Sur la fin de la nuit suivante, Scheherazade adressant la parole au sultan des Indes : Sire, dit-elle, le grand vizir Giafar poursuivit ainsi l’histoire de Bedreddin Hassan : « Bedreddin, dit-il, continua d’exercer sa profession de pâtissier à Damas, et son oncle Schemseddin Mohammed en partit trois jours après son arrivée. Il prit la route d’Emesse, d’où il se rendit à Hamah, et de là à Halep, où il s’arrêta deux jours. D’Halep il alla passer l’Euphrate, entra dans la Mésopotamie, et après avoir traversé Mardin, Moussoul, Sengiar, Diarbekir et plusieurs autres villes, arriva enfin à Balsora, où d’abord il fit demander audience au sultan, qui ne fut pas plus tôt informé du rang de Schemseddin Mohammed, qu’il la lui donna. Il le reçut même très-favorablement et lui demanda le sujet de son voyage à Balsora. « Sire, répondit le vizir Schemseddin Mohammed, je suis venu pour apprendre des nouvelles du fils de Noureddin Ali mon frère, qui a eu l’honneur de servir votre majesté. — Il y a longtemps que Noureddin Ali est mort, reprit le sultan. À l’égard de son fils, tout ce qu’on vous en pourra dire, c’est qu’environ deux mois après la mort de son père, il disparut tout à coup, et que personne ne l’a vu depuis ce temps-là, quelque soin que j’aie pris de le faire chercher. Mais sa mère, qui est fille d’un de mes vizirs, vit encore. » Schemseddin Mohammed lui demanda la permission de la voir et de l’emmener en Égypte, et le sultan y ayant consenti, il ne voulut pas différer au lendemain à se donner cette satisfaction : il se fit enseigner où demeurait cette dame, et se rendit chez elle à l’heure même, accompagné de sa fille et de son petit-fils.
« La veuve de Noureddin Ali demeurait toujours dans l’hôtel où avait demeuré son mari jusqu’à sa mort. C’était une très-belle maison, superbement bâtie et ornée de colonnes de marbre ; mais Schemseddin Mohammed ne s’arrêta pas à l’admirer. En arrivant, il baisa la porte et un marbre sur lequel était écrit en lettres d’or le nom de son frère. Il demanda à parler à sa belle-sœur, dont les domestiques lui dirent qu’elle était dans un petit édifice en forme de dôme, qu’ils lui montrèrent, au milieu d’une cour très-spacieuse. En effet, cette tendre mère avait coutume d’aller passer la meilleure partie du jour et de la nuit dans cet édifice, qu’elle avait fait bâtir pour représenter le tombeau de Bedreddin Hassan, qu’elle croyait mort après l’avoir si longtemps attendu en vain. Elle y était alors occupée à pleurer ce cher fils, et Schemseddin Mohammed la trouva ensevelie dans une affliction mortelle.
« Il lui fit son compliment, et après l’avoir suppliée de suspendre ses larmes et ses gémissements, il lui apprit qu’il avait l’honneur d’être son beau-frère, et lui dit la raison qui l’avait obligé de partir du Caire et de venir à Balsora. »
En achevant ces mots, Scheherazade, voyant paraître le jour, cessa de poursuivre son récit ; mais elle en reprit le fil de cette sorte sur la fin de la nuit suivante :
XCII NUIT.
« Schemseddin Mohammed, continua le vizir Giafar, après avoir instruit sa belle-sœur de tout ce qui s’était passé au Caire la nuit des noces de sa fille, après lui avoir conté la surprise que lui avait causée la découverte du cahier cousu dans le turban de Bedreddin, lui présenta Agib et Dame de Beauté.« Quand la veuve de Noureddin Ali, qui était demeurée assise comme une femme qui ne prenait plus de part aux choses du monde, eut compris par le discours qu’elle venait d’entendre que le cher fils qu’elle regrettait tant pouvait vivre encore, elle se leva et embrassa très-étroitement Dame de Beauté et son petit Agib, en qui reconnaissant les traits de Bedreddin, elle versa des larmes d’une nature bien différente de celles qu’elle répandait depuis si longtemps. Elle ne pouvait se lasser de baiser ce jeune homme, qui, de son côté, recevait ses embrassements avec toutes les démonstrations de joie dont il était capable. « Madame, dit Schemseddin Mohammed, il est temps de finir vos regrets et d’essuyer vos larmes : il faut vous disposer à venir en Égypte avec nous. Le sultan de Balsora me permet de vous emmener, et je ne doute pas que vous n’y consentiez. J’espère que nous rencontrerons enfin votre fils mon neveu, et si cela arrive, son histoire, la vôtre, celle de ma fille et la mienne, mériteront d’être écrites pour être transmises à la postérité. »
« La veuve de Noureddin Ali écouta cette proposition avec plaisir, et fit travailler dès ce moment aux préparatifs de son départ. Pendant ce temps-là Schemseddin Mohammed demanda une seconde audience, et ayant pris congé du sultan, qui le renvoya comblé d’honneurs, avec un présent considérable pour lui et un autre plus riche pour le sultan d’Égypte, il partit de Balsora et reprit le chemin de Damas.
« Lorsqu’il fut près de cette ville, il fit dresser ses tentes hors de la porte par où il devait entrer, et dit qu’il y séjournerait trois jours pour faire reposer son équipage, et pour acheter ce qu’il trouverait de plus curieux et de plus digne d’être présenté au sultan d’Égypte.
« Pendant qu’il était occupé à choisir lui-même les plus belles étoffes que les principaux marchands avaient apportées sous ses tentes, Agib pria l’eunuque noir, son conducteur, de le mener promener dans la ville, disant qu’il souhaitait de voir les choses qu’il n’avait pas eu le temps de voir en passant, et qu’il serait bien aise aussi d’apprendre des nouvelles du pâtissier à qui il avait donné un coup de pierre. L’eunuque y consentit, marcha vers la ville avec lui, après en avoir obtenu la permission de sa mère, Dame de Beauté.
« Ils entrèrent dans Damas par la porte du Paradis, qui était la plus proche des tentes du vizir Schemseddin Mohammed. Ils parcoururent les grandes places, les lieux publics et couverts où se vendaient les marchandises les plus riches, et virent l’ancienne mosquée des Ommiades[44] dans le temps qu’on s’y assemblait pour faire la prière[45] d’entre le midi et le coucher du soleil. Ils passèrent ensuite devant la boutique de Bedreddin Hassan, qu’ils trouvèrent encore occupé à faire des tartes à la crème. « Je vous salue, lui dit Agib, regardez-moi. Vous souvenez-vous de m’avoir vu ? » À ces mots, Bedreddin jeta les yeux sur lui, et, le reconnaissant, (ô surprenant effet de l’amour paternel !) il sentit la même émotion que la première fois : il se troubla, et au lieu de lui répondre, il demeura longtemps sans pouvoir proférer une seule parole. Néanmoins ayant rappelé ses esprits : « Mon petit seigneur, lui dit-il, faites-moi la grâce d’entrer encore une fois chez moi avec votre gouverneur ; venez goûter d’une tarte à la crème. Je vous supplie de me pardonner la peine que je vous fis en vous suivant hors de la ville : je ne me possédais pas, je ne savais ce que je faisais ; vous m’entraîniez après vous sans que je pusse résister à une si douce violence. »
Scheherazade cessa de parler en cet endroit, parce qu’elle vit paraître le jour. Le lendemain elle reprit de cette manière la suite de son discours :
XCIII NUIT.« Commandeur des croyants, poursuivit le vizir Giafar, Agib, étonné d’entendre ce que lui disait Bedreddin, répondit : « Il y a de l’excès dans l’amitié que vous me témoignez, et je ne veux point entrer chez vous que vous ne vous soyez engagé par serment à ne me pas suivre quand j’en serai sorti. Si vous me le promettez et que vous soyez homme de parole, je vous reviendrai voir encore demain, pendant que le vizir mon aïeul achètera de quoi faire présent au sultan d’Égypte. — Mon petit seigneur, reprit Bedreddin Hassan, je ferai tout ce que vous m’ordonnerez. » À ces mots, Agib et l’eunuque entrèrent dans la boutique.
« Bedreddin leur servit aussitôt une tarte à la crème, qui n’était pas moins délicate ni moins excellente que celle qu’il leur avait présentée la première fois. « Venez, lui dit Agib, asseyez-vous auprès de moi et mangez avec nous. » Bedreddin s’étant assis, voulut embrasser Agib pour lui marquer la joie qu’il avait de se voir à ses côtés ; mais Agib le repoussa en lui disant : « Tenez-vous en repos, votre amitié est trop vive. Contentez-vous de me regarder et de m’entretenir. » Bedreddin obéit et se mit à chanter une chanson dont il composa sur-le-champ les paroles à la louange d’Agib ; il ne mangea point, et ne fit autre chose que servir ses hôtes. Lorsqu’ils eurent achevé de manger, il leur présenta à laver et une serviette très-blanche pour s’essuyer les mains. Il prit ensuite un vase de sorbet[46], et leur en prépara plein une grande porcelaine, où il mit de la neige fort propre. Puis, présentant la porcelaine au petit Agib : « Prenez, lui dit-il ; c’est un sorbet de rose, le plus délicieux qu’on puisse trouver dans toute cette ville ; jamais vous n’en avez goûté de meilleur. » Agib en ayant bu avec plaisir, Bedreddin Hassan reprit la porcelaine et la présenta aussi à l’eunuque, qui but à longs traits toute la liqueur jusqu’à la dernière goutte.« Enfin Agib et son gouverneur, rassasiés, remercièrent le pâtissier de la bonne chère qu’il leur avait faite, et se retirèrent en diligence parce qu’il était déjà un peu tard. Ils arrivèrent sous les tentes de Schemseddin Mohammed, et allèrent d’abord à celle des dames. La grand’mère d’Agib fut ravie de le revoir, et comme elle avait toujours son fils Bedreddin dans l’esprit, elle ne put retenir ses larmes en embrassant Agib. « Ah ! mon fils, lui dit-elle, ma joie serait parfaite si j’avais le plaisir d’embrasser votre père Bedreddin Hassan comme je vous embrasse. » Elle se mettait alors à table pour souper ; elle le fit asseoir auprès d’elle, lui fit plusieurs questions sur sa promenade, et en lui disant qu’il ne devait manquer d’appétit, elle lui servit un morceau d’une tarte à la crème, qu’elle avait elle-même faite et qui était excellente, car on a déjà dit qu’elle les savait mieux faire que les meilleurs pâtissiers. Elle en présenta aussi à l’eunuque ; mais ils avaient tellement mangé l’un et l’autre chez Bedreddin, qu’ils n’en pouvaient pas seulement goûter. »
Le jour, qui paraissait, empêcha Scheherazade d’en dire davantage cette nuit ; mais sur la fin de la suivante, elle continua son récit dans ces termes :
XCIV NUIT.« Agib eut à peine touché au morceau de tarte à la crème qu’on lui avait servi, que, feignant de ne le pas trouver à son goût, il le laissa tout entier, et Schaban[47], c’est le nom de l’eunuque, fit la même chose. La veuve de Noureddin Ali s’aperçut avec chagrin du peu de cas que son petit-fils faisait de sa tarte. « Hé quoi ! mon fils, lui dit-elle, est-il possible que vous méprisiez ainsi l’ouvrage de mes propres mains ! Apprenez que personne au monde n’est capable de faire de si bonnes tartes à la crème, excepté votre père Bedreddin Hassan, à qui j’ai enseigné le grand art d’en faire de pareilles. — Ah ! ma bonne grand’mère, s’écria Agib, permettez-moi de vous dire que si vous n’en savez pas faire de meilleures, il y a un pâtissier dans cette ville qui vous surpasse dans ce grand art : nous venons d’en manger chez lui une qui vaut beaucoup mieux que celle-ci. »
« À ces paroles, la grand’mère regardant l’eunuque de travers : « Comment, Schaban, lui dit-elle avec colère, vous a-t-on commis la garde de mon petit-fils pour le mener manger chez des pâtissiers comme un gueux ? — Madame, répondit l’eunuque, il est bien vrai que nous nous sommes entretenus quelque temps avec un pâtissier ; mais nous n’avons pas mangé chez lui. — Pardonnez-moi, interrompit Agib, nous sommes entrés dans sa boutique, et nous y avons mangé d’une tarte à la crème. » La dame, plus irritée qu’auparavant contre l’eunuque, se leva de table assez brusquement, courut à la tente de Schemseddin Mohammed, qu’elle informa du délit de l’eunuque, dans des termes plus propres à animer le vizir contre le délinquant qu’à lui faire excuser sa faute.
« Schemseddin Mohammed, qui était naturellement emporté, ne perdit pas une si belle occasion de se mettre en colère. Il se rendit à l’instant sous la tente de sa belle-sœur, et dit à l’eunuque : « Quoi ! malheureux, tu as la hardiesse d’abuser de la confiance que j’ai en toi ! » Schaban, quoique suffisamment convaincu par le témoignage d’Agib, prit le parti de nier encore le fait. Mais l’enfant soutenant toujours le contraire : « Mon grand-père, dit-il à Schemseddin Mohammed, je vous assure que nous avons si bien mangé l’un et l’autre, que nous n’avons pas besoin de souper. Le pâtissier nous a même régalés d’une grande porcelaine de sorbet. — Hé bien ! méchant esclave, s’écria le vizir en se tournant vers l’eunuque, après cela, ne veux-tu pas convenir que vous êtes entrés tous deux chez un pâtissier, et que vous y avez mangé ? » Schaban eut encore l’effronterie de jurer que cela n’était pas vrai. « Tu es un menteur, lui dit alors le vizir, je crois plutôt mon petit-fils que toi. Néanmoins, si tu peux manger toute cette tarte à la crème qui est sur cette table, je serai persuadé que tu dis la vérité. »« Schaban, quoiqu’il en eût jusqu’à la gorge, se soumit à cette épreuve, et prit un morceau de la tarte à la crème ; mais il fut obligé de le retirer de sa bouche, car le cœur lui souleva. Il ne laissa pas pourtant de mentir encore, en disant qu’il avait tant mangé le jour précédent, que l’appétit ne lui était pas encore revenu. Le vizir, irrité de tous les mensonges de l’eunuque, et convaincu qu’il était coupable, le fit coucher par terre et commanda qu’on lui donnât la bastonnade. Le malheureux poussa de grands cris en souffrant ce châtiment et confessa la vérité. « Il est vrai, s’écria-t-il, que nous avons mangé une tarte à la crème chez un pâtissier, et elle était cent fois meilleure que celle qui est sur cette table. »
« La veuve de Noureddin Ali crut que c’était par dépit contre elle et pour la mortifier que Schaban louait la tarte du pâtissier ; c’est pourquoi s’adressant à lui : « Je ne puis croire, dit-elle, que les tartes à la crème de ce pâtissier soient plus excellentes que les miennes. Je veux, m’en éclaircir ; tu sais où il demeure, va chez lui et m’apporte une tarte à la crème tout à l’heure. » En parlant ainsi, elle fit donner de l’argent à l’eunuque pour acheter la tarte, et il partit. Étant arrivé à la boutique de Bedreddin : « Bon pâtissier, lui dit-il, tenez, voilà de l’argent, donnez-moi une tarte à la crème, une de nos dames souhaite d’en goûter. » Il y en avait alors de toutes chaudes ; Bedreddin choisit la meilleure, et la donnant à l’eunuque : « Prenez celle-ci, dit-il, je vous la garantis excellente, et je puis vous assurer que personne au monde n’est capable d’en faire de semblables, si ce n’est ma mère, qui vit peut-être encore. »
« Schaban revint en diligence sous les tentes avec sa tarte à la crème. Il la présenta à la veuve de Noureddin, qui la prit avec empressement. Elle en rompit un morceau pour le manger ; mais elle ne l’eut pas plus tôt porté à sa bouche qu’elle fit un grand cri et qu’elle tomba évanouie. Schemseddin Mohammed, qui était présent, fut extrêmement étonné de cet accident. Il jeta de l’eau lui-même au visage de sa belle-sœur, et s’empressa fort à la secourir. Dès qu’elle fut revenue de sa faiblesse : « Ô Dieu ! s’écria-t-elle, il faut que ce soit mon fils, mon cher fils Bedreddin, qui ait fait cette tarte. »
La clarté du jour, en cet endroit, vint imposer silence à Scheherazade. Le sultan des Indes se leva pour faire sa prière et alla tenir son conseil, et, la nuit suivante, la sultane poursuivit ainsi l’histoire de Bedreddin Hassan :
XCV NUIT.« Quand le vizir Schemseddin Mohammed eut entendu dire à sa belle-sœur qu’il fallait que ce fût Bedreddin Hassan qui eût fait la tarte à la crème que l’eunuque venait d’apporter, il sentit une joie inconcevable : mais venant à faire réflexion que cette joie était sans fondement, et que, selon toutes les apparences, la conjecture de la veuve de Noureddin devait être fausse, il lui dit : « Mais, madame, pourquoi avez-vous cette opinion ? Ne se peut-il pas trouver un pâtissier au monde qui sache aussi bien faire des tartes à la crème que votre fils ? — Je conviens, répondit-elle, qu’il y a peut-être des pâtissiers capables d’en faire d’aussi bonnes ; mais comme je les fais d’une manière toute singulière, et que nul autre que mon fils n’a ce secret, il faut absolument que ce soit lui qui ait fait celle-ci. Réjouissons-nous, mon frère, ajouta-t-elle avec transport, nous avons enfin trouvé ce que nous cherchons et désirons depuis si longtemps. — Madame, répliqua le vizir, modérez, je vous prie, votre impatience ; nous saurons bientôt ce que nous devons en penser. Il n’y a qu’à faire venir ici le pâtissier. Si c’est Bedreddin Hassan, vous le reconnaîtrez bien, ma fille et vous. Mais il faut que vous vous cachiez toutes deux, et que vous le voyiez sans qu’il vous voie, car je ne veux pas que notre reconnaissance se fasse à Damas. J’ai dessein de la prolonger jusqu’à ce que nous soyons de retour au Caire, où je me propose de vous donner un avertissement très-agréable. »
« En achevant ces paroles, il laissa les dames sous leur tente et se rendit sous la sienne. Là, il fit venir cinquante de ses gens, et leur dit : « Prenez chacun un bâton et suivez Schaban, qui va vous conduire chez un pâtissier de cette ville. Lorsque vous y serez arrivés, rompez, brisez tout ce que vous trouverez dans sa boutique. S’il vous demande pourquoi vous faites ce désordre, demandez-lui seulement si ce n’est pas lui qui a fait la tarte à la crème qu’on a été prendre chez lui. S’il vous répond que oui, saisissez-vous de sa personne, liez-le bien et me l’amenez ; mais gardez-vous de le frapper ni de lui faire le moindre mal. Allez, et ne perdez pas de temps. »« Le vizir fut promptement obéi ; ses gens, armés de bâtons et conduits par l’eunuque noir, se rendirent en diligence chez Bedreddin Hassan, où ils mirent en pièces les plats, les chaudrons, les casseroles, les tables et tous les autres meubles et ustensiles qu’ils trouvèrent, et inondèrent sa boutique de sorbet, de crème et de confitures. À ce spectacle, Bedreddin : Hassan, fort étonné, leur dit d’un ton de voix pitoyable : « Hé ! bonnes gens, pourquoi me traitez-vous de la sorte ? De quoi s’agit-il ? Qu’ai-je fait ? — N’est-ce pas vous, dirent-ils, qui avez fait la tarte à la crème que vous avez vendue à l’eunuque que vous voyez ? — Oui, c’est moi-même, répondit-il : qu’y trouve-t-on à dire ? Je défie qui que ce soit d’en faire une meilleure. » Au lieu de lui repartir, ils continuèrent de briser tout, et le four même ne fut pas épargné.
« Cependant les voisins étant accourus au bruit, et fort surpris de voir cinquante hommes armés commettre un pareil désordre, demandaient le sujet d’une si grande violence, et Bedreddin, encore une fois, dit à ceux qui la lui faisaient : « Apprenez-moi, de grâce, quel crime je puis avoir commis, pour rompre et briser ainsi tout ce qu’il y a chez moi ? — N’est-ce pas vous, répondirent-ils, qui avez fait la tarte à la crème que vous avez vendue à cet eunuque ? — Oui, oui, c’est moi, repartit-il ; je soutiens qu’elle est bonne, et je ne mérite pas ce traitement injuste que vous me faites. Ils se saisirent de sa personne sans l’écouter, et après lui avoir arraché la toile de son turban, ils s’en servirent pour lui lier les mains derrière le dos, puis, le tirant par force de sa boutique, ils commencèrent à l’emmener.
« La populace qui s’était assemblée là, touchée de compassion pour Bedreddin, prit son parti et voulut s’opposer au dessein des gens de Schemseddin Mohammed ; mais il survint en ce moment des officiers du gouverneur de la ville, qui écartèrent le peuple et favorisèrent l’enlèvement de Bedreddin, parce que Schemseddin Mohammed était allé chez le gouverneur de Damas, pour l’informer de l’ordre qu’il avait donné et pour lui demander main forte, et ce gouverneur, qui commandait sur toute la Syrie au nom du sultan d’Égypte, n’avait eu garde de rien refuser au vizir de son maître. On entraînait donc Bedreddin malgré ses cris et ses larmes. »
Scheherazade n’en put dire davantage à cause du jour qu’elle vit paraître. Mais le lendemain elle reprit sa narration, et dit au sultan des Indes :
XCVI NUIT. Sire, le vizir Giafar continuant de parler au calife : « Bedreddin Hassan, dit-il, avait beau demander en chemin, aux personnes qui l’emmenaient, ce que l’on avait trouvé dans sa tarte à la crème, on ne lui répondait rien. Enfin il arriva sous les tentes, où on le fit attendre jusqu’à ce que Schemseddin Mohammed fût revenu de chez le gouverneur de Damas.
« Le vizir, étant de retour, demanda des nouvelles du pâtissier. On le lui amena. « Seigneur, lui dit Bedreddin, les larmes aux yeux, faites-moi la grâce de me dire en quoi je vous ai offensé. — Ah ! malheureux, répondit le vizir, n’est-ce pas toi qui as fait la tarte à la crème que tu m’as envoyée ? — J’avoue que c’est moi, repartit Bedreddin : quel crime ai-je commis en cela ? — Je te châtierai comme tu le mérites, répliqua Schemseddin Mohammed, et il t’en coûtera la vie pour avoir fait une si méchante tarte. — Hé ! bon Dieu, s’écria Bedreddin, qu’est-ce que j’entends ! Est-ce un crime digne de mort d’avoir fait une méchante tarte à la crème ? — Oui, dit le vizir, et tu ne dois pas attendre de moi un autre traitement. »« Pendant qu’ils s’entretenaient ainsi tous deux, les dames, qui s’étaient cachées, observaient avec attention Bedreddin, qu’elles n’eurent pas de peine à reconnaître malgré le long temps qu’elles ne l’avaient vu. La joie qu’elles en eurent fut telle qu’elles en tombèrent évanouies. Quand elles furent revenues de leur évanouissement elles voulaient s’aller jeter au cou de Bedreddin ; mais la parole qu’elles avaient donnée au vizir de ne se point montrer l’emporta sur les plus tendres mouvements de la nature.
« Comme Schemseddin Mohammed avait résolu de partir cette même nuit, il fit plier les tentes et préparer les voitures pour se mettre en marche, et à l’égard de Bedreddin, il ordonna qu’on le mît dans une caisse bien fermée et qu’on le chargeât sur un chameau. D’abord que tout fut prêt pour le départ, le vizir et les gens de sa suite se mirent en chemin. Ils marchèrent le reste de la nuit et le jour suivant sans se reposer. Ils ne s’arrêtèrent qu’à l’entrée de la nuit. Alors on tira Bedreddin Hassan de la caisse pour lui faire prendre de la nourriture ; mais on eut soin de le tenir éloigné de sa mère et de sa femme, et pendant vingt jours que dura le voyage, on le traita de la même manière.
« En arrivant au Caire, on campa aux environs de la ville par ordre du vizir Schemseddin Mohammed, qui se fit amener Bedreddin, devant lequel il dit à un charpentier qu’il avait fait venir : « Va chercher du bois et dresse promptement un poteau. — Hé ! seigneur, dit Bedreddin, que prétendez-vous faire de ce poteau ? — T’y attacher, repartit le vizir, et te faire ensuite promener par tous les quartiers de la ville, afin qu’on voie en ta personne un indigne pâtissier qui fait des tartes à la crème sans y mettre de poivre. » À ces mots, Bedreddin Hassan s’écria d’une manière si plaisante, que Schemseddin Mohammed eut bien de la peine à garder son sérieux : « Grand Dieu, c’est donc pour n’avoir pas mis de poivre dans une tarte à la crème qu’on veut me faire souffrir une mort aussi cruelle qu’ignominieuse ! »
En achevant ces mots, Scheherazade, remarquant qu’il était jour, se tut, et Schahriar se leva en riant de tout son cœur de la frayeur de Bedreddin, et fort curieux d’entendre la suite de cette histoire, que la sultane reprit de cette sorte le lendemain, avant le jour :
XCVII NUIT. Sire, le calife Haroun Alraschid, malgré sa gravité, ne put s’empêcher de rire quand le vizir Giafar lui dit que Schemseddin Mohammed menaçait de faire mourir Bedreddin pour n’avoir pas mis de poivre dans la tarte à la crème qu’il avait vendue à Schaban. « Hé quoi ! disait Bedreddin, faut-il qu’on ait tout rompu et brisé dans ma maison, qu’on m’ait emprisonné dans une caisse, et qu’enfin on s’apprête à m’attacher à un poteau, et tout cela parce que je ne mets pas de poivre dans une tarte à la crème ! Hé ! grand Dieu, qui a jamais ouï parler d’une pareille chose ? Sont-ce là des actions de musulmans, de personnes qui font profession de probité, de justice, et qui pratiquent toutes sortes de bonnes œuvres ? » En disant cela il fondait en larmes ; puis, recommençant ses plaintes : « Non, reprenait-il, jamais personne n’a été traité si injustement ni si rigoureusement. Est-il possible qu’on soit capable d’ôter la vie à un homme pour n’avoir pas mis de poivre dans une tarte à la crème ? Que maudites soient toutes les tartes à la crème, aussi bien que l’heure où je suis né ! Plût à Dieu que je fusse mort en ce moment ! »
Le désolé Bedreddin ne cessa de se lamenter, et lorsqu’on apporta le poteau et les clous pour l’y clouer, il poussa de grands cris à ce spectacle terrible. « Ô ciel, dit-il, pouvez-vous souffrir que je meure d’un trépas infâme et douloureux ! et cela pour quel crime ? Ce n’est pas pour avoir volé ni pour avoir tué, ni pour avoir renié ma religion : c’est pour n’avoir pas mis de poivre dans une tarte à la crème. »Comme la nuit était alors déjà assez avancée, le vizir Schemseddin Mohammed fit remettre Bedreddin dans sa caisse et lui dit : « Demeure là jusqu’à demain ; le jour ne se passera pas que je ne te fasse mourir. » On emporta la caisse et l’on en chargea le chameau qui l’avait apportée depuis Damas. On chargea en même temps tous les autres chameaux, et le vizir étant remonté à cheval, fit marcher devant lui le chameau qui portait son neveu, et entra dans la ville, suivi de tout son équipage. Après avoir passé plusieurs rues où personne ne parut parce que tout le monde s’était retiré, il se rendit à son hôtel, où il fit décharger la caisse, avec défense de l’ouvrir que lorsqu’il l’ordonnerait.
Tandis qu’on déchargeait les autres chameaux, il prit en particulier la mère de Bedreddin Hassan et sa fille, et s’adressant à la dernière : « Dieu soit loué, lui dit-il, ma fille, de ce qu’il nous a fait si heureusement rencontrer votre cousin et votre mari ! Vous vous souvenez bien, apparemment, de l’état où était votre chambre la première nuit de vos noces. Allez, faites-y mettre toutes choses comme elles étaient alors. Si pourtant vous ne vous en souveniez pas, je pourrais y suppléer par l’écrit que j’en ai fait faire. De mon côté, je vais donner ordre au reste. »
Dame de beauté alla exécuter avec joie ce que venait de lui ordonner son père, qui commença aussi à disposer toutes choses dans la salle, de la même manière qu’elles étaient lorsque Bedreddin Hassan s’y était trouvé avec le palefrenier bossu du sultan d’Égypte. À mesure qu’il lisait l’écrit, ses domestiques mettaient chaque meuble à sa place. Le trône ne fut pas oublié, non plus que les bougies allumées. Quand tout fut préparé dans la salle, le vizir entra dans la chambre de sa fille, où il posa l’habillement de Bedreddin avec la bourse de sequins. Cela étant fait, il dit à Dame de Beauté : « Déshabillez-vous, ma fille, et vous couchez. Dès que Bedreddin sera entré dans cette chambre, plaignez-vous de ce qu’il a été dehors longtemps, et lui dites que vous avez été bien étonnée en vous réveillant de ne pas le trouver auprès de vous. Pressez-le de se remettre au lit, et demain matin vous nous divertirez, madame votre belle-mère et moi, en nous rendant compte de ce qui se sera passé entre vous et lui cette nuit. » À ces mots, il sortit de l’appartement de sa fille, et lui laissa la liberté de se coucher. »
Scheherazade voulait poursuivre son récit, mais le jour, qui commença à paraître, l’en empêcha.
XCVIII NUIT. Sur la fin de la nuit suivante, le sultan des Indes, qui avait une extrême impatience d’apprendre comment se dénouerait l’histoire de Bedreddin, réveilla lui-même Scheherazade et l’avertit de la continuer, ce qu’elle fit dans ces termes : « Schemseddin Mohammed, dit le vizir Giafar au calife, fit sortir de la salle tous les domestiques qui y étaient, et leur ordonna de s’éloigner, à la réserve de deux ou trois qu’il fit demeurer. Il les chargea d’aller tirer Bedreddin hors de la caisse, de le mettre en chemise et en caleçon, de le conduire en cet état dans la salle, de l’y laisser tout seul, et d’en fermer la porte.
« Bedreddin Hassan, quoique accablé de douleur, s’était endormi pendant tout ce temps-là, si bien que les domestiques du vizir l’eurent plus tôt tiré de la caisse, mis en chemise et en caleçon, qu’il ne fut réveillé, et ils le transportèrent dans la salle si brusquement, qu’ils ne lui donnèrent pas le loisir de se reconnaître. Quand il se vit seul dans la salle, il promena sa vue de toutes parts, et les choses qu’il voyait rappelant dans sa mémoire le souvenir de ses noces, il s’aperçut avec étonnement que c’était la même salle où il avait vu le palefrenier bossu. Sa surprise augmenta encore lorsque, s’étant approché doucement de la porte d’une chambre qu’il trouva ouverte, il vit dedans son habillement au même endroit où il se souvenait de l’avoir mis la nuit de ses noces. « Bon Dieu, dit-il en se frottant les yeux, suis-je endormi ? suis-je éveillé ? »« Dame de Beauté, qui l’observait, après s’être divertie de son étonnement, ouvrit tout à coup les rideaux de son lit, et avançant la tête : « Mon cher seigneur, lui dit-elle d’un ton assez tendre, que faites-vous à la porte ? Venez vous recoucher. Vous avez demeuré dehors bien longtemps. J’ai été fort surprise en me réveillant de ne vous pas trouver à mes côtés. » Bedreddin Hassan changea de visage lorsqu’il reconnut que la dame qui lui parlait était cette charmante personne avec laquelle il se souvenait d’avoir couché. Il entra dans la chambre, mais au lieu d’aller au lit, comme il était plein des idées de tout ce qui lui était arrivé depuis dix ans, et qu’il ne pouvait se persuader que tous ces événements se fussent passés en une seule nuit, il s’approcha de la caisse où étaient ses habits et la bourse de sequins, et après les avoir examinés avec beaucoup d’attention : « Par le grand Dieu vivant, s’écria-t-il, voilà des choses que je ne puis comprendre ! » La dame, qui prenait plaisir à voir son embarras, lui dit : « Encore une fois, seigneur, venez vous remettre au lit. À quoi vous amusez-vous ? » À ces paroles il s’avança vers Dame de Beauté. « Je vous supplie, madame, lui dit-il, de m’apprendre s’il y a longtemps que je suis auprès de vous ? — La question me surprend, répondit-elle : est-ce que vous ne vous êtes pas levé d’auprès de moi tout à l’heure ? Il faut que vous ayez l’esprit bien préoccupé. — Madame, reprit Bedreddin, je ne l’ai assurément pas fort tranquille. Je me souviens, il est vrai, d’avoir été près de vous ; mais je me souviens aussi d’avoir, depuis, demeuré dix ans à Damas. Si j’ai en effet couché cette nuit avec vous, je ne puis pas en avoir été éloigné si longtemps. Ces deux choses sont opposées. Dites-moi, de grâce, ce que j’en dois penser : si mon mariage avec vous est une illusion, ou si c’est un songe que mon absence. — Oui, seigneur, repartit Dame de Beauté, vous avez rêvé sans doute que vous avez été à Damas. — Il n’y a donc rien de si plaisant, s’écria Bedreddin en faisant un éclat de rire. Je suis assuré, madame, que ce songe va vous paraître très-réjouissant. Imaginez-vous, s’il vous plaît, que je me suis trouvé à la porte de Damas en chemise et en caleçon, comme je suis en ce moment ; que je suis entré dans la ville aux huées d’une populace qui me suivait en m’insultant ; que je me suis sauvé chez un pâtissier, qui m’a adopté, m’a appris son métier et m’a laissé tous ses biens en mourant ; qu’après sa mort j’ai tenu sa boutique. Enfin, madame, il m’est arrivé une infinité d’autres aventures qui seraient trop longues à raconter, et tout ce que je puis vous dire, c’est que je n’ai pas mal fait de m’éveiller, sans cela on m’allait clouer à un poteau. — Et pour quel sujet, dit Dame de Beauté en faisant l’étonnée, voulait-on vous traiter si cruellement ? Il fallait donc que vous eussiez commis un crime énorme. — Point du tout, répondit Bedreddin, c’était pour la chose du monde la plus bizarre et la plus ridicule. Tout mon crime était d’avoir vendu une tarte à la crème, où je n’avais pas mis de poivre. — Ah ! pour cela, dit Dame de Beauté en riant de toute sa force, il faut avouer qu’on vous faisait une horrible injustice. — Oh ! madame, répliqua-t-il, ce n’est pas tout, encore : pour cette maudite tarte à la crème, où l’on me reprochait de n’avoir pas mis de poivre, on avait tout rompu et brisé dans ma boutique, on m’avait lié avec des cordes et enfermé dans une caisse, où j’étais si étroitement qu’il me semble que je m’en sens encore. Enfin on avait fait venir un charpentier et on lui avait commandé de dresser un poteau pour me pendre. Mais Dieu soit béni de ce que tout cela n’est qu’un ouvrage de sommeil ! »
Scheherazade, en cet endroit apercevant le jour, cessa de parler. Schahriar ne put s’empêcher de rire de ce que Bedreddin Hassan avait pris une chose réelle pour un songe : Il faut convenir, dit-il, que cela est très-plaisant, et je suis persuadé que le lendemain le vizir Schemseddin Mohammed et sa belle-sœur s’en divertirent extrêmement. — Sire, répondit la sultane, c’est ce que j’aurai l’honneur de vous raconter la nuit prochaine, si votre majesté veut bien me laisser vivre jusqu’à ce temps-là. Le sultan des Indes se leva sans rien répliquer à ces paroles, mais il était fort éloigné d’avoir une autre pensée.
XCIX NUIT. Scheherazade, réveillée avant le jour, reprit ainsi la parole : Sire, Bedreddin ne passa pas tranquillement la nuit ; il se réveillait de temps en temps, et se demandait à lui-même s’il rêvait ou s’il était réveillé. Il se défiait de son bonheur, et cherchant à s’en assurer, il ouvrait les rideaux et parcourait des yeux toute la chambre. « Je ne me trompe pas, disait-il, voilà la même chambre où je suis entré à la place du bossu, et je suis couché avec la belle dame qui lui était destinée. » Le jour, qui paraissait, n’avait pas encore dissipé son inquiétude, lorsque le vizir Schemseddin Mohammed, son oncle, frappa à la porte, et entra presque en même temps pour lui donner le bonjour.
Bedreddin Hassan fut dans une surprise extrême de voir paraître subitement un homme qu’il connaissait si bien, mais qui n’avait plus l’air de ce juge terrible qui avait prononcé l’arrêt de sa mort. « Ah ! c’est donc vous, s’écria-t-il, qui m’avez traité si indignement et condamné à une mort qui me fait encore horreur, pour une tarte à la crème où je n’avais pas mis de poivre ? » Le vizir se prit à rire, et pour le tirer de peine, lui conta comment, par le ministère d’un génie, car le récit du bossu lui avait fait soupçonner l’aventure, il s’était trouvé chez lui et avait épousé sa fille à la place du palefrenier du sultan. Il lui apprit ensuite que c’était par un cahier écrit de la main de Noureddin Ali qu’il avait découvert qu’il était son neveu, et enfin il lui dit qu’en conséquence de cette découverte il était parti du Caire, et était allé jusqu’à Balsora pour le chercher et apprendre de ses nouvelles. « Mon cher neveu, ajouta-t-il en l’embrassant avec beaucoup de tendresse, je vous demande pardon de tout ce que je vous ai fait souffrir depuis que je vous ai reconnu. J’ai voulu vous ramener chez moi avant que de vous apprendre votre bonheur, que vous devez retrouver d’autant plus charmant qu’il vous a coûté plus de peines. Consolez-vous de toutes vos afflictions par la joie de vous voir rendu aux personnes qui vous doivent être les plus chères. Pendant que vous vous habillerez, je vais avertir madame votre mère, qui est dans une grande impatience de vous embrasser, et je vous amènerai votre fils, que vous avez vu à Damas, et pour qui vous vous êtes senti tant d’inclination sans le connaître. »Il n’y a pas de paroles assez énergiques pour bien exprimer quelle fut la joie de Bedreddin lorsqu’il vit sa mère et son fils Agib. Ces trois personnes ne cessaient de s’embrasser et de faire paraître tous les transports que le sang et la plus vive tendresse peuvent inspirer. La mère dit les choses du monde les plus touchantes à Bedreddin : elle lui parla de la douleur que lui avait causée une si longue absence et des pleurs qu’elle avait versés. Le petit Agib, au lieu de fuir, comme à Damas, les embrassements de son père, ne cessait point de les recevoir, et Bedreddin Hassan, partagé entre deux objets si dignes de son amour, ne croyait pas leur pouvoir donner assez de marques de son affection.
Pendant que ces choses se passaient chez Schemseddin Mohammed, ce vizir était allé au palais, rendre compte au sultan de l’heureux succès de son voyage. Le sultan fut si charmé du récit de cette merveilleuse histoire, qu’il la fit écrire pour être conservée soigneusement dans les archives du royaume. Aussitôt que Schemseddin Mohammed fut de retour au logis, comme il avait fait préparer un superbe festin, il se mit à table avec toute sa famille, et toute sa maison passa la journée dans de grandes réjouissances.
Le vizir Giafar ayant ainsi achevé l’histoire de Bedreddin Hassan, dit au calife Haroun Alraschid : « Commandeur des croyants, voilà ce que j’avais à raconter à votre majesté. » Le calife trouva cette histoire si surprenante qu’il accorda sans hésiter la grâce de l’esclave Rihan, et pour consoler le jeune homme de la douleur qu’il avait de s’être privé lui-même malheureusement d’une femme qu’il aimait beaucoup, ce prince le maria avec une de ses esclaves, le combla de biens et le chérit jusqu’à sa mort… Mais, sire, ajouta Scheherazade, remarquant que le jour commençait à paraître, quelque agréable que soit l’histoire que je viens de raconter, j’en sais une autre qui l’est encore davantage. Si votre majesté souhaite de l’entendre la nuit prochaine, je suis assurée qu’elle en demeurera d’accord. Schahriar se leva sans rien dire et fort incertain de ce qu’il avait à faire : La bonne sultane, dit-il en lui-même, raconte de fort longues histoires, et quand une fois elle en a commencé une, il n’y a pas moyen de refuser de l’entendre tout entière. Je ne sais si je ne devrais pas la faire mourir aujourd’hui ; mais non : ne précipitons rien. L’histoire dont elle me fait fête est peut-être encore plus divertissante que toutes celles qu’elle m’a racontées jusqu’ici ; il ne faut pas que je me prive du plaisir de l’entendre ; après qu’elle m’en aura fait le récit, j’ordonnerai sa mort.
C NUIT. Dinarzade ne manqua pas de réveiller avant le jour la sultane des Indes, laquelle, après avoir demandé à Schahriar la permission de commencer l’histoire qu’elle avait promis de raconter, prit ainsi la parole :
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Les Mille et Une Nuits - Tome I
Contes arabes. — Histoire du Sultan des Indes.
Fable. — L'Ane, le Bœuf et le Laboureur.
Iere nuit. — Le Marchand et le Génie.
Histoire du premier Vieillard et de la Biche.
Histoire du second Vieillard et des deux Chiens noirs.
Histoire du Pécheur.
Histoire du Roi grec et du médecin Douban.
Histoire du Mari et du Perroquet.
Histoire du Vizir puni.
Histoire du Vizir puni. suite.
Histoire du jeune Roi des Iles Noires.
Histoire du jeune Roi des Iles Noires. suite.
Histoire des trois Calenders, fils de rois, et de cinq Dames de Bagdad.
Histoire des trois Calenders, fils de rois, et de cinq Dames de Bagdad. suite.
Histoire du premier Calender, fils de roi.
Histoire du second Calender, fils de roi.
Histoire de l'Envieux et de l'Envié.
Histoire de l'Envieux et de l'Envié. suite.
Histoire du troisième Calender, fils de roi.
Histoire du troisième Calender, fils de roi. suite. -
Les Mille et Une Nuits - Tome II
Histoire de Zobéide.
Histoire d'Amine.
Histoire des trois Pommes.
Histoire de la Dame massacrée et du jeune homme son mari.
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan.
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan. suite1
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan. suite 2.
Histoire du petit Bossu.
Histoire que raconta le Marchand chrétien.
Histoire que raconta le Marchand chrétien. suite.
Histoire racontée par le Pourvoyeur du sultan de Casgar.
Histoire racontée par le Pourvoyeur du sultan de Casgar. suite. -
Les Mille et Une Nuits - Tome III
Histoire racontée par le Médecin juif.
Histoire que raconte le Tailleur.
Histoire du Barbier.
Histoire du premier frère du Barbier.
Histoire du second frère du Barbier.
Histoire du troisième frère du Barbier.
Histoire du quatrième frère du Barbier.
Histoire du cinquième frère du Barbier.
Histoire du sixième frère du Barbier.
Histoire d'Aboulhassan Ali Ebn Becar et de Schemselnihar, favorite du Calife Haroun-al-Raschid.
Histoire d'Aboulhassan Ali Ebn Becar et de Schemselnihar, favorite du Calife Haroun-al-Raschid. suite.
Lettre de Schemselnihar au prince de Perse Ali Ebn Becar.
Réponse du prince de Perse à la lettre de Schemselnihar.
Lettre de Schemselnihar au prince de Perse.
Réponse du prince de Perse à Schemselnihar.
Réponse du prince de Perse à Schemselnihar. suite.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne. suite 2.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne. suite 3.
Lettre du calife Haroun Alraschid au roi de Balsora. -
Les Mille et Une Nuits - Tome IV
Histoire des amours de Camaralzaman, prince de l'Ile des Enfants de Khaledan, et de Badoure, princesse de la Chine.
Histoire des amours de Camaralzaman, prince de l'Ile des Enfants de Khaledan, et de Badoure, princesse de la Chine. suite.
Suite de l'histoire de la princesse de la Chine.
Histoire de Marzavan avec la suite de celle de Camaralzaman.
Billet du prince Camaralzaman à la princesse de la Chine.
Séparation du prince Caramalzaman d'avec la princesse Badoure.
Histoire de la princesse Badoure après la séparation du prince Camaralzaman.
Suite de l'histoire du prince Camaralzaman depuis sa séparation d'avec la princesse Badoure.
Histoire des princes Amgiad et Assad.
Le prince Assad arrêté en entrant dans la ville des Mages.
Histoire du prince Amgiad et d'une dame de la ville des Mages.
Suite de l'histoire du prince Assad.
Histoire de Sindbad le marin.
Premier vovage.de Sindbad le marin.
Second voyage de Sindbad le marin.
Troisième vovage de Sindbad le marin.
Quatrième voyage de Sindbad le marin.
Cinquième voyage de Sindbad le marin.
Sixième voyage de Siudbad le malin.
Septième et dernier voyage de Sindbad le marin.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal. suite. 2.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal. suite. 3 -
Les Mille et Une Nuits - Tome V
Histoire de Ganem, fils d'Abou Aïoub, surnommé l'Esclave d'amour.
Lettre du calife Haroun Alraschid à Mohammed Zinebi, roi de Syrie.
Histoire du prince Zeyn-Alasnam et du Roi des Génies.
Histoire de Codadad et de ses frères.
Histoire de la Princesse de Deryabar.
Histoire du Dormeur éveillé.
Histoire du Dormeur éveillé. suite.2
Histoire du Dormeur éveillé. suite.3 -
Les Mille et Une Nuits - Tome VI
Histoire de la Lampe merveilleuse.
Histoire de la Lampe merveilleuse. suite.2
Histoire de la Lampe merveilleuse. suite.3
Aventures du calife Haroun Alraschid.
Histoire de l'aveugle Baba Abdalla.
Histoire de Sidi Nouman.
Histoire de Cogia Hassan Alhabbal.
Suite de l'histoire de Cogia Hassan Alhabbal.
Histoire d'Ali Baba et de Quarante Voleurs exterminés par une esclave.
Histoire d'Ali Baba et de Quarante Voleurs exterminés par une esclave. suite.1 -
Les Mille et Une Nuits - Tome VII
Histoire d'Ali Cogia, marchand de Bagdad.
Histoire du Cheval enchanté.
Histoire du Cheval enchanté. suite.
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou.
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou. suite.2
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou. suite.3
Histoire de Deux Sœurs jalouses de leur cadette.
Histoire de Deux Sœurs jalouses de leur cadette.
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Les Mille et Une Nuits - Tome VIII
Préface du traducteur de la continuation des Mille et une Nuits
Nouvelles Aventures du calife Haroun Alraschild, ou Histoire de la petite fille de Chosroès Anouschirvan
Le Bimaristan, ou Histoire du jeune marchand de Bagdad et de la dame inconnue
Le Médecin et le jeune traiteur de Bagdad.
Histoire du sage Hicar.
Histoire du roi Azadbakht, ou des dix visirs.
Histoire du marchand devenu malheureux.
Histoire du marchand imprudent et de ses deux enfans.
Histoire d’Abousaber, ou de l’homme patient.
Histoire du prince Behezad.
Histoire du roi Dadbin, ou de la vertueuse Aroua.
Histoire du roi Bakhtzeman.
Histoire du roi Khadidan.
Histoire du roi Beherkerd.
Histoire du roi Hanschah et d’Abouteman.
Histoire du roi Ibrahim et de son fils
Histoire de Soleïman-schah.
Histoire de l’esclave sauvé du supplice -
Les Mille et Une Nuits - Tome IX
Attaf ou L’Homme généreux.
Histoire du prince Habib et de Dorrat Algoase.
Histoire du roi Sapor, souverain des isle Bellour ; de Camar Alzeman, fille du génie Alatrous, et de Dorrat Algoase
Histoire de Naama et de Naam.
Histoire d’Alaeddin.
Histoire d’Abou Mohammed Alkeslan.
Histoire d’Aly Mohammed le joaillier, ou du faux calife.
- Extraits : Cours de littérature ancienne et moderne tome IX. par J.F. Laharpe -1825.
- Les Mille et une nuits par Galland, illustrés par : MM. FRANÇAIS, H. BARON, ED. WATTIER, LA VILLE, etc...Revus et corrigés sur l'édition Princeps de 1704.Nouvelle édition de 1861.
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