
Comme le concert était des plus doux et ménagé de manière qu’il n’empêchait pas le prince de s’entretenir, ils passèrent une grande partie du repas, la princesse à servir le prince et à l’inviter à manger, et le prince, de son côté, à servir la princesse de ce qui lui paraissait le meilleur, afin de la prévenir, avec des manières et des paroles qui lui attiraient de nouvelles honnêtetés et de nouveaux compliments de la part de la princesse. Et dans ce commerce réciproque de civilités et d’attentions l’un pour l’autre, l’amour fit plus de progrès de part et d’autre qu’en un tête-à-tête prémédité.
Le prince et la princesse se levèrent enfin de table ; la princesse mena le prince de Perse dans un cabinet grand et magnifique par sa structure et par l’or et l’azur qui l’embellissaient avec symétrie, et richement meublé. Ils s’assirent sur le sofa, qui avait une vue très-agréable sur le jardin du palais, qui fut admiré par le prince Firouz Schah pour la variété des fleurs, des arbustes et des arbres tout différents de ceux de Perse, auxquels ils ne cédaient pas en beauté. En prenant occasion de lier la conversation avec la princesse par cet endroit : « Princesse, dit-il, j’avais cru qu’il n’y avait au monde que la Perse où il y eût des palais superbes et des jardins admirables dignes de la majesté des rois ; mais je vois bien que partout où il y a de grands rois, les rois savent se faire bâtir des demeures convenables à leur grandeur et à leur puissance, et s’il y a de la différence dans la manière de bâtir et dans les accompagnements, elles se ressemblent dans la grandeur et dans la magnificence.
« – Prince, reprit la princesse de Bengale, comme je n’ai aucune idée des palais de Perse, je ne puis porter mon jugement sur la comparaison que vous en faites avec le mien, pour vous en dire mon sentiment. Mais quelque sincère que vous puissiez être, j’ai de la peine à me persuader qu’elle soit juste. Vous voudrez bien que je croie que la complaisance y a beaucoup de part. Je ne veux pourtant pas mépriser mon palais devant vous : vous avez de trop bons yeux et vous êtes d’un trop bon goût pour n’en pas juger sainement. Mais je vous assure que je le trouve très-médiocre quand je le mets en parallèle avec celui du roi mon père, qui le surpasse infiniment en grandeur, en beauté et en richesses. Vous m’en direz vous-même ce que vous en penserez quand vous l’aurez vu. Puisque le hasard vous a amené jusqu’à la capitale de ce royaume, je ne doute pas que vous ne vouliez bien le voir et y saluer le roi mon père, afin qu’il vous rende les honneurs dus à un prince de votre rang et de votre mérite. »
En faisant naître au prince de Perse la curiosité de voir le palais de Bengale, et d’y saluer le roi son père, la princesse se flattait que si elle pouvait y réussir, son père, en voyant un prince si bien fait, si sage et si accompli en toutes sortes de belles qualités, pourrait peut-être se résoudre à lui proposer une alliance, en offrant de la lui donner pour épouse. Et par là, comme elle était bien persuadée qu’elle n’était pas indifférente au prince, et que le prince ne refuserait pas d’entrer dans cette alliance, elle espérait de parvenir à l’accomplissement de ses souhaits, en gardant la bienséance convenable à une princesse qui voulait paraître être soumise aux volontés du roi son père. Mais le prince de Perse ne lui répondit pas sur cet article conformément à ce qu’elle en avait pensé.
-
Les Mille et Une Nuits - Tome I
Contes arabes. — Histoire du Sultan des Indes.
Fable. — L'Ane, le Bœuf et le Laboureur.
Iere nuit. — Le Marchand et le Génie.
Histoire du premier Vieillard et de la Biche.
Histoire du second Vieillard et des deux Chiens noirs.
Histoire du Pécheur.
Histoire du Roi grec et du médecin Douban.
Histoire du Mari et du Perroquet.
Histoire du Vizir puni.
Histoire du Vizir puni. suite.
Histoire du jeune Roi des Iles Noires.
Histoire du jeune Roi des Iles Noires. suite.
Histoire des trois Calenders, fils de rois, et de cinq Dames de Bagdad.
Histoire des trois Calenders, fils de rois, et de cinq Dames de Bagdad. suite.
Histoire du premier Calender, fils de roi.
Histoire du second Calender, fils de roi.
Histoire de l'Envieux et de l'Envié.
Histoire de l'Envieux et de l'Envié. suite.
Histoire du troisième Calender, fils de roi.
Histoire du troisième Calender, fils de roi. suite. -
Les Mille et Une Nuits - Tome II
Histoire de Zobéide.
Histoire d'Amine.
Histoire des trois Pommes.
Histoire de la Dame massacrée et du jeune homme son mari.
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan.
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan. suite1
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan. suite 2.
Histoire du petit Bossu.
Histoire que raconta le Marchand chrétien.
Histoire que raconta le Marchand chrétien. suite.
Histoire racontée par le Pourvoyeur du sultan de Casgar.
Histoire racontée par le Pourvoyeur du sultan de Casgar. suite. -
Les Mille et Une Nuits - Tome III
Histoire racontée par le Médecin juif.
Histoire que raconte le Tailleur.
Histoire du Barbier.
Histoire du premier frère du Barbier.
Histoire du second frère du Barbier.
Histoire du troisième frère du Barbier.
Histoire du quatrième frère du Barbier.
Histoire du cinquième frère du Barbier.
Histoire du sixième frère du Barbier.
Histoire d'Aboulhassan Ali Ebn Becar et de Schemselnihar, favorite du Calife Haroun-al-Raschid.
Histoire d'Aboulhassan Ali Ebn Becar et de Schemselnihar, favorite du Calife Haroun-al-Raschid. suite.
Lettre de Schemselnihar au prince de Perse Ali Ebn Becar.
Réponse du prince de Perse à la lettre de Schemselnihar.
Lettre de Schemselnihar au prince de Perse.
Réponse du prince de Perse à Schemselnihar.
Réponse du prince de Perse à Schemselnihar. suite.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne. suite 2.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne. suite 3.
Lettre du calife Haroun Alraschid au roi de Balsora. -
Les Mille et Une Nuits - Tome IV
Histoire des amours de Camaralzaman, prince de l'Ile des Enfants de Khaledan, et de Badoure, princesse de la Chine.
Histoire des amours de Camaralzaman, prince de l'Ile des Enfants de Khaledan, et de Badoure, princesse de la Chine. suite.
Suite de l'histoire de la princesse de la Chine.
Histoire de Marzavan avec la suite de celle de Camaralzaman.
Billet du prince Camaralzaman à la princesse de la Chine.
Séparation du prince Caramalzaman d'avec la princesse Badoure.
Histoire de la princesse Badoure après la séparation du prince Camaralzaman.
Suite de l'histoire du prince Camaralzaman depuis sa séparation d'avec la princesse Badoure.
Histoire des princes Amgiad et Assad.
Le prince Assad arrêté en entrant dans la ville des Mages.
Histoire du prince Amgiad et d'une dame de la ville des Mages.
Suite de l'histoire du prince Assad.
Histoire de Sindbad le marin.
Premier vovage.de Sindbad le marin.
Second voyage de Sindbad le marin.
Troisième vovage de Sindbad le marin.
Quatrième voyage de Sindbad le marin.
Cinquième voyage de Sindbad le marin.
Sixième voyage de Siudbad le malin.
Septième et dernier voyage de Sindbad le marin.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal. suite. 2.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal. suite. 3 -
Les Mille et Une Nuits - Tome V
Histoire de Ganem, fils d'Abou Aïoub, surnommé l'Esclave d'amour.
Lettre du calife Haroun Alraschid à Mohammed Zinebi, roi de Syrie.
Histoire du prince Zeyn-Alasnam et du Roi des Génies.
Histoire de Codadad et de ses frères.
Histoire de la Princesse de Deryabar.
Histoire du Dormeur éveillé.
Histoire du Dormeur éveillé. suite.2
Histoire du Dormeur éveillé. suite.3 -
Les Mille et Une Nuits - Tome VI
Histoire de la Lampe merveilleuse.
Histoire de la Lampe merveilleuse. suite.2
Histoire de la Lampe merveilleuse. suite.3
Aventures du calife Haroun Alraschid.
Histoire de l'aveugle Baba Abdalla.
Histoire de Sidi Nouman.
Histoire de Cogia Hassan Alhabbal.
Suite de l'histoire de Cogia Hassan Alhabbal.
Histoire d'Ali Baba et de Quarante Voleurs exterminés par une esclave.
Histoire d'Ali Baba et de Quarante Voleurs exterminés par une esclave. suite.1 -
Les Mille et Une Nuits - Tome VII
Histoire d'Ali Cogia, marchand de Bagdad.
Histoire du Cheval enchanté.
Histoire du Cheval enchanté. suite.
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou.
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou. suite.2
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou. suite.3
Histoire de Deux Sœurs jalouses de leur cadette.
Histoire de Deux Sœurs jalouses de leur cadette.
-
Les Mille et Une Nuits - Tome VIII
Préface du traducteur de la continuation des Mille et une Nuits
Nouvelles Aventures du calife Haroun Alraschild, ou Histoire de la petite fille de Chosroès Anouschirvan
Le Bimaristan, ou Histoire du jeune marchand de Bagdad et de la dame inconnue
Le Médecin et le jeune traiteur de Bagdad.
Histoire du sage Hicar.
Histoire du roi Azadbakht, ou des dix visirs.
Histoire du marchand devenu malheureux.
Histoire du marchand imprudent et de ses deux enfans.
Histoire d’Abousaber, ou de l’homme patient.
Histoire du prince Behezad.
Histoire du roi Dadbin, ou de la vertueuse Aroua.
Histoire du roi Bakhtzeman.
Histoire du roi Khadidan.
Histoire du roi Beherkerd.
Histoire du roi Hanschah et d’Abouteman.
Histoire du roi Ibrahim et de son fils
Histoire de Soleïman-schah.
Histoire de l’esclave sauvé du supplice -
Les Mille et Une Nuits - Tome IX
Attaf ou L’Homme généreux.
Histoire du prince Habib et de Dorrat Algoase.
Histoire du roi Sapor, souverain des isle Bellour ; de Camar Alzeman, fille du génie Alatrous, et de Dorrat Algoase
Histoire de Naama et de Naam.
Histoire d’Alaeddin.
Histoire d’Abou Mohammed Alkeslan.
Histoire d’Aly Mohammed le joaillier, ou du faux calife.
- Extraits : Cours de littérature ancienne et moderne tome IX. par J.F. Laharpe -1825.
- Les Mille et une nuits par Galland, illustrés par : MM. FRANÇAIS, H. BARON, ED. WATTIER, LA VILLE, etc...Revus et corrigés sur l'édition Princeps de 1704.Nouvelle édition de 1861.
Dans vos réponses soyez polis et affables. Ici vous êtes chez vous, ce site est fait pour vous, participez, réagissez, enfin faites comme chez vous. Merci.
blog comments powered by








"J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique,-
La ville et la campagne, enfin tout; il n'est rien-
Qui ne me soit souverain bien, -
Jusqu'au sombre plaisir d'un coeur mélancolique ?"
Saadi disait : " Si la peste donnait des pensions, la peste trouverait encore des flatteurs et des serviteurs".
lorsqu'on n'a pas ce que l'on aime. - Il faut aimer ce que l'on a." 



