Voici ce qui se passa à Balsora pendant que Noureddin échappait à la colère du roi avec la belle Persienne :
Le capitaine des gardes arriva à la maison de Noureddin et frappa à la porte. Comme il vit que personne n’ouvrait, il la fit enfoncer, et aussitôt les soldats entrèrent en foule. Ils cherchèrent par tous les coins et recoins, et ils ne trouvèrent ni Noureddin ni son esclave. Le capitaine des gardes fit demander et demanda lui-même aux voisins s’ils ne les avaient pas vus. Quand ils les eussent vus, comme il n’y en avait pas un qui n’aimât Noureddin, il n’y en avait pas un qui eût rien dit qui pût lui faire tort. Pendant que l’on pillait et que l’on rasait sa maison, il alla porter cette nouvelle au roi. « Qu’on les cherche en quelque endroit qu’ils puissent être, dit le roi : je veux les avoir. »
Le capitaine des gardes alla faire de nouvelles perquisitions, et le roi renvoya le vizir Saouy avec honneur : « Allez, lui dit-il, retournez chez vous, et ne vous mettez pas en peine du châtiment de Noureddin : je vous vengerai moi-même de son insolence. »
Afin de mettre tout en usage, le roi fit encore crier dans toute la ville, par les crieurs publics, qu’il donnerait mille pièces d’or à celui qui lui amènerait Noureddin et son esclave, et qu’il ferait punir sévèrement celui qui les aurait cachés. Mais quelque soin qu’il prît et quelque diligence qu’il fît faire, il ne lui fut pas possible d’en avoir aucune nouvelle, et le vizir Saouy n’eut que la consolation de voir que le roi avait pris son parti.
Noureddin et la belle Persienne, cependant, avançaient et faisaient leur route avec tout le bonheur possible. Ils abordèrent enfin à Bagdad, et dès que le capitaine, joyeux d’avoir achevé son voyage, eut aperçu la ville : Enfants, s’écria-t-il en parlant aux passagers, réjouissez-vous : la voilà cette grande et merveilleuse ville, où il y a un concours général et perpétuel de tous les endroits du monde. Vous y trouverez une multitude de peuple innombrable, et vous n’y aurez pas le froid insupportable de l’hiver ni les chaleurs excessives de l’été. Vous y jouirez d’un printemps qui dure toujours, avec ses fleurs et avec les fruits délicieux de l’automne. »
Quand le bâtiment eut mouillé un peu au-dessous de la ville, les passagers se débarquèrent et se rendirent chacun où ils devaient loger. Noureddin donna cinq pièces d’or pour son passage, et se débarqua aussi avec la belle Persienne. Mais il n’était jamais venu à Bagdad, et il ne savait où aller prendre logement. Ils marchèrent longtemps le long des jardins qui bordaient le Tigre, et ils en côtoyèrent un qui était fermé d’une belle et longue muraille. En arrivant au bout, ils détournèrent par une longue rue bien pavée, où ils aperçurent la porte du jardin avec une belle fontaine auprès.
La porte, qui était très-magnifique, était fermée, avec un vestibule ouvert, où il y avait un sofa de chaque côté. « Voici un endroit fort commode, dit Noureddin à la belle Persienne ; la nuit approche, et nous avons mangé avant de nous débarquer : je suis d’avis que nous y passions la nuit, et demain nous aurons le temps de chercher à nous loger. – Vous savez, seigneur, répondit la belle Persienne, que je ne veux que ce que vous voulez : ne passons pas plus outre si vous le souhaitez ainsi. » Ils burent chacun un coup à la fontaine, et montèrent sur un des deux sofas, où ils s’entretinrent quelque temps. Le sommeil les prit enfin, et ils s’endormirent au murmure agréable de l’eau.
Le jardin appartenait au calife, et il y avait au milieu un grand pavillon qu’on appelait le pavillon des peintures, à cause que son principal ornement était des peintures à la persienne, de la main de plusieurs peintres de Perse que le calife avait fait venir exprès. Le grand et superbe salon que ce pavillon formait était éclairé par quatre-vingts fenêtres avec un lustre à chacune, et les quatre-vingts lustres ne s’allumaient que lorsque le calife y venait passer la soirée, et que le temps était si tranquille qu’il n’y avait pas un souffle de vent. Ils faisaient alors une agréable illumination qu’on apercevait bien loin à la campagne, de ce côté-là, et d’une grande partie de la ville.
Il ne demeurait qu’un concierge dans ce jardin, et c’était un vieil officier fort âgé, nommé Scheich Ibrahim, qui occupait ce poste, où le calife l’avait mis lui-même par récompense. Le calife lui avait bien recommandé de n’y pas laisser entrer toute sorte de personnes, et surtout de ne pas souffrir qu’on s’assît sur les deux sofas qui étaient à la porte en dehors, afin qu’ils fussent toujours propres, et de châtier ceux qu’il y trouverait.
Une affaire avait obligé le concierge de sortir, et il n’était pas encore revenu. Il revint enfin, et il arriva assez de jour pour s’apercevoir d’abord que deux personnes dormaient sur un des sofas, l’une et l’autre la tête sous un linge pour être à l’abri des cousins. « Bon, dit Scheich Ibrahim en lui-même, voilà des gens qui contreviennent à la défense du calife : je vais leur apprendre le respect qu’ils lui doivent. » Il ouvrit la porte sans faire de bruit, et un moment après il revint avec une grosse canne à la main, le bras retroussé. Il allait frapper de toute sa force sur l’un et sur l’autre, mais il se retint : « Scheich Ibrahim, se dit-il à lui-même, tu vas les frapper, et tu ne considères pas que ce sont peut-être des étrangers qui ne savent où aller loger et qui ignorent l’intention du calife ; il est mieux que tu saches auparavant qui ils sont. » Il leva le linge qui leur couvrait la tête avec une grande précaution, et il fut dans la dernière admiration de voir un jeune homme si bien fait et une jeune femme si belle. Il éveilla Noureddin en le tirant un peu par les pieds.
Noureddin leva aussitôt la tête, et dès qu’il eut vu un vieillard à longue barbe à ses pieds, il se leva sur son séant, se coula sur les genoux, et, en lui prenant la main, qu’il baisa : « Bon père, lui dit-il, que Dieu vous conserve ! Souhaitez-vous quelque chose ? – Mon fils, reprit Scheich Ibrahim, qui êtes-vous ? d’où êtes-vous ? – Nous sommes des étrangers qui ne faisons que d’arriver, repartit Noureddin, et nous voulions passer ici la nuit jusqu’à demain. – Vous seriez mal ici, répliqua Scheich Ibrahim ; venez, entrez, je vous donnerai à coucher plus commodément, et la vue du jardin, qui est très-beau, vous réjouira pendant qu’il fait encore un peu de jour. – Et ce jardin est-il à vous ? demanda Noureddin. – Vraiment oui, c’est à moi, reprit Scheich Ibrahim en souriant ; c’est un héritage que j’ai eu de mon père : entrez, vous dis-je ; vous ne serez pas fâché de le voir. »
Noureddin se leva en témoignant à Scheich Ibrahim combien il lui était obligé de son honnêteté, et entra dans le jardin avec la belle Persienne. Scheich Ibrahim ferma la porte, et, en marchant devant eux, il les mena en un endroit d’où ils virent à peu près la disposition, la grandeur et la beauté du jardin d’un coup d’œil.
Noureddin avait vu d’assez beaux jardins à Balsora, mais il n’en avait pas encore vu de comparables à celui-ci. Quand il eut bien tout considéré et qu’il se fut promené dans quelques allées, il se tourna du côté du concierge, qui l’accompagnait, et lui demanda comment il s’appelait. Dès qu’il lui eut répondu qu’il s’appelait Scheich Ibrahim : « Scheich Ibrahim, lui dit-il, il faut avouer que voici un jardin merveilleux : Dieu vous y conserve longtemps ! Nous ne pouvons assez vous remercier de la grâce que vous nous avez faite de nous faire voir un lieu si digne d’être vu. Il est juste que nous vous en témoignions notre reconnaissance par quelque endroit. Tenez, voilà deux pièces d’or ; je vous prie de nous faire chercher quelque chose pour manger, que nous nous réjouissions ensemble. »
À la vue des deux pièces d’or, Scheich Ibrahim, qui aimait fort ce métal, sourit en sa barbe ; il les prit, et en laissant Noureddin et la belle Persienne pour aller faire la commission, car il était seul : « Voilà de bonnes gens, dit-il en lui-même avec bien de la joie ; je me serais fait un grand tort à moi-même si j’eusse eu l’imprudence de les maltraiter et de les chasser. Je les régalerai en princes avec la dixième partie de cet argent, et le reste me demeurera pour ma peine. »
Pendant que Scheich Ibrahim alla acheter de quoi souper, autant pour lui que pour ses hôtes, Noureddin et la belle Persienne se promenèrent dans le jardin et arrivèrent au pavillon des peintures, qui était au milieu. Ils s’arrêtèrent d’abord à contempler sa structure admirable, sa grandeur et sa hauteur ; et après qu’ils en eurent fait le tour en le regardant de tous les côtés, ils montèrent à la porte du salon par un escalier de beau marbre blanc ; mais ils la trouvèrent fermée.
Noureddin et la belle Persienne ne faisaient que de descendre l’escalier lorsque Scheich Ibrahim arriva chargé de vivres. « Scheich Ibrahim, lui dit Noureddin avec étonnement, ne nous avez-vous pas dit que ce jardin vous appartient ? – Je l’ai dit, reprit Scheich Ibrahim, et je le dis encore : pourquoi me faites-vous cette demande ? – Et ce superbe pavillon, repartit Noureddin, est-il à vous aussi ? » Scheich Ibrahim ne s’attendait pas cette autre demande, et il en parut un peu interdit. « Si je dis qu’il n’est pas à moi, dit-il en lui-même, ils me demanderont aussitôt comment il se peut faire que je sois maître du jardin et que je ne le sois pas du pavillon. » Comme il avait bien voulu feindre que le jardin était à lui, il feignit la même chose à l’égard du pavillon : « Mon fils, repartit-il, le pavillon ne va pas sans le jardin, l’un et l’autre m’appartiennent. – Puisque cela est, reprit alors Noureddin, et que vous voulez bien que nous soyons vos hôtes cette nuit, faites-nous, je vous en supplie, la grâce de nous en faire voir le dedans : à juger du dehors, il doit être d’une magnificence extraordinaire. »
Il n’eût pas été honnête à Scheich Ibrahim de refuser à Noureddin la demande qu’il faisait, après les avances qu’il avait déjà faites. Il considéra de plus que le calife n’avait pas envoyé l’avertir comme il avait coutume, et ainsi qu’il ne viendrait pas ce soir-là, et qu’il pouvait même y faire manger ses hôtes et manger lui-même avec eux. Il posa les vivres qu’il avait apportés sur le premier degré de l’escalier, et alla chercher la clef dans le logement où il demeurait. Il revint avec de la lumière et il ouvrit la porte.
Noureddin et la belle Persienne entrèrent dans le salon, et ils le trouvèrent si surprenant, qu’ils ne pouvaient se lasser d’en admirer la beauté et la richesse. En effet, sans parler des peintures, les sofas étaient magnifiques, et avec les lustres qui pendaient à chaque fenêtre, il y avait encore entre chaque croisée un bras d’argent, chacun avec sa bougie. Et Noureddin ne put voir tous ces objets sans se ressouvenir de la splendeur dans laquelle il avait vécu, et sans en soupirer.
Scheich Ibrahim, cependant, apporta les vivres, prépara la table sur un sofa, et quand tout fut prêt, Noureddin, la belle Persienne et lui s’assirent et mangèrent ensemble. Quand ils eurent achevé et qu’ils eurent lavé leurs mains, Noureddin ouvrit une fenêtre et appela la belle Persienne : « Approchez, lui dit-il, et admirez avec moi la belle vue et la beauté du jardin au clair de lune qu’il fait : rien n’est plus charmant. » Elle s’approcha, et ils jouirent ensemble de ce spectacle pendant que Scheich Ibrahim ôtait la table.
Quand Scheich Ibrahim eut fait et qu’il fut venu rejoindre ses hôtes, Noureddin lui demanda s’il n’avait pas quelque boisson dont il voulût bien les régaler. « Quelle boisson voudriez-vous ? reprit Scheich Ibrahim. Est-ce du sorbet ? J’en ai du plus exquis ; mais vous savez bien, mon fils, qu’on ne boit pas le sorbet après souper.
« – Je le sais bien, repartit Noureddin ; ce n’est pas aussi du sorbet que nous vous demandons, c’est une autre boisson : je m’étonne que vous ne m’entendiez pas. – C’est donc du vin que vous voulez parler ? répliqua Scheich Ibrahim. – Vous l’avez deviné, lui dit Noureddin ; si vous en avez, obligez-nous de nous en apporter une bouteille. Vous savez qu’on en boit après souper pour passer le temps jusqu’à ce qu’on se couche.
« – Dieu me garde d’avoir du vin chez moi, s’écria Scheich Ibrahim, et même d’approcher d’un lieu où il y en aurait ! Un homme comme moi, qui a fait le pèlerinage de la Mecque quatre fois, a renoncé au vin pour toute sa vie.
« – Vous nous feriez pourtant un grand plaisir de nous en trouver, reprit Noureddin ; et si cela ne vous fait pas de peine, je vais vous enseigner un moyen sans que vous entriez au cabaret, et sans que vous mettiez la main à ce qu’il contiendra. – Je le veux bien à cette condition, repartit Scheich Ibrahim ; dites-moi seulement ce qu’il faut que je fasse.
« – Nous avons vu un âne attaché à l’entrée de la porte de votre jardin, dit alors Noureddin ; c’est à vous apparemment, et vous devez vous en servir dans le besoin. Tenez, voilà encore deux pièces d’or ; prenez l’âne avec ses paniers, et allez au premier cabaret sans vous en approcher qu’autant qu’il vous plaira ; donnez quelque chose au premier passant, et priez-le d’aller jusqu’au cabaret avec l’âne, d’y prendre deux cruches de vin, que l’on mettra l’une dans un panier et l’autre, dans l’autre, et de vous ramener l’âne après qu’il aura payé le vin de l’argent que vous lui aurez donné. Vous n’aurez qu’à chasser l’âne devant vous jusqu’ici, et nous prendrons les cruches nous-mêmes dans les paniers. De cette manière, vous ne ferez rien qui doive vous faire la moindre répugnance. »
Les deux autres pièces d’or que Scheich Ibrahim venait de recevoir firent un puissant effet sur son esprit. « Ah ! mon fils, s’écria-t-il quand Noureddin eut achevé, que vous l’entendez bien ! Sans vous, je ne me fusse jamais avisé de ce moyen pour vous faire avoir du vin sans scrupule. » Il les quitta pour aller faire la commission, et il s’en acquitta en peu de temps. Dès qu’il fut de retour, Noureddin descendit, tira les cruches des paniers et les porta au salon.
Scheich Ibrahim ramena l’âne à l’endroit où il l’avait pris, et lorsqu’il fut revenu : « Scheich Ibrahim, lui dit Noureddin, nous ne pouvons assez vous remercier de la peine que vous avez bien voulu prendre, mais il nous manque encore quelque chose. – Et quoi ? reprit Scheich Ibrahim ; que puis-je faire encore pour votre service ? – Nous n’avons pas de tasses, repartit Noureddin, et quelques fruits nous accommoderaient bien si vous en aviez. – Vous n’avez qu’à parler, répliqua Scheich Ibrahim, il ne vous manquera rien de tout ce que vous pouvez souhaiter. »
Scheich Ibrahim descendit, et en peu de temps il leur prépara une table couverte de belles porcelaines remplies de plusieurs sortes de fruits, avec des tasses d’or et d’argent à choisir ; et quand il leur eut demandé s’ils avaient besoin de quelque autre chose, il se retira sans vouloir rester, quoiqu’ils l’en priassent avec beaucoup d’instances.
Noureddin et la belle Persienne se remirent à table, et ils commencèrent par boire chacun un coup ; ils trouvèrent le vin excellent. « Hé bien ! ma belle, dit Noureddin à la belle Persienne, ne sommes-nous pas les plus heureux du monde de ce que le hasard nous a amenés dans un lieu si agréable et si charmant ? Réjouissons-nous, et remettons-nous de la mauvaise chère de notre voyage. Mon bonheur peut-il être plus grand que de vous avoir d’un côté et la tasse de l’autre ? » Ils burent plusieurs autres fois en s’entretenant agréablement et en chantant chacun leur chanson.
Comme ils avaient la voix parfaitement belle l’un et l’autre, particulièrement la belle Persienne, leur chant attira Scheich Ibrahim, qui les entendit longtemps de dessus le perron avec un grand plaisir, sans se faire voir. Il se fit voir enfin en mettant la tête à la porte : « Courage, seigneur dit-il à Noureddin, qu’il croyait déjà ivre ; je suis ravi de vous voir dans cette joie.
« – Ah ! Scheich Ibrahim, s’écria Noureddin en se tournant de son côté, que vous êtes un brave homme, et que nous vous sommes obligés ! Nous n’oserions vous prier de boire un coup, mais ne laissez pas d’entrer. Venez, approchez-vous, et faites-nous au moins l’honneur de nous tenir compagnie – Continuez, continuez, reprit Scheich Ibrahim ; je me contente du plaisir d’entendre vos belles chansons ; » et en disant ces paroles il disparut.
La belle Persienne s’aperçut que Scheich Ibrahim s’était arrêté sur le perron, et elle en avertit Noureddin. « Seigneur, ajouta-t-elle, vous voyez, qu’il témoigne une grande aversion pour le vin ; je ne désespérerais pas de lui en faire boire, si vous vouliez faire ce que je vous dirais. – Et quoi ? demanda Noureddin. Vous n’avez qu’à dire, je ferai ce que vous voudrez. – Engagez-le seulement à entrer et à demeurer avec nous, dit-elle ; quelque temps après, versez à boire et présentez-lui la tasse ; s’il vous refuse, buvez, et ensuite faites semblant de dormir, je ferai le reste. »
Noureddin comprit l’intention de la belle Persienne ; il appela Scheich Ibrahim, qui reparut à la porte. « Scheich Ibrahim, lui dit-il, nous sommes vos hôtes et vous nous avez accueillis le plus obligeamment du monde : voudriez-vous nous refuser la prière que nous vous faisons de nous honorer de votre compagnie ? Nous ne vous demandons pas que vous buviez, mais seulement de nous faire le plaisir de vous voir. »
Scheich Ibrahim se laissa persuadez, il entra et s’assit sur le bord du sofa qui était le plus près de la porte. « Vous n’êtes pas bien là, et nous ne pouvons avoir l’honneur de vous voir, dit alors Noureddin. Approchez-vous, je vous en supplie, et asseyez-vous près de madame, elle le voudra bien. – Je ferai donc ce qu’il vous plaît, dit Scheich Ibrahim. » Il s’approcha, et en souriant du plaisir qu’il allait avoir d’être près d’une si belle personne, il s’assit à quelque distance de la belle Persienne. Noureddin la pria de chanter une chanson en considération de l’honneur que Scheich Ibrahim leur faisait, et elle en chanta une qui le ravit en extase.
Quand la belle Persienne eut achevé de chanter, Noureddin versa du vin dans une tasse, et présenta la tasse à Scheich Ibrahim : « Scheich Ibrahim, lui dit-il, buvez un coup à notre santé, je vous en prie. – seigneur, reprit-il en se tirant en arrière, comme s’il eût eu horreur de voir seulement du vin, je vous supplie de m’excuser ; je vous ai déjà dit que j’ai renoncé au vin il y a longtemps. – Puisque absolument vous ne voulez pas boire à notre santé, dit Noureddin, vous aurez donc pour agréable que je boive à la vôtre. »
Pendant que Noureddin buvait, la belle Persienne coupa la moitié d’une pomme, et en la présentant à Scheich Ibrahim : « Vous n’avez pas voulu boire, lui dit-elle, mais je ne crois pas que vous fassiez la même difficulté de goûter de cette pomme, qui est excellente. » Scheich Ibrahim ne put la refuser d’une si belle main ; il la prit avec une inclination de tête et la porta à sa bouche. Elle lui dit quelques douceurs là-dessus, et Noureddin, cependant, se renversa sur le sofa et fit semblant de dormir. Aussitôt la belle Persienne s’avança vers Scheich Ibrahim, et en lui parlant fort bas : « Le voyez-vous ? dit-elle, il n’en agit pas autrement toutes les fois que nous nous réjouissons ensemble. Il n’a pas plus tôt bu deux coups, qu’il s’endort et me laisse seule ; mais je crois que vous voudrez bien me tenir compagnie pendant qu’il dormira. »
La belle Persienne prit une tasse, elle la remplit de vin, et en la présentant à Scheich Ibrahim : « Prenez, lui dit-elle, et buvez à ma santé, je vais vous faire raison. » Scheich Ibrahim fit de grandes difficultés, et il la pria bien fort de vouloir l’en dispenser ; mais elle le pressa si vivement que, vaincu par ses charmes et par ses instances, il prit la tasse et but sans rien laisser.
Le bon vieillard aimait à boire le petit coup, mais il avait honte de le faire devant des gens qu’il ne connaissait pas. Il allait au cabaret en cachette, comme beaucoup d’autres, et il n’avait pas pris les précautions que Noureddin lui avait enseignées pour aller acheter le vin. Il était allé le prendre sans façon chez un cabaretier où il était très-connu ; la nuit lui avait servi de manteau, et il avait épargné l’argent qu’il eût dû donner à celui qu’il eût chargé de faire la commission, selon la leçon de Noureddin.
Pendant que Scheich Ibrahim achevait de manger la moitié de pomme après qu’il eut bu, la belle Persienne lui emplit une autre tasse qu’il prit avec moins de difficulté ; il n’en fit aucune à la troisième. Il buvait enfin la quatrième lorsque Noureddin cessa de faire semblant de dormir. Il se leva sur son séant, et en le regardant avec un grand éclat de rire : « Ha ! ha ! Scheich Ibrahim, lui dit-il, je vous y surprends : vous m’avez dit que vous aviez renoncé au vin, et vous ne laissez pas d’en boire ! »
Scheich Ibrahim ne s’attendait pas à cette surprise, et la rougeur lui en monta un peu au visage. Cela ne l’empêcha pas néanmoins d’achever de boire, et quand il eut fait : « Seigneur, dit-il en riant, s’il y a péché dans ce que j’ai fait, il ne doit pas tomber sur moi, c’est sur madame : quel moyen de ne pas se rendre à tant de grâces ? »
La belle Persienne, qui s’entendait avec Noureddin, prit le parti de Scheich Ibrahim : « Scheich Ibrahim, lui dit-elle, laissez-le dire et ne vous contraignez pas : continuez d’en boire et réjouissez-vous. » Quelques moments après, Noureddin se versa à boire et en versa ensuite à la belle Persienne. Comme Scheich Ibrahim vit que Noureddin ne lui en versait pas, il prit une tasse et la lui présenta : « Et moi, dit-il, prétendez-vous que je ne boive pas aussi bien que vous ? »
À ces paroles de Scheich Ibrahim, Noureddin et la belle Persienne firent un grand éclat de rire, et ils continuèrent de se réjouir, de rire et de boire jusqu’à près de minuit. Environ ce temps-là, la belle Persienne s’avisa que la table n’était éclairée que d’une chandelle : « Scheich Ibrahim, dit-elle au bon vieillard de concierge, vous ne nous avez apporté qu’une chandelle, et voilà tant de belles bougies ! Faites-nous, je vous prie, le plaisir de les allumer, que nous y voyions clair. »
Scheich Ibrahim usa de la liberté que donne le vin lorsqu’on en a la tête échauffée, et afin de ne pas interrompre un discours dont il entretenait Noureddin : « Allumez-les vous-même, dit-il à cette belle personne ; cela convient mieux à une jeunesse comme vous ; mais prenez garde de n’en allumer que cinq ou six, et pour cause ; cela suffira. » La belle Persienne se leva, alla prendre une bougie, qu’elle vint allumer à la chandelle qui était sur la table, et elle alluma les quatre-vingts bougies, sans s’arrêter à ce que Scheich Ibrahim lui avait dit.
Quelque temps après, pendant que Scheich Ibrahim entretenait la belle Persienne sur un autre sujet, Noureddin à son tour le pria de vouloir bien allumer quelques lustres. Sans prendre garde que toutes les bougies étaient allumées : « Il faut, reprit Scheich Ibrahim, que vous soyez bien paresseux ou que vous ayez moins de vigueur que moi, si vous ne pouvez les allumer vous-même. Allez, allumez-les ; mais n’en allumez que trois. » Au lieu de n’en allumer que ce nombre, il les alluma tous et ouvrit les quatre-vingts fenêtres, à quoi Scheich Ibrahim, attaché à s’entretenir avec la belle Persienne, ne fit pas de réflexion.
Le calife Haroun Alraschid n’était pas encore retiré alors. Il était dans un salon de son palais, qui avançait jusqu’au Tigre, et qui avait vue du côté du jardin et du pavillon des peintures. Par hasard, il ouvrit une fenêtre de ce côté-là, et il fut extrêmement étonné de voir le pavillon tout illuminé, et d’autant plus, qu’à la grande clarté, il crut d’abord que le feu était dans la ville. Le grand vizir Giafar était encore avec lui, et il n’attendait que le moment que le calife se retirât pour retourner chez lui. Le calife l’appela dans une grande colère. « Vizir négligent, s’écria-t-il, viens là, approche-toi ; regarde le pavillon des peintures, et dis-moi pourquoi il est illuminé à l’heure qu’il est, que je n’y suis pas. »
Le grand vizir trembla de frayeur à cette nouvelle, de crainte qu’il eut que cela ne fût. Il s’approcha, et trembla davantage dès qu’il eut vu que ce que le calife lui avait dit était vrai. Il fallait cependant un prétexte pour l’apaiser : « Commandeur des croyants, lui dit-il, je ne puis dire autre chose là-dessus à Votre Majesté, sinon qu’il y a quatre ou cinq jours que Scheich Ibrahim vint se présenter à moi ; il me témoigna qu’il avait dessein de faire une assemblée des ministres de sa mosquée pour une certaine cérémonie qu’il était bien aise de faire sous l’heureux règne de Votre Majesté. Je lui demandai ce qu’il souhaitait que je fisse pour son service en cette rencontre ; sur quoi il me supplia d’obtenir de Votre Majesté qu’il lui fût permis de faire l’assemblée et la cérémonie dans le pavillon. Je le renvoyai en lui disant qu’il le pouvait faire, et que je ne manquerais pas d’en parler à Votre Majesté : je lui demande pardon de l’avoir oublié. Scheich Ibrahim apparemment, poursuivit-il, a choisi ce jour pour la cérémonie, et en régalant les ministres de sa mosquée, il a voulu sans doute leur donner le plaisir de cette illumination.
« – Giafar, reprit le calife d’un ton qui marquait qu’il était un peu apaisé, selon ce que tu viens de me dire, tu as commis trois fautes qui ne sont point pardonnables : la première, d’avoir donné à Scheich Ibrahim la permission de faire cette cérémonie dans mon pavillon : un simple concierge n’est pas un officier assez considérable pour mériter tant d’honneur ; la seconde, de ne m’en avoir point parlé ; et la troisième, de n’avoir pas pénétré dans la véritable intention de ce bon homme. En effet, je suis persuadé qu’il n’en a pas eu d’autre que de voir s’il n’obtiendrait pas une gratification pour l’aider à faire cette dépense. Tu n’y as pas songé, et je ne lui donne pas le tort de se venger de ne l’avoir pas obtenue par la dépense plus grande de cette illumination. »
Le grand vizir Giafar, joyeux de ce que le calife prenait la chose sur ce ton, se chargea avec plaisir des fautes qu’il venait de lui reprocher, et il avoua franchement qu’il avait tort de n’avoir pas donné quelques pièces d’or à Scheich Ibrahim. « Puisque cela est ainsi, ajouta le calife en souriant, il est juste que tu sois puni de ces fautes, mais la punition en sera légère : c’est que tu passeras le reste de la nuit, comme moi, avec ces bonnes gens, que je suis bien aise de voir. Pendant que je vais prendre un habit de bourgeois, va te déguiser de même avec Mesrour, et venez tous deux avec moi. » Le vizir Giafar voulut lui représenter qu’il était tard et que la compagnie se serait retirée avant qu’il fût arrivé ; mais il repartit qu’il voulait y aller absolument. Comme il n’était rien de ce que le vizir lui avait dit, le vizir fut au désespoir de cette résolution ; mais il fallait obéir et ne pas répliquer.
le calife sortit donc de son palais, déguisé en bourgeois, avec le grand vizir Giafar et Mesrour, chef des eunuques, et marcha par les rues de Bagdad jusqu’à ce qu’il arrivât au jardin. La porte était ouverte par la négligence de Scheich Ibrahim, qui avait oublié de la fermer en revenant d’acheter du vin. Le calife en fut scandalisé. « Giafar, dit-il au grand vizir, que veut dire que la porte est ouverte à l’heure qu’il est ? Serait-il possible que ce fût la coutume de Scheich Ibrahim de la laisser ainsi ouverte la nuit ? J’aime mieux croire que l’embarras de sa fête lui a fait commettre cette faute. »
Le calife entra dans le jardin, et quand il fut arrivé au pavillon, comme il ne voulait pas monter au salon avant de savoir ce qui s’y passait, il consulta avec le grand vizir s’il ne devait pas monter sur un des arbres qui en étaient le plus près pour s’en éclaircir. Mais en regardant la porte du salon, le grand vizir s’aperçut qu’elle était entr’ouverte et l’en avertit. Scheich Ibrahim l’avait laissée ainsi lorsqu’il s’était laissé persuader d’entrer et de tenir compagnie à Noureddin et à la belle Persienne.
Le calife abandonna son premier dessein, il monta à la porte du salon sans faire de bruit, et la porte était entr’ouverte, de manière qu’il pouvait voir ceux qui étaient dedans sans être vu. Sa surprise fut des plus grandes quand il eut aperçu une dame d’une beauté sans égale et un jeune homme des mieux faits avec Scheich Ibrahim, assis à table avec eux. Scheich Ibrahim tenait la tasse à la main : « Ma belle dame, disait-il à la belle Persienne, un bon buveur ne doit jamais boire sans chanter la chansonnette auparavant. Faites-moi l’honneur de m’écouter, en voici une des plus jolies. »
Scheich Ibrahim chanta, et le calife en fut d’autant plus étonné qu’il avait ignoré jusqu’alors qu’il bût du vin, et qu’il l’avait cru un homme sage et posé, comme il le lui avait toujours paru. Il s’éloigna de la porte avec la même précaution qu’il s’en était approché, et vint au grand vizir Giafar, qui était sur l’escalier, quelques degrés au-dessous du perron : « Monte, lui dit-il, et vois si ceux qui sont là-dedans sont des ministres de mosquée, comme tu as voulu me le faire croire. »
Du ton dont le calife prononça ces paroles, le grand vizir connut fort bien que la chose allait mal pour lui. Il monta, et en regardant par l’ouverture de la porte, il trembla de frayeur pour sa personne quand il eut vu les mêmes trois personnes dans la situation et dans l’état où elles étaient. Il revint au calife tout confus et il ne sut que lui dire. « Quel désordre, lui dit le calife, que des gens aient la hardiesse de venir se divertir dans mon jardin et dans mon pavillon ! que Scheich Ibrahim leur donne entrée, les souffre, et se divertisse avec eux ! Je ne crois pas néanmoins que l’on puisse voir un jeune homme et une jeune dame mieux faits et mieux assortis. Avant de faire éclater ma colère, je veux m’éclaircir davantage et savoir qui ils peuvent être et à quelle occasion ils sont ici. » Il retourna à la porte pour les observer encore, et le vizir, qui le suivit, demeura derrière lui pendant qu’il avait les yeux sur eux. Ils entendirent l’un et l’autre que Scheich Ibrahim disait à la belle Persienne : « Mon aimable dame, y a-t-il quelque chose que vous puissiez souhaiter pour rendre notre joie de cette soirée plus accomplie ? – Il me semble, reprit la belle Persienne, que tout irait, bien si vous aviez ici un instrument dont je pusse jouer, et que vous voulussiez me l’apporter. – Madame, reprit Scheich Ibrahim, savez-vous jouer du luth ? – Apportez, lui dit la belle Persienne, je vous le ferai voir. »
Sans aller bien loin de sa place, Scheich Ibrahim tira un luth d’une armoire et le présenta à la belle Persienne, qui commença à le mettre d’accord. Le calife cependant se tourna du côté du grand vizir Giafar : « Giafar, lui dit-il, la jeune dame va jouer du luth : si elle joue bien, je lui pardonnerai, de même qu’au jeune homme pour l’amour d’elle ; pour toi, je ne laisserai pas de te faire pendre. – Commandeur des croyants, reprit le grand vizir, si cela est ainsi, je prie donc Dieu qu’elle joue mal. – Pourquoi cela ? repartit le calife. – Plus nous serons de monde, répliqua le grand vizir, plus nous aurons lieu de nous consoler de mourir en belle et bonne compagnie. » Le calife, qui aimait les bons mots, se mit à rire de cette repartie, et en se retournant du côté de l’ouverture de la porte, il prêta l’oreille pour entendre jouer la belle Persienne.
La belle Persienne préludait déjà d’une manière qui fit comprendre d’abord au calife qu’elle jouait en maître. Elle commença ensuite de chanter un air, et elle accompagna sa voix, qu’elle avait admirable, avec le luth, et elle le fit avec tant d’art et de perfection que le calife en fut charmé.
Dès que la belle Persienne eut achevé de chanter, le calife descendit de l’escalier, et le vizir Giafar le suivit. Quand il fut au bas : « De ma vie, dit-il au vizir, je n’ai entendu une plus belle voix ni mieux jouer du luth. Isaac, que je croyais le plus habile joueur qu’il y eût au monde, n’en approche pas. J’en suis si content que je veux entrer pour l’entendre jouer devant moi. Il s’agit de voir de quelle manière je le ferai.
« – Commandeur des croyants, reprit le grand vizir, si vous y entrez et que Scheich Ibrahim vous reconnaisse, il en mourra de frayeur. – C’est aussi ce qui me fait de la peine, repartit le calife, et je serais fâché d’être cause de sa mort, après tant de temps qu’il me sert. Il me vient une pensée qui pourra me réussir : demeure ici avec Mesrour, et attendez dans la première allée que je revienne. »
Le voisinage du Tigre avait donné lieu au calife d’en détourner assez d’eau par-dessous une grande voûte bien terrassée, pour former une belle pièce d’eau où ce qu’il y avait de plus beau poisson dans le Tigre venait se retirer. Les pêcheurs le savaient bien, et ils eussent fort souhaité d’avoir la liberté d’y pêcher ; mais le calife avait défendu expressément à Scheich Ibrahim de souffrir qu’aucun en approchât. Cette même nuit néanmoins, un pêcheur qui passait devant la porte du jardin depuis que le calife y était entré, et qu’il avait laissée ouverte comme il l’avait trouvée, avait profité de l’occasion et s’était coulé dans le jardin jusqu’à la pièce d’eau.
Ce pêcheur avait jeté ses filets, et il était prêt de les tirer au moment que le calife, qui, après la négligence de Scheich Ibrahim, s’était douté de ce qui était arrivé et voulait profiter de cette conjoncture pour son dessein, vint au même endroit. Nonobstant son déguisement, le pécheur le reconnut et se jeta aussitôt à ses pieds en lui demandant pardon et en s’excusant sur sa pauvreté. « Relève-toi et ne crains rien, reprit le calife, tire seulement tes filets, que je voie le poisson qu’il y aura. »
Le pêcheur, rassuré, exécuta promptement ce que le calife souhaitait, et il amena cinq ou six beaux poissons, dont le calife choisit les deux plus gros, qu’il fit attacher ensemble par la tête avec un brin d’arbrisseau. Il dit ensuite au pêcheur : « Donne-moi ton habit et prends le mien. ». L’échange se fit en peu de moments, et dès que le calife fut habillé en pêcheur, jusqu’à la chaussure et le turban : « Prends tes filets, dit-il au pêcheur, et va faire tes affaires. »
Quand le pêcheur fut parti, fort content de sa bonne fortune, le calife prit les deux poissons à la main et alla retrouver le grand vizir Giafar et Mesrour. Il s’arrêta devant le grand vizir, et le grand vizir ne le reconnut pas. « Que demandes-tu ? lui dit-il ; va, passe ton chemin. » Le calife se mit aussitôt à rire, et le grand vizir le reconnut. « Commandeur des croyants, s’écria-t-il, est-il possible que ce soit vous ? je ne vous reconnaissais pas, et je vous demande mille pardons de mon incivilité. Vous pouvez entrer présentement dans le salon, sans craindre que Scheich Ibrahim vous reconnaisse. – Restez donc encore ici, lui dit-il, et à Mesrour, pendant que je vais faire mon personnage. »
le calife monta au salon et frappa à la porte. Noureddin, qui l’entendit le premier, en avertit Scheich Ibrahim, et Scheich Ibrahim demanda qui c’était. Le calife ouvrit la porte, et en avançant seulement un pas dans le salon pour se faire voir : « Scheich Ibrahim, répondit-il, je suis le pêcheur Kérim ; comme je me suis aperçu que vous régaliez de vos amis, et que j’ai pêché deux beaux poissons dans le moment, je viens vous demander si vous n’en avez pas besoin. »
Noureddin et la belle Persienne furent ravis d’entendre parler de poissons. « Scheich Ibrahim, dit aussitôt la belle Persienne, je vous prie, faites-nous le plaisir de le faire entrer, que nous voyions son poisson. » Scheich Ibrahim n’était plus en état de demander au prétendu pêcheur comment ni par où il était venu : il songea seulement à plaire à la belle Persienne. Il tourna donc la tête du côté de la porte avec bien de la peine, tant il avait bu, et dit en bégayant au calife, qu’il prenait pour un pêcheur : « Approche, bon voleur de nuit, approche, qu’on te voie. »
Le calife s’avança en contrefaisant parfaitement bien toutes les manières d’un pêcheur, et présenta les deux poissons. « Voilà de forts beaux poissons, dit la belle Persienne, j’en mangerais volontiers s’il était cuit et bien accommodé. – Madame a raison, reprit Scheich Ibrahim, que veux-tu que nous fassions de ton poisson, s’il n’est accommodé ? Va, accommode-le toi-même et apporte-le-nous ; tu trouveras de tout dans ma cuisine. »
Le calife revint trouver le grand vizir Giafar. « Giafar, lui dit-il, j’ai été fort bien reçu, mais ils demandent que le poisson soit accommodé – Je vais l’accommoder, reprit le grand vizir, cela sera fait en un moment – J’ai si fort à cœur, repartit le calife, de venir à bout de mon dessein, que j’en prendrai bien la peine moi-même. Puisque je fais si bien le pêcheur, je puis bien faire le cuisinier : je me suis mêlé de la cuisine dans ma jeunesse, et je ne m’en suis pas mal acquitté. » En disant ces paroles, il avait pris le chemin du logement de Scheich Ibrahim, et le grand vizir et Mesrour le suivaient.
Ils mirent la main à l’œuvre tous trois, et quoique la cuisine de Scheich Ibrahim ne fût pas grande, comme néanmoins il n’y manquait rien des choses dont ils avaient besoin, ils eurent bientôt accommodé le plat de poisson. Le calife le porta, et en le servant, il mit aussi un citron devant chacun, afin qu’ils s’en servissent s’ils le souhaitaient. Ils mangèrent d’un grand appétit, Noureddin et la belle Persienne particulièrement, et le calife demeura devant eux.
Quand ils eurent achevé, Noureddin regarda le calife : « Pêcheur, lui dit-il, on ne peut pas manger de meilleur poisson, et tu nous as fait le plus grand plaisir du monde. » Il mit la main dans son sein en même temps et il en tira sa bourse, où il y avait trente pièces d’or, le reste des quarante que Sangiar, huissier du palais du roi de Balsora, lui avait données avant son départ. « Prends, lui dit-il ; je t’en donnerais davantage si j’en avais. Je t’eusse mis à l’abri de la pauvreté si je t’eusse connu avant que j’eusse dépensé mon patrimoine ; ne laisse pas de le recevoir d’aussi bon cœur que si le présent était beaucoup plus considérable. »
Le calife prit la bourse, et en remerciant Noureddin, comme il sentit que c’était de l’or qui était dedans : « Seigneur, lui dit-il, je ne puis assez vous remercier de votre libéralité : on est bien heureux d’avoir affaire à d’honnêtes gens comme vous ; mais avant de me retirer, j’ai une prière à vous faire, que je vous supplie de m’accorder. Voilà un luth qui me fait connaître que madame en sait jouer. Si vous pouviez obtenir d’elle qu’elle me fît la grâce d’en jouer une seule pièce, je m’en retournerais le plus content du monde : c’est un instrument que j’aime passionnément. »
« Belle Persienne, dit aussitôt Noureddin en s’adressant à elle, je vous demande cette grâce, j’espère que vous ne me la refuserez pas. » Elle prit le luth, et après l’avoir accordé en peu de moments, elle joua et chanta un air qui enleva le calife. En achevant, elle continua de jouer sans chanter, et elle le fit avec tant de force et d’agrément qu’il fut ravi comme en extase.
Quand la belle Persienne eut cessé de jouer : « Ah ! s’écria le calife, quelle voix ! quelle main et quel jeu ! A-t-on jamais mieux chanté ! mieux joué du luth ! jamais on n’a rien vu ni entendu de pareil. »
Noureddin, accoutumé de donner ce qui lui appartenait à tous ceux qui en faisaient les louanges : « Pêcheur, reprit-il, je vois bien que tu t’y connais : puisqu’il te plaît si fort, c’est à toi, je t’en fais présent. » En même temps il se leva, prit sa robe, qu’il avait quittée, et il voulut partir et laisser le calife, qu’il ne connaissait que pour un pécheur, en possession de la belle Persienne.
La belle Persienne, extrêmement étonnée de la libéralité de Noureddin, le retint. « Seigneur, lui dit-elle en le regardant tendrement, où prétendez-vous donc aller ? Remettez-vous à votre place, je vous en supplie, et écoutez ce que je vais jouer et chanter. » Il fit ce qu’elle souhaitait, et alors, en touchant le luth et en le regardant les larmes aux yeux, elle chanta des vers qu’elle fit sur-le-champ, et lui reprocha vivement le peu d’amour qu’il avait pour elle, puisqu’il l’abandonnait si facilement à Kérim, et avec tant de dureté. Elle voulait dire, sans s’expliquer davantage, à un pêcheur tel que Kérim, qu’elle ne connaissait pas pour le calife non plus que lui. En achevant, elle posa le luth près d’elle et porta son mouchoir au visage pour cacher ses larmes, qu’elle ne pouvait retenir.
Noureddin ne répondit pas un mot à ces reproches, et il marqua par son silence qu’il ne se repentait pas de la donation qu’il avait faite. Mais le calife, surpris de ce qu’il venait d’entendre, lui dit : « Seigneur, à ce que je vois, cette dame si belle, si rare, si admirable, dont vous venez de me faire présent avec tant de générosité, est votre esclave et vous êtes son maître ? – Cela est vrai, Kérim, reprit Noureddin, et tu serais beaucoup plus étonné que tu ne le parais, si je te racontais toutes les disgrâces qui me sont arrivées à son occasion. – Eh ! de grâce, seigneur, repartit le calife en s’acquittant toujours fort bien du personnage de pêcheur, obligez-moi de me faire part de votre histoire. »
Noureddin, qui venait de faire pour lui d’autres choses de plus grande conséquence, quoiqu’il ne le regardât que comme pêcheur, voulut bien avoir encore cette complaisance. Il lui raconta toute son histoire, à commencer par l’achat que le vizir son père avait fait de la belle Persienne pour le roi de Balsora, et n’omit rien de ce qu’il avait fait et de tout ce qui lui était arrivé à Bagdad avec elle, et jusqu’au moment où il lui parlait.
Quand Noureddin eut achevé : « Et présentement où allez-vous ? lui demanda le calife. – Où je vais ? répondit-il : où Dieu me conduira. – Si vous me croyez, reprit le calife, vous n’irez pas plus loin : il faut, au contraire, que vous retourniez à Balsora. Je vais vous donner un mot de lettre que vous donnerez au roi, de ma part ; vous verrez qu’il vous recevra fort bien dès qu’il l’aura lue, et que personne ne vous dira mot. »
« – Kérim, repartit Noureddin, ce que tu me dis est bien singulier : jamais on n’a dit qu’un pêcheur comme toi ait eu correspondance avec un roi. – Cela ne doit pas vous étonner, répliqua le calife, nous avons fait nos études ensemble sous les mêmes maîtres, et nous avons toujours été les meilleurs amis du monde. Il est vrai que la fortune ne nous a pas été également favorable : elle l’a fait roi et moi pêcheur ; mais cette inégalité n’a pas diminué notre amitié. Il a voulu me tirer hors de mon état avec tous les empressements imaginables. Je me suis contenté de la considération qu’il a de ne me rien refuser de tout ce que je lui demande pour le service de mes amis : laissez-moi faire et vous en verrez le succès. »
Noureddin consentit à ce que le calife voulut ; et comme il y avait dans le salon de tout ce qu’il fallait pour écrire, le calife écrivit cette lettre au roi de Balsora, au haut de laquelle, presque sur l’extrémité du papier, il ajouta cette formule en très-petits caractères : « Au nom de Dieu très-miséricordieux, » pour marque qu’il voulait être obéi absolument.
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Les Mille et Une Nuits - Tome I
Contes arabes. — Histoire du Sultan des Indes.
Fable. — L'Ane, le Bœuf et le Laboureur.
Iere nuit. — Le Marchand et le Génie.
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Histoire du second Vieillard et des deux Chiens noirs.
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Histoire du Roi grec et du médecin Douban.
Histoire du Mari et du Perroquet.
Histoire du Vizir puni.
Histoire du Vizir puni. suite.
Histoire du jeune Roi des Iles Noires.
Histoire du jeune Roi des Iles Noires. suite.
Histoire des trois Calenders, fils de rois, et de cinq Dames de Bagdad.
Histoire des trois Calenders, fils de rois, et de cinq Dames de Bagdad. suite.
Histoire du premier Calender, fils de roi.
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Histoire de l'Envieux et de l'Envié.
Histoire de l'Envieux et de l'Envié. suite.
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Lettre de Schemselnihar au prince de Perse Ali Ebn Becar.
Réponse du prince de Perse à la lettre de Schemselnihar.
Lettre de Schemselnihar au prince de Perse.
Réponse du prince de Perse à Schemselnihar.
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Lettre du calife Haroun Alraschid au roi de Balsora. -
Les Mille et Une Nuits - Tome IV
Histoire des amours de Camaralzaman, prince de l'Ile des Enfants de Khaledan, et de Badoure, princesse de la Chine.
Histoire des amours de Camaralzaman, prince de l'Ile des Enfants de Khaledan, et de Badoure, princesse de la Chine. suite.
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Troisième vovage de Sindbad le marin.
Quatrième voyage de Sindbad le marin.
Cinquième voyage de Sindbad le marin.
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Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal. suite. 3 -
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Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou. suite.3
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Histoire de Deux Sœurs jalouses de leur cadette.
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Les Mille et Une Nuits - Tome VIII
Préface du traducteur de la continuation des Mille et une Nuits
Nouvelles Aventures du calife Haroun Alraschild, ou Histoire de la petite fille de Chosroès Anouschirvan
Le Bimaristan, ou Histoire du jeune marchand de Bagdad et de la dame inconnue
Le Médecin et le jeune traiteur de Bagdad.
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Histoire du marchand devenu malheureux.
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Histoire du roi Dadbin, ou de la vertueuse Aroua.
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Histoire du roi Hanschah et d’Abouteman.
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Histoire de Soleïman-schah.
Histoire de l’esclave sauvé du supplice -
Les Mille et Une Nuits - Tome IX
Attaf ou L’Homme généreux.
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Histoire de Naama et de Naam.
Histoire d’Alaeddin.
Histoire d’Abou Mohammed Alkeslan.
Histoire d’Aly Mohammed le joaillier, ou du faux calife.
- Extraits : Cours de littérature ancienne et moderne tome IX. par J.F. Laharpe -1825.
- Les Mille et une nuits par Galland, illustrés par : MM. FRANÇAIS, H. BARON, ED. WATTIER, LA VILLE, etc...Revus et corrigés sur l'édition Princeps de 1704.Nouvelle édition de 1861.
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