Princesse, reprit le prince, le rapport que vous venez de me faire de la préférence que vous donnez au palais du roi de Bengale sur le vôtre, me suffit pour ne pas faire difficulté de croire qu’il est sincère. Quant à la proposition que vous me faites de rendre mes respects au roi votre père, je me ferais non-seulement un plaisir, mais même un grand honneur de m’en acquitter. Mais, princesse, ajouta-t-il, je vous en fais juge vous-même : me conseilleriez-vous de me présenter devant la majesté d’un si grand monarque comme un aventurier, sans suite et sans un train convenable à mon rang ?
« – Prince, repartit la princesse, que cela ne vous fasse pas de peine : vous n’avez qu’à vouloir, l’argent ne vous manquera pas pour vous faire un tel train qu’il vous plaira ; je vous en fournirai. Nous avons ici des négociants de votre nation en grand nombre ; vous pouvez en choisir autant que vous le jugerez à propos pour vous faire une maison qui vous fera honneur. »
Le prince Firouz Schah pénétra l’intention de la princesse de Bengale, et la marque sensible qu’elle lui donnait de son amour par cet endroit augmenta la passion qu’il avait conçue pour elle ; mais, quelque forte qu’elle fût, elle ne lui fit pas oublier son devoir. Il lui répliqua sans hésiter : « Princesse, dit-il, j’accepterais de bon cœur l’offre obligeante que vous me faites, dont je ne puis assez vous marquer ma reconnaissance, si l’inquiétude où le roi mon père doit être de mon éloignement ne m’en empêchait absolument. Je serais indigne des bontés et de la tendresse qu’il a toujours eues pour moi si je ne retournais au plus tôt, et ne me rendais auprès de lui pour les faire cesser. Je le connais, et pendant que j’ai eu le bonheur de jouir de l’entretien d’une princesse si aimable, je suis persuadé qu’il est plongé dans des douleurs mortelles, et qu’il a perdu l’espérance de me revoir. J’espère que vous me ferez la justice de comprendre que je ne puis pas sans ingratitude, et même sans crime, me dispenser d’aller lui rendre la vie, dont un retour différé trop longtemps pourrait lui causer la perte.
« Après cela, princesse, continua le prince de Perse, si vous me le permettez, et que vous me jugiez digne d’aspirer au bonheur de devenir votre époux, comme le roi mon père m’a toujours témoigné qu’il ne voulait pas me contraindre dans le choix d’une épouse, je n’aurais pas de peine à obtenir de lui de revenir, non pas en inconnu, mais en prince, demander de sa part au roi de Bengale de contracter alliance avec lui par notre mariage. Je suis persuadé qu’il s’y portera de lui-même dès que je l’aurai informé de la générosité avec laquelle vous m’avez accueilli dans ma disgrâce. »
De la manière que le prince venait de s’expliquer, la princesse de Bengale était trop raisonnable pour insister à lui persuader de se faire voir au roi de Bengale, et d’exiger de lui de rien faire contre son devoir et contre son honneur. Mais elle fut alarmée du prompt départ qu’il méditait, à ce qu’il lui parut, et elle craignit, s’il prenait congé d’elle si tôt, que, bien loin de tenir la promesse qu’il lui faisait, il ne l’oubliât dès qu’il aurait cessé de la voir. Pour l’en détourner, elle lui dit : « Prince, en vous faisant la proposition de contribuer à vous mettre en état de voir le roi mon père, mon intention n’a pas été de m’opposer à une excuse aussi légitime que celle que vous m’apportez, et que je n’avais pas prévue. Je me rendrais complice moi-même de la faute que vous commettriez, si j’en avais la pensée. Mais je ne puis approuver que vous songiez à partir aussi promptement que vous semblez vous le proposer. Accordez au moins à mes prières la grâce que je vous demande, de vous donner le temps de vous reconnaître, et puisque mon bonheur a voulu que vous soyez arrivé dans le royaume de Bengale plutôt qu’au milieu d’un désert, (ou que sur le sommet d’une montagne si escarpée qu’il vous eût été impossible d’en descendre), d’y faire un séjour suffisant pour en porter des nouvelles un peu détaillées à la cour de Perse. »
Ce discours de la princesse de Bengale avait pour but que le prince Firouz Schah, en faisant avec elle un séjour de quelque durée, devînt insensiblement plus passionné pour ses charmes, dans l’espérance que, par ce moyen, l’ardent désir qu’elle apercevait en lui de retourner en Perse se ralentirait, et qu’alors il pourrait se déterminer à paraître en public, et à se faire voir au roi de Bengale. Le prince de Perse ne put honnêtement lui refuser la grâce qu’elle lui demandait, après la réception et l’accueil favorable qu’il en avait reçu. Il eut la complaisance d’y condescendre, et la princesse ne songea plus qu’à lui rendre son séjour agréable par tous les divertissements qu’elle put imaginer.
Pendant plusieurs jours, ce ne furent que fêtes, que bals, que concerts, que festins ou collations magnifiques, que promenades dans le jardin et que chasses dans le parc du palais, où il y avait toute sorte de bêtes fauves, de cerfs, de biches, daims, chevreuils, et d’autres semblables particulières au royaume de Bengale, dont la chasse non dangereuse pouvait convenir à la princesse.
À la fin de ces chasses, le prince et la princesse se rejoignaient dans quelque bel endroit du parc, où on leur étendait un grand tapis avec des coussins, afin qu’ils fussent assis plus commodément. Là, en reprenant leurs esprits et en se remettant de l’exercice violent qu’ils venaient de se donner, ils s’entretenaient sur divers sujets. Sur toute chose, la princesse de Bengale prenait un grand soin de faire tomber la conversation sur la grandeur, la puissance, les richesses et le gouvernement de la Perse, afin que du discours du prince Firouz Schah elle pût à son tour prendre occasion de lui parler du royaume de Bengale et de ses avantages, et par-là gagner sur son esprit de le faire résoudre à s’y arrêter. Mais il arriva le contraire de ce qu’elle s’était proposé.
En effet, le prince de Perse, sans rien exagérer, lui fit un détail si avantageux de la grandeur du royaume de Perse, de la magnificence et de l’opulence qui y régnaient, de ses forces militaires, de son commerce par terre et par mer jusqu’aux pays les plus éloignés, dont quelques-uns lui étaient inconnus, et de la multitude de ses grandes villes, presque toutes aussi peuplées que celle qu’il avait choisie pour sa résidence, où il y avait même des palais tout meublés, prêts à le recevoir selon les différentes saisons, de manière qu’il était à son choix de jouir d’un printemps perpétuel, que, avant qu’il eût achevé, la princesse regarda le royaume de Bengale comme de beaucoup inférieur à celui de Perse par plusieurs endroits. Il arriva même que, quand il eut fini son discours, et qu’il l’eut priée de l’entretenir à son tour des avantages du royaume de Bengale, elle ne put s’y résoudre qu’après plusieurs instances de la part du prince.
La princesse de Bengale donna donc cette satisfaction au prince Firouz Schah, mais en diminuant plusieurs avantages par où il était constant que le royaume de Bengale surpassait le royaume de Perse. Elle lui fit si bien connaître la disposition où elle était de l’y accompagner, qu’il jugea qu’elle pourrait y consentir à la première proposition qu’il lui en ferait. Mais il crut qu’il ne serait à propos de la lui faire que quand il aurait eu la complaisance de demeurer avec elle assez de temps pour la mettre dans son tort au cas qu’elle voulût le retenir un peu plus longtemps, et l’empêcher de satisfaire au devoir indispensable de se rendre auprès du roi son père.
Pendant deux mois entiers, le prince Firouz Schah s’abandonna entièrement aux volontés de la princesse de Bengale, en se prêtant à tous les divertissements qu’elle put imaginer, et qu’elle voulut bien lui donner, comme si jamais il n’eût dû faire autre chose que de passer la vie avec elle de la sorte. Mais dès que ce terme fut écoulé, il lui déclara sérieusement qu’il n’y avait que trop longtemps qu’il manquait à son devoir, et il la pria de lui accorder enfin la liberté de s’en acquitter, en lui répétant la promesse qu’il lui avait déjà faite de revenir incessamment, et dans un équipage digne d’elle et digne de lui, la demander en mariage, dans les formes, au roi de Bengale.
« Princesse, ajouta le prince, mes paroles peut-être vous seront suspectes, et sur la permission que je vous demande, vous m’avez déjà mis au rang de ces faux amants qui mènent l’objet de leur amour en oubli dès qu’ils s’en sont éloignés. Mais pour marque de la passion non feinte et non dissimulée avec laquelle je suis persuadé que la vie ne me peut être agréable qu’avec une princesse aussi aimable que vous l’êtes, et qui m’aime, comme je ne veux pas en douter, j’oserais vous demander la grâce de vous emmener avec moi si je ne craignais que vous ne prissiez ma demande pour une offense. »
Comme le prince Firouz Schah se fut aperçu que la princesse avait rougi à ces dernières paroles, et que, sans aucune marque de colère, elle hésitait sur le parti qu’elle devait prendre : « Princesse, continua-t-il, pour ce qui est du consentement du roi mon père et de l’accueil avec lequel il vous recevra dans son alliance, je puis vous en assurer. Quant à ce qui regarde le roi de Bengale, après les marques de tendresse, d’amitié et de considération qu’il a toujours eues et qu’il conserve encore pour vous, il faudrait qu’il fût tout autre que vous me l’avez dépeint, c’est-à-dire ennemi de votre repos et de votre bonheur, s’il ne recevait avec bienveillance l’ambassade que le roi mon père lui enverrait pour obtenir l’approbation de notre mariage. »
La princesse de Bengale ne répondit rien à ce discours du prince de Perse ; mais son silence et ses yeux baissés lui firent connaître mieux qu’aucune autre déclaration qu’elle n’avait pas de répugnance à l’accompagner en Perse et qu’elle y consentait. La seule difficulté qu’elle parut y trouver fut que le prince de Perse ne fût pas assez expérimenté pour gouverner le cheval, et qu’elle craignait de se trouver avec lui dans le même embarras que quand il en avait fait l’essai. Mais le prince Firouz Schah la délivra si bien de cette crainte, en lui persuadant qu’elle pouvait s’en fier à lui, et qu’après ce qui lui était arrivé, il pouvait défier l’Indien même de le gouverner avec plus d’adresse que lui, qu’elle ne songea plus qu’à prendre avec lui les mesures pour partir si secrètement que personne de son palais ne pût avoir le moindre soupçon de leur dessein.
Elle réussit, et dès le lendemain matin, un peu avant la pointe du jour, que tout son palais était encore enseveli dans un profond sommeil, comme elle se fut rendue sur la terrasse avec le prince, le prince tourna le cheval du côté de la Perse, dans un endroit où la princesse pouvait elle-même s’asseoir en croupe aisément. Il monta le premier, et quand la princesse se fut assise derrière lui à sa commodité, qu’elle l’eut embrassé de la main pour plus grande sûreté, et qu’elle lui eut marqué qu’il pouvait partir, il tourna la même cheville qu’il avait tournée dans la capitale de la Perse, et le cheval les enleva en l’air.
Le cheval fit sa diligence ordinaire, et le prince Firouz Schah le gouverna de manière que, environ en deux heures et demie, il découvrit la capitale de la Perse. Il n’alla pas descendre dans la grande place d’où il était parti, ni dans le palais du sultan, mais dans un palais de plaisance peu éloigne de la ville. Il mena la princesse dans le plus bel appartement, où il lui dit que, pour lui faire rendre les honneurs qui lui étaient dus, il allait avertir le sultan son père de leur arrivée, et qu’elle le reverrait incessamment ; que cependant il donnait ordre au concierge du palais, qui était présent, de ne lui laisser manquer de rien de toutes les choses dont elle pouvait avoir besoin.
Après avoir laissé la princesse dans l’appartement, le prince Firouz Schah commanda au concierge de lui faire seller un cheval. Le cheval lui fut amené, il le monta, et après avoir renvoyé le concierge auprès de la princesse, avec ordre, sur toute chose, de la faire déjeuner de ce qui pouvait lui être servi le plus promptement, il partit, et dans le chemin et dans les rues de la ville par où il passa pour se rendre au palais, il fut reçu aux acclamations du peuple, qui changea sa tristesse en joie après avoir désespéré de le revoir jamais depuis qu’il avait disparu. Le sultan son père donnait audience quand il se présenta devant lui au milieu de son conseil, qui était tout en habit de deuil, comme le sultan, depuis le jour que le cheval l’avait emporté. Il le reçut en l’embrassant avec des larmes de joie et de tendresse ; il lui demanda avec empressement ce que le cheval de l’Indien était devenu.
Cette demande donna lieu au prince de prendre l’occasion de raconter au sultan son père l’embarras et le danger où il s’était trouvé après que le cheval l’eut enlevé dans l’air, de quelle manière il s’en était tiré, et comment il était arrivé ensuite au palais de la princesse de Bengale, la bonne réception qu’elle lui avait faite, le motif qui l’avait obligé de faire avec elle un plus long séjour qu’il ne devait, et la complaisance qu’il avait eue de ne la pas désobliger, jusqu’à obtenir d’elle enfin de venir en Perse avec lui, après lui avoir promis de l’épouser.
« Et, Sire, ajouta le prince en achevant, après lui avoir promis en même temps que vous ne me refuseriez pas votre consentement, je viens de l’amener avec moi sur le cheval de l’Indien ; elle attend dans un des palais de plaisance de Votre Majesté, où je l’ai laissée, que j’aille lui annoncer que je ne lui ai pas fait la promesse en vain. »
À ces paroles, le prince se prosterna devant le sultan son père pour le fléchir ; mais le sultan l’en empêcha, il le retint, et en l’embrassant une seconde fois : « Mon fils, dit-il, non-seulement je consens à votre mariage avec la princesse de Bengale, je veux même aller au devant d’elle en personne, la remercier de l’obligation que je lui ai en mon particulier, l’amener dans mon palais, et célébrer ses noces dès aujourd’hui. »
Ainsi le sultan, après avoir donné les ordres pour l’entrée qu’il voulait faire à la princesse de Bengale, ordonné que l’on quittât l’habit de deuil et que les réjouissances commençassent par le concert des timbales, des trompettes et des tambours, avec les autres instruments guerriers, commanda qu’on allât faire sortir l’Indien de prison et qu’on le lui amenât.
L’Indien lui fut amené, et quand on le lui eut présenté : « Je m’étais assuré de ta personne, lui dit le sultan, afin que ta vie, qui cependant n’eût pas été une victime suffisante ni à ma colère ni à ma douleur, me répondît de celle du prince mon fils. Rends grâce à Dieu de ce que je l’ai retrouvé. Va, reprends ton cheval et ne parais plus devant moi. »
Quand l’Indien fut hors de la présence du sultan de Perse, comme il avait appris de ceux qui étaient venus le délivrer de prison que le prince Firouz Schah était de retour avec la princesse qu’il avait amenée avec lui sur le cheval enchanté, le lieu où il avait mis pied à terre et où il l’avait laissée, et que le sultan se disposait à aller la prendre et l’amener à son palais, il n’hésita pas à le devancer lui et le prince de Perse, et, sans perdre de temps, il se rendit en diligence au palais de plaisance, et en s’adressant au concierge, il dit qu’il venait de la part du sultan de Perse pour prendre la princesse de Bengale en croupe sur le cheval, et la mener en l’air au sultan, qui l’attendait, disait-il, dans la place de son palais pour la recevoir et donner ce spectacle à sa cour et à la ville de Schiraz.
L’Indien était connu du concierge, qui savait que le sultan l’avait fait arrêter, et le concierge fit d’autant moins de difficulté à ajouter foi à sa parole, qu’il le voyait en liberté. Il se présenta à la princesse de Bengale, et la princesse n’eut pas plutôt appris qu’il venait particulièrement de la part du prince de Perse, qu’elle consentit à ce que le prince souhaitait, comme elle se le persuadait.
L’Indien, ravi en lui-même de la facilité qu’il trouvait à faire réussir sa méchanceté, monta le cheval, prit la princesse en croupe, avec l’aide du concierge, il tourna la cheville, et aussitôt le cheval les enleva, lui et la princesse, au plus haut de l’air.
Dans le même moment, le sultan de Perse, suivi de sa cour, sortait de son palais pour se rendre au palais de plaisance, et le prince de Perse venait de prendre le devant pour préparer la princesse de Bengale à le recevoir, comme l’Indien affectait de passer au-dessus de la ville avec sa proie, pour braver le sultan et le prince, et pour se venger du traitement injuste qui lui avait été fait, comme il le prétendait.
Quand le sultan de Perse eut aperçu le ravisseur, qu’il ne méconnut pas, il s’arrêta avec un étonnement d’autant plus sensible et plus affligeant qu’il n’était pas possible de le faire repentir de l’affront insigne qu’il lui faisait avec un si grand éclat. Il le chargea de mille imprécations avec ses courtisans et avec tous ceux qui furent témoins d’une insolence si signalée et de cette méchanceté sans égale.
L’Indien, peu touché de ces malédictions, dont le bruit arriva jusqu’à lui, continua sa route pendant que le sultan de Perse rentra dans son palais, extrêmement mortifié de recevoir une injure aussi atroce et de se voir dans l’impuissance d’en punir l’auteur.
Mais quelle fut la douleur du prince Firouz Schah quand il vit qu’à ses propres yeux, sans pouvoir y apporter empêchement, l’Indien lui enlevait la princesse de Bengale, qu’il aimait si passionnément qu’il ne pouvait plus vivre sans elle ! À cet objet, auquel il ne s’était pas attendu, il demeura comme immobile, et avant qu’il eût délibéré s’il se déchaînerait en injures contre l’Indien, ou s’il plaindrait le sort déplorable de la princesse, et s’il lui demanderait pardon du peu de précaution qu’il avait pris pour se la conserver, elle qui s’était livrée à lui d’une manière qui marquait si bien combien il en était aimé, le cheval, qui emportait l’un et l’autre avec une rapidité incroyable, les avait dérobés à sa vue. Quel parti prendre ? Retournera-t-il au palais du sultan son père se renfermer dans son appartement pour se plonger dans l’affliction, sans se donner aucun mouvement à la poursuite du ravisseur, pour délivrer sa princesse de ses mains et le punir comme il le méritait ? Sa générosité, son amour, son courage, ne le permettent pas. Il continue son chemin jusqu’au palais de plaisance.
À l’arrivée du prince, le concierge, qui s’était aperçu de sa crédulité et qu’il s’était laissé tromper par l’Indien, se présente devant lui les larmes aux yeux, se jette à ses pieds, s’accuse lui-même du crime qu’il croit avoir commis, et se condamne à la mort, qu’il attend de sa main.
« Lève-toi, lui dit le prince ; ce n’est pas à toi que j’impute l’enlèvement de ma princesse, je ne l’impute qu’à moi-même et qu’à ma simplicité. Sans perdre de temps, va-moi chercher un habillement de derviche et prends garde de dire que c’est pour moi. »
Peu loin du palais de plaisance, il y avait un couvent de derviches, dont le scheikh, ou supérieur, était ami du concierge. Le concierge alla le trouver, et en lui faisant une fausse confidence de la disgrâce d’un officier de considération de la cour, auquel il avait de grandes obligations, et qu’il était bien aise de favoriser pour lui donner lieu de se soustraire à la colère du sultan, il n’eut pas de peine à obtenir ce qu’il demandait. Il apporta l’habillement complet de derviche au prince Firouz Schah. Le prince s’en revêtit après s’être dépouillé du sien. Déguisé de la sorte, et, pour la dépense et pour le besoin du voyage qu’il allait entreprendre, muni d’une boîte de perles et de diamants qu’il avait apportée pour en faire présent à la princesse de Bengale, il sortit du palais de plaisance à l’entrée de la nuit ; et, incertain de la route qu’il devait prendre, mais résolu de ne pas revenir qu’il n’eût retrouvé sa princesse et qu’il ne la ramenât, il se mit en chemin.
Revenons à l’Indien. Il gouverna le cheval enchanté de manière que le même jour il arriva de bonne heure dans un bois, près de la capitale du royaume de Cachemire. Comme il avait besoin de manger, et qu’il jugea que la princesse de Bengale pouvait être dans le même besoin, il mit pied à terre dans ce bois, en un endroit où il laissa la princesse sur un gazon, près d’un ruisseau d’une eau très-fraîche et très-claire.
Pendant l’absence de l’Indien, la princesse de Bengale, qui se voyait sous la puissance d’un indigne ravisseur, dont elle redoutait la violence, avait songé à se dérober et à chercher un lieu d’asile ; mais comme elle avait mangé fort légèrement le matin, à son arrivée au palais de plaisance, elle se trouva dans une faiblesse si grande quand elle voulut exécuter son dessein, qu’elle fut contrainte de l’abandonner et de demeurer sans autre ressource que dans son courage, avec une ferme résolution de souffrir plutôt la mort que de manquer de fidélité au prince de Perse. Ainsi elle n’attendit pas que l’Indien l’invitât une seconde fois à manger. Elle mangea, et elle reprit assez de force pour répondre courageusement aux discours insolents qu’il commença de lui tenir à la fin du repas. Après plusieurs menaces, comme elle vit que l’Indien se préparait à lui faire violence, elle se leva pour lui résister, en poussant de grands cris. Ces cris attirèrent en un moment une troupe de cavaliers qui les environnèrent, elle et l’Indien.
C’était le sultan du royaume de Cachemire, lequel, en revenant de la chasse avec sa suite, passait par cet endroit-là, heureusement pour la princesse de Bengale, et qui était accouru au bruit qu’il avait entendu. Il s’adressa à l’Indien, et lui demanda qui il était et ce qu’il prétendait de la dame qu’il voyait. L’Indien répondit avec impudence que c’était sa femme, et qu’il n’appartenait à personne d’entrer en connaissance du démêlé qu’il avait avec elle.
La princesse, qui ne connaissait ni la qualité ni la dignité de celui qui se présentait si à propos pour la délivrer, démentit l’Indien. « Seigneur, qui que vous soyez, reprit-elle, que le ciel envoie à mon secours, ayez compassion d’une princesse, et n’ajoutez pas foi à un imposteur. Dieu me garde d’être femme d’un Indien aussi vil et aussi méprisable ! C’est un magicien abominable qui m’a enlevée aujourd’hui au prince de Perse, auquel j’étais destinée pour épouse, et qui m’a amenée ici sur le cheval enchanté que vous voyez. »
La princesse de Bengale n’eut pas besoin d’un plus long discours pour persuader au sultan de Cachemire qu’elle disait la vérité. Sa beauté, son air de princesse et ses larmes parlaient pour elle. Elle voulut poursuivre ; mais, au lieu de l’écouter, le sultan de Cachemire, justement indigné de l’insolence de l’Indien, le fit environner sur-le-champ, et commanda qu’on lui coupât la tête. Cet ordre fut exécuté avec d’autant plus de facilité que l’Indien, qui avait commis ce rapt à la sortie de sa prison, n’avait aucune arme pour se défendre.
La princesse de Bengale, délivrée de la persécution de l’Indien, tomba dans une autre qui ne lui fut pas moins douloureuse. Le sultan, après lui avoir fait donner un cheval, l’emmena à son palais, où il la logea dans l’appartement le plus magnifique après le sien, et il lui donna un grand nombre de femmes esclaves pour être auprès d’elle et pour la servir, avec des eunuques pour sa garde. Il la mena lui-même jusque dans cet appartement, où, sans lui donner le temps de le remercier de la grande obligation qu’elle lui avait, de la manière qu’elle l’avait médité : « Princesse, dit-il, je ne doute pas que vous n’ayez besoin de repos : je vous laisse en liberté de le prendre. Demain, vous serez plus en état de m’entretenir des circonstances de l’étrange aventure qui vous est arrivée. » Et en achevant ces paroles, il se retira.
La princesse de Bengale était dans une joie inexprimable de se voir en si peu de temps délivrée de la persécution d’un homme qu’elle ne pouvait regarder qu’avec horreur, et elle se flatta que le sultan de Cachemire voudrait bien mettre le comble à sa générosité en la renvoyant au prince de Perse, quand elle lui aurait appris de quelle manière elle était à lui et qu’elle l’aurait supplié de lui faire cette grâce. Mais elle était bien éloignée de voir l’accomplissement de l’espérance qu’elle avait conçue.
En effet, le roi de Cachemire avait résolu de l’épouser le lendemain, et il en avait fait annoncer les réjouissances dès la pointe du jour, par le son des timbales, des tambours, des trompettes et d’autres instruments propres à inspirer la joie, qui retentissaient non-seulement dans le palais, mais même par toute la ville. La princesse de Bengale fut éveillée par le bruit de ces concerts tumultueux, et elle en attribua la cause à tout autre motif que celui pour lequel il se faisait entendre. Mais quand le sultan de Cachemire, qui avait donné ordre qu’on l’avertît lorsqu’elle serait en état de recevoir visite, fut venu la lui rendre, et qu’après s’être informé de sa santé, il lui eut fait connaître que les fanfares qu’elle entendait étaient pour rendre leurs noces plus solennelles, et l’eut priée en même temps d’y prendre part, elle en fut dans une consternation si grande qu’elle tomba évanouie.
Les femmes de la princesse, qui étaient présentes, accoururent à son secours, et le sultan lui-même s’employa pour la faire revenir ; mais elle demeura longtemps dans cet état avant qu’elle reprît ses esprits. Elle les reprit enfin, et alors, plutôt que de manquer à la foi qu’elle avait promise au prince Firouz Schah, en consentant aux noces que le sultan de Cachemire avait résolues sans la consulter, elle prit le parti de feindre que l’esprit venait de lui tourner dans l’évanouissement. Dès lors elle commença à dire des extravagances en présence du sultan, elle se leva même comme pour se jeter sur lui, de manière que le sultan fut fort surpris et fort affligé de ce contre-temps fâcheux. Comme il vit qu’elle ne revenait pas en son bon sens, il la laissa avec ses femmes, auxquelles il recommanda de ne la pas abandonner et de prendre un grand soin de sa personne. Pendant la journée, il prit celui d’envoyer souvent s’informer de l’état où elle se trouvait, et chaque fois on lui rapporta ou qu’elle était au même état, ou que le mal augmentait plutôt que de diminuer. Le mal parut même plus violent sur le soir que pendant le jour, et de la sorte, le sultan de Cachemire ne fut pas cette nuit-là aussi heureux qu’il se l’était promis.
La princesse de Bengale ne continua pas seulement le lendemain ses discours extravagants et d’autres marques d’une grande aliénation d’esprit ; ce fut la même chose les jours suivants, jusqu’à ce que le sultan de Cachemire fut contraint d’assembler les médecins de sa cour, de leur parler de cette maladie et de leur demander s’ils ne savaient pas de remèdes pour la guérir.
Les médecins, après une consultation entre eux, répondirent d’un commun accord qu’il y avait plusieurs sortes et plusieurs degrés de cette maladie, dont les unes, selon leur nature, pouvaient se guérir, et les autres étaient incurables, et qu’ils ne pouvaient juger de quelle nature était celle de la princesse de Bengale qu’ils ne la vissent. Le sultan ordonna eux eunuques de les introduire dans la chambre de la princesse l’un après l’autre, chacun selon son rang.
La princesse, qui avait prévu ce qui arrivait et qui craignit que si elle laissait approcher les médecins de sa personne et qu’ils vinssent à lui tâter le pouls, le moins expérimenté ne vînt à connaître qu’elle était en bonne santé et que sa maladie n’était qu’une feinte, à mesure qu’il en paraissait elle entrait dans des transports d’aversion si grands, prête à les dévisager s’ils approchaient, que pas un n’eut la hardiesse de s’y exposer.
Quelques-uns de ceux qui se prétendaient plus habiles que les autres, et qui se vantaient de juger les maladies à la seule vue des malades, lui ordonnèrent de certaines potions, qu’elle faisait d’autant moins de difficulté de prendre, qu’elle était sûre qu’il était en son pouvoir d’être malade autant qu’il lui plairait et qu’elle le jugerait à propos, et que ces potions ne pouvaient pas lui faire de mal.
Quand le sultan de Cachemire vit que les médecins de sa cour n’avaient rien opéré pour la guérison de la princesse, il appela ceux de sa capitale, dont la science, l’habileté et l’expérience n’eurent pas un meilleur succès. Ensuite il fit appeler les médecins des autres villes de son royaume, ceux particulièrement les plus renommés dans la pratique de leur profession. La princesse ne leur fit pas un meilleur accueil qu’aux premiers, et tout ce qu’ils ordonnèrent ne fit aucun effet. Il dépêcha enfin dans ses états, dans les royaumes et dans les cours des princes ses voisins, des exprès avec des consultations en forme pour être distribuées aux médecins les plus fameux, avec promesse de bien payer le voyage de ceux qui viendraient se rendre à la capitale de Cachemire, et d’une récompense magnifique à celui qui guérirait la malade.
Plusieurs de ces médecins entreprirent le voyage, mais pas un ne put se vanter d’avoir été plus heureux que ceux de sa cour et de son royaume, et de lui remettre l’esprit dans son assiette, chose qui ne dépendait ni d’eux ni de leur art, mais de la volonté de la princesse elle-même.
Dans cet intervalle, le prince Firouz Schah, déguisé sous l’habit de derviche, avait parcouru plusieurs provinces et les principales villes de ces provinces, avec d’autant plus de peine d’esprit, sans mettre les fatigues du chemin en compte, qu’il ignorait s’il ne tenait pas un chemin opposé à celui qu’il eût dû prendre pour avoir des nouvelles de ce qu’il cherchait.
Attentif aux nouvelles que l’on débitait dans chaque lieu par où il passait, il arriva enfin dans une grande ville des Indes, où l’on s’entretenait fort d’une princesse de Bengale à qui l’esprit avait tourné le même jour que le sultan de Cachemire avait destiné pour la célébration de ses noces avec elle. Au nom de princesse de Bengale, en supposant que c’était celle qui faisait le sujet de son voyage, avec d’autant plus de vraisemblance qu’il n’avait pas appris qu’il y eût à la cour de Bengale une autre princesse que la sienne, sur la foi du bruit commun qui s’en était répandu, il prit la route du royaume et de la capitale de Cachemire. À son arrivée dans cette capitale, il se logea dans un khan, où il apprit dès le même jour l’histoire de la princesse de Bengale et la malheureuse fin de l’Indien, telle qu’il la méritait, qui l’avait amenée sur le cheval enchanté, circonstance qui lui fit connaître, à ne pouvoir pas s’y tromper, que la princesse était celle qu’il venait chercher, et enfin la dépense inutile que le sultan avait faite en médecins qui n’avaient pu la guérir.
Le prince de Perse, bien informé de toutes ces particularités, se fit faire un habit de médecin dès le lendemain, et avec cet habit et la longue barbe qu’il s’était laissé croître dans le voyage, il se fit connaître pour médecin en marchant par les rues. Dans l’impatience où il était de voir sa princesse, il ne différa pas d’aller au palais du sultan, où il demanda à parler à un officier. On l’adressa au chef des huissiers, auquel il marqua qu’on pourrait peut-être regarder en lui comme une témérité qu’en qualité de médecin il vînt se présenter pour tenter la guérison de la princesse, après que tant d’autres avant lui n’avaient pu y réussir ; mais qu’il espérait, par la vertu de quelques remèdes spécifiques qui lui étaient connus, et dont il avait l’expérience, lui procurer la guérison qu’ils n’avaient pu lui donner. Le chef des huissiers lui dit qu’il était le bienvenu, que le sultan le verrait avec plaisir, et, s’il réussissait à lui donner la satisfaction de voir la princesse dans sa première santé, qu’il pouvait s’attendre à une récompense convenable à la libéralité du sultan son seigneur et maître. « Attendez-moi, ajouta-t-il, je serai à vous dans un moment. »
Il y avait du temps qu’aucun médecin ne s’était présenté, et le sultan de Cachemire, avec grande douleur, avait comme perdu l’espérance de revoir la princesse de Bengale dans l’état de santé où il l’avait vue, et en même temps dans celui de lui témoigner, en l’épousant, jusqu’à quel point il l’aimait. Cela fit qu’il commanda au chef des huissiers de lui amener promptement le médecin qu’il venait de lui annoncer.
Le prince de Perse fut présenté au sultan de Cachemire sous l’habit et le déguisement de médecin, et le sultan, sans perdre le temps en des discours superflus, après lui avoir marqué que la princesse de Bengale ne pouvait supporter la vue d’un médecin sans entrer dans des transports qui ne faisaient qu’augmenter son mal, le fit monter dans un cabinet en soupente, d’où il pouvait la voir par une jalousie sans être vu.
Le prince Firouz Schah monta, et il aperçut son aimable princesse, assise négligemment, qui chantait, les larmes aux yeux, une chanson par laquelle elle déplorait sa malheureuse destinée, qui la privait peut-être pour toujours de l’objet qu’elle aimait si tendrement.
Le prince, attendri de la triste situation où il vit sa chère princesse, n’eut pas besoin d’autres marques pour comprendre que sa maladie était feinte et que c’était pour l’amour de lui qu’elle se trouvait dans une contrainte si affligeante. Il descendit du cabinet, et après avoir rapporté au sultan qu’il venait de découvrir de quelle nature était la maladie de la princesse et qu’elle n’était pas incurable, il lui dit que, pour parvenir à sa guérison, il était nécessaire qu’il lui parlât en particulier, et seul à seul ; et quant aux emportements où elle entrait à la vue des médecins, il espérait qu’elle le recevrait et l’écouterait favorablement.
Le sultan fit ouvrir la porte de la chambre de la princesse, et le prince Firouz Schah entra. Dès que la princesse le vit paraître, comme elle le prenait pour un médecin, dont il avait l’habit, elle se leva comme en furie en le menaçant et en le chargeant d’injures. Cela ne l’empêcha pas d’approcher, et quand il fut assez près pour se faire entendre, comme il ne voulait être entendu que d’elle seule, il lui dit d’un ton bas et d’un air respectueux à se rendre croyable : « Princesse, je ne suis pas médecin ; reconnaissez, je vous en supplie, le prince de Perse, qui vient vous mettre en liberté. »
Au ton de voix et aux traits du haut du visage, qu’elle reconnut en même temps, nonobstant la longue barbe que le prince s’était laissé croître, la princesse de Bengale se calma, et en un instant elle fit paraître sur son visage la joie que ce que l’on désire le plus, et à quoi l’on s’attend le moins, est capable de causer quand il arrive. La surprise agréable où elle se trouva lui ôta la parole pour un temps, et donna lieu au prince Firouz Schah de lui raconter le désespoir dans lequel il s’était trouvé plongé dans le moment qu’il avait vu l’Indien la ravir et l’enlever à ses yeux ; la résolution qu’il avait prise dès lors d’abandonner toute chose pour la chercher en quelque endroit de la terre qu’elle pût être, et de ne pas cesser qu’il ne l’eût trouvée et arrachée des mains du perfide ; et par quel bonheur enfin, après un voyage ennuyeux et fatigant, il avait la satisfaction de la trouver dans le palais du sultan de Cachemire. Quand il eut achevé, en moins de paroles qu’il lui fut possible, il pria la princesse de l’informer de ce qui lui était arrivé depuis son enlèvement jusqu’au moment où il avait le bonheur de lui parler, en lui marquant qu’il était important qu’il eût cette connaissance afin de prendre des mesures justes pour ne la pas laisser plus longtemps sous la tyrannie du sultan de Cachemire.
La princesse de Bengale n’avait pas un long discours à tenir au prince de Perse, puisqu’elle n’avait qu’à lui raconter de quelle manière elle avait été délivrée de la violence de l’Indien par le sultan de Cachemire, en revenant de la chasse, mais traitée cruellement le lendemain par la déclaration qu’il était venu lui faire du dessein précipité qu’il avait pris de l’épouser le jour même, sans lui avoir fait la moindre honnêteté pour prendre son consentement, conduite violente et tyrannique qui lui avait causé un évanouissement, après lequel elle n’avait vu de parti à prendre que celui qu’elle avait pris, comme le meilleur pour se conserver un prince auquel elle avait donné son cœur et sa foi, ou mourir plutôt que de se livrer à un sultan qu’elle n’aimait pas, et qu’elle ne pouvait aimer.
Le prince de Perse, à qui la princesse n’avait en effet autre chose à dire, lui demanda si elle savait ce que le cheval enchanté était devenu après la mort de l’Indien. « J’ignore, répondit-elle, quel ordre le sultan peut avoir donné là-dessus, mais, après ce que je lui en ai dit, il est à croire qu’il ne l’a pas négligé. »
Comme le prince Firouz Schah ne douta pas que le sultan de Cachemire n’eût fait garder le cheval soigneusement, il communiqua à la princesse le dessein qu’il avait de s’en servir pour la remener en Perse, et il convint avec elle des moyens qu’ils devaient prendre pour y réussir, afin que rien n’en empêchât l’exécution, et particulièrement qu’au lieu d’être en déshabillé, comme elle l’était alors, elle s’habillerait le lendemain pour recevoir le sultan avec civilité, quand il le lui amènerait, sans l’obliger néanmoins à lui parler.
Le sultan de Cachemire fut dans une grande joie quand le prince de Perse lui eut appris ce qu’il avait opéré, dès la première visite, pour l’avancement de la guérison de la princesse de Bengale. Le lendemain, il le regarda comme le premier médecin du monde, quand la princesse l’eut reçu d’une manière qui lui persuada que véritablement sa guérison était bien avancée, comme il le lui avait fait entendre.
En la voyant en cet état, il se contenta de lui marquer combien il était ravi de la voir en disposition de recouvrer bientôt sa santé parfaite, et, après qu’il l’eut exhortée à concourir avec un médecin si habile, pour achever ce qu’il avait si bien commencé, en lui donnant toute sa confiance, il se retira sans attendre d’elle aucune parole.
Le prince de Perse, qui avait accompagné le sultan de Cachemire, sortit avec lui de la chambre de la princesse, et, en l’accompagnant, il lui demanda si, sans manquer au respect qui lui était dû, il pouvait lui faire cette demande, par quelle aventure une princesse de Bengale se trouvait seule dans le royaume de Cachemire, si fort éloignée de son pays (comme s’il l’eût ignoré, et que la princesse ne lui en eût rien dit) ; mais il le fit pour le faire tomber sur le discours du cheval enchanté, et apprendre de sa bouche ce qu’il en avait fait.
Le sultan de Cachemire, qui ne pouvait pénétrer par quel motif le prince de Perse lui faisait cette demande, ne lui en fit pas un mystère : il lui dit à peu près la même chose que ce qu’il avait appris de la princesse de Bengale, et quant au cheval enchanté, qu’il l’avait fait porter dans son trésor comme une grande rareté, quoiqu’il ignorât comment on pouvait s’en servir.
« Sire, reprit le feint médecin, la connaissance que Votre Majesté vient de me donner me fournit le moyen d’achever la guérison de la princesse. Comme elle a été portée sur ce cheval, et que le cheval est enchanté, elle a contracté quelque chose de l’enchantement qui ne peut être dissipé que par de certains parfums qui me sont connus. Si Votre Majesté veut en avoir le plaisir, et donner un spectacle des plus surprenants à sa cour et au peuple de sa capitale, que demain elle fasse apporter le cheval au milieu de la place devant son palais, et qu’elle s’en remette sur moi pour le reste : je promets de faire voir à ses yeux et à toute l’assemblée, en très-peu de moments, la princesse de Bengale aussi saine d’esprit et de corps que jamais de sa vie. Et afin que la chose se fasse avec tout l’éclat qu’elle mérite, il est à propos que la princesse soit habillée le plus magnifiquement qu’il sera possible, avec les joyaux les plus précieux que Votre Majesté peut avoir. »
Le sultan de Cachemire eût fait des choses plus difficiles que celles que le prince de Perse lui proposait pour arriver à la jouissance de ses désirs, qu’il regardait si prochaine.
Le lendemain le cheval enchanté fut tiré du trésor par son ordre et posé de grand matin dans la grande place du palais, et le bruit se répandit bientôt dans toute la ville que c’était un préparatif pour quelque chose d’extraordinaire qui devait s’y passer, et l’on y accourut en foule de tous les quartiers. Les gardes du sultan y furent disposés pour empêcher le désordre et pour laisser un grand espace vide autour du cheval.
Le sultan de Cachemire parut, et quand il eut pris place sur un échafaud, environné des principaux seigneurs et officiers de sa cour, la princesse de Bengale, accompagnée de toute la troupe des femmes que le sultan lui avait assignées, s’approcha du cheval enchanté, et ses femmes l’aidèrent à monter dessus. Quand elle fut sur la selle, les pieds dans l’un et dans l’autre étrier, avec la bride à la main, le feint médecin fit poser autour du cheval plusieurs grandes cassolettes pleines de feu, qu’il avait fait apporter, et en tournant à l’entour, il jeta dans chacune un parfum composé de plusieurs sortes d’odeurs les plus exquises. Ensuite, recueilli en lui-même, les yeux baissés et les mains appliquées sur la poitrine, il tourna trois fois autour du cheval en faisant semblant de prononcer certaines paroles ; et dans le moment que les cassolettes exhalaient à la fois la fumée la plus épaisse et une odeur très-suave, et que la princesse en était environnée de manière qu’on avait de la peine à la voir, ainsi que le cheval, il prit son temps, il se jeta légèrement en croupe derrière la princesse, porta la main à la cheville du départ, qu’il tourna, et dans le moment que le cheval les enlevait en l’air, lui et la princesse, il prononça ces paroles à haute voix, si distinctement que le sultan lui-même les entendit : « Sultan de Cachemire, quand tu voudras épouser des princesses qui imploreront ta protection, apprends auparavant à avoir leur consentement. »
Ce fut de la sorte que le prince de Perse recouvra et délivra la princesse de Bengale, et la ramena le même jour, en peu de temps, à la capitale de Perse, où il n’alla pas mettre pied à terre au palais de plaisance, mais au milieu du palais, devant l’appartement du roi son père ; et le roi de Perse ne différa la solennité de son mariage avec la princesse de Bengale qu’autant de temps qu’il en fallut pour les préparatifs, afin d’en rendre la cérémonie plus pompeuse, et qu’elle marquât davantage la part qu’il y prenait.
Dès que le nombre des jours arrêtés pour les réjouissances fut accompli, le premier soin que le roi de Perse se donna fut de nommer et d’envoyer une ambassade célèbre au roi de Bengale pour lui rendre compte de tout ce qui s’était passé, et pour lui demander l’approbation et la ratification de l’alliance qu’il venait de contracter avec lui par ce mariage, que le roi de Bengale, bien informé de toutes choses, se fit un honneur et un plaisir d’accorder.
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Les Mille et Une Nuits - Tome I
Contes arabes. — Histoire du Sultan des Indes.
Fable. — L'Ane, le Bœuf et le Laboureur.
Iere nuit. — Le Marchand et le Génie.
Histoire du premier Vieillard et de la Biche.
Histoire du second Vieillard et des deux Chiens noirs.
Histoire du Pécheur.
Histoire du Roi grec et du médecin Douban.
Histoire du Mari et du Perroquet.
Histoire du Vizir puni.
Histoire du Vizir puni. suite.
Histoire du jeune Roi des Iles Noires.
Histoire du jeune Roi des Iles Noires. suite.
Histoire des trois Calenders, fils de rois, et de cinq Dames de Bagdad.
Histoire des trois Calenders, fils de rois, et de cinq Dames de Bagdad. suite.
Histoire du premier Calender, fils de roi.
Histoire du second Calender, fils de roi.
Histoire de l'Envieux et de l'Envié.
Histoire de l'Envieux et de l'Envié. suite.
Histoire du troisième Calender, fils de roi.
Histoire du troisième Calender, fils de roi. suite. -
Les Mille et Une Nuits - Tome II
Histoire de Zobéide.
Histoire d'Amine.
Histoire des trois Pommes.
Histoire de la Dame massacrée et du jeune homme son mari.
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan.
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan. suite1
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan. suite 2.
Histoire du petit Bossu.
Histoire que raconta le Marchand chrétien.
Histoire que raconta le Marchand chrétien. suite.
Histoire racontée par le Pourvoyeur du sultan de Casgar.
Histoire racontée par le Pourvoyeur du sultan de Casgar. suite. -
Les Mille et Une Nuits - Tome III
Histoire racontée par le Médecin juif.
Histoire que raconte le Tailleur.
Histoire du Barbier.
Histoire du premier frère du Barbier.
Histoire du second frère du Barbier.
Histoire du troisième frère du Barbier.
Histoire du quatrième frère du Barbier.
Histoire du cinquième frère du Barbier.
Histoire du sixième frère du Barbier.
Histoire d'Aboulhassan Ali Ebn Becar et de Schemselnihar, favorite du Calife Haroun-al-Raschid.
Histoire d'Aboulhassan Ali Ebn Becar et de Schemselnihar, favorite du Calife Haroun-al-Raschid. suite.
Lettre de Schemselnihar au prince de Perse Ali Ebn Becar.
Réponse du prince de Perse à la lettre de Schemselnihar.
Lettre de Schemselnihar au prince de Perse.
Réponse du prince de Perse à Schemselnihar.
Réponse du prince de Perse à Schemselnihar. suite.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne. suite 2.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne. suite 3.
Lettre du calife Haroun Alraschid au roi de Balsora. -
Les Mille et Une Nuits - Tome IV
Histoire des amours de Camaralzaman, prince de l'Ile des Enfants de Khaledan, et de Badoure, princesse de la Chine.
Histoire des amours de Camaralzaman, prince de l'Ile des Enfants de Khaledan, et de Badoure, princesse de la Chine. suite.
Suite de l'histoire de la princesse de la Chine.
Histoire de Marzavan avec la suite de celle de Camaralzaman.
Billet du prince Camaralzaman à la princesse de la Chine.
Séparation du prince Caramalzaman d'avec la princesse Badoure.
Histoire de la princesse Badoure après la séparation du prince Camaralzaman.
Suite de l'histoire du prince Camaralzaman depuis sa séparation d'avec la princesse Badoure.
Histoire des princes Amgiad et Assad.
Le prince Assad arrêté en entrant dans la ville des Mages.
Histoire du prince Amgiad et d'une dame de la ville des Mages.
Suite de l'histoire du prince Assad.
Histoire de Sindbad le marin.
Premier vovage.de Sindbad le marin.
Second voyage de Sindbad le marin.
Troisième vovage de Sindbad le marin.
Quatrième voyage de Sindbad le marin.
Cinquième voyage de Sindbad le marin.
Sixième voyage de Siudbad le malin.
Septième et dernier voyage de Sindbad le marin.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal. suite. 2.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal. suite. 3 -
Les Mille et Une Nuits - Tome V
Histoire de Ganem, fils d'Abou Aïoub, surnommé l'Esclave d'amour.
Lettre du calife Haroun Alraschid à Mohammed Zinebi, roi de Syrie.
Histoire du prince Zeyn-Alasnam et du Roi des Génies.
Histoire de Codadad et de ses frères.
Histoire de la Princesse de Deryabar.
Histoire du Dormeur éveillé.
Histoire du Dormeur éveillé. suite.2
Histoire du Dormeur éveillé. suite.3 -
Les Mille et Une Nuits - Tome VI
Histoire de la Lampe merveilleuse.
Histoire de la Lampe merveilleuse. suite.2
Histoire de la Lampe merveilleuse. suite.3
Aventures du calife Haroun Alraschid.
Histoire de l'aveugle Baba Abdalla.
Histoire de Sidi Nouman.
Histoire de Cogia Hassan Alhabbal.
Suite de l'histoire de Cogia Hassan Alhabbal.
Histoire d'Ali Baba et de Quarante Voleurs exterminés par une esclave.
Histoire d'Ali Baba et de Quarante Voleurs exterminés par une esclave. suite.1 -
Les Mille et Une Nuits - Tome VII
Histoire d'Ali Cogia, marchand de Bagdad.
Histoire du Cheval enchanté.
Histoire du Cheval enchanté. suite.
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou.
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou. suite.2
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou. suite.3
Histoire de Deux Sœurs jalouses de leur cadette.
Histoire de Deux Sœurs jalouses de leur cadette.
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Les Mille et Une Nuits - Tome VIII
Préface du traducteur de la continuation des Mille et une Nuits
Nouvelles Aventures du calife Haroun Alraschild, ou Histoire de la petite fille de Chosroès Anouschirvan
Le Bimaristan, ou Histoire du jeune marchand de Bagdad et de la dame inconnue
Le Médecin et le jeune traiteur de Bagdad.
Histoire du sage Hicar.
Histoire du roi Azadbakht, ou des dix visirs.
Histoire du marchand devenu malheureux.
Histoire du marchand imprudent et de ses deux enfans.
Histoire d’Abousaber, ou de l’homme patient.
Histoire du prince Behezad.
Histoire du roi Dadbin, ou de la vertueuse Aroua.
Histoire du roi Bakhtzeman.
Histoire du roi Khadidan.
Histoire du roi Beherkerd.
Histoire du roi Hanschah et d’Abouteman.
Histoire du roi Ibrahim et de son fils
Histoire de Soleïman-schah.
Histoire de l’esclave sauvé du supplice -
Les Mille et Une Nuits - Tome IX
Attaf ou L’Homme généreux.
Histoire du prince Habib et de Dorrat Algoase.
Histoire du roi Sapor, souverain des isle Bellour ; de Camar Alzeman, fille du génie Alatrous, et de Dorrat Algoase
Histoire de Naama et de Naam.
Histoire d’Alaeddin.
Histoire d’Abou Mohammed Alkeslan.
Histoire d’Aly Mohammed le joaillier, ou du faux calife.
- Extraits : Cours de littérature ancienne et moderne tome IX. par J.F. Laharpe -1825.
- Les Mille et une nuits par Galland, illustrés par : MM. FRANÇAIS, H. BARON, ED. WATTIER, LA VILLE, etc...Revus et corrigés sur l'édition Princeps de 1704.Nouvelle édition de 1861.
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