Sire, dit-elle, il y avait un prince de Perse, nommé Khosrouschah, lequel, en commençant de prendre connaissance du monde, se plaisait fort aux aventures de nuit. Il se déguisait souvent accompagné d’un de ses officiers de confiance, déguisé comme lui, et en parcourant les quartiers de la ville, il lui en arrivait alors d’assez particulières, dont je n’entreprendrai pas d’entretenir aujourd’hui Votre Majesté ; mais j’espère qu’elle écoutera avec plaisir celle qui lui arriva dès la première sortie qu’il fit peu de jours après qu’il eut monté sur le trône à la place du sultan son père, lequel, en mourant dans une grande vieillesse, lui avait laissé le royaume de Perse pour héritage.
Après les cérémonies accoutumées au sujet de son avènement à la couronne, et après celles des funérailles du sultan son père, le nouveau sultan Khosrouschah, autant par inclination que par devoir, pour prendre connaissance lui-même de ce qui se passait, sortit un soir de son palais, environ à deux heures de nuit, accompagné de son grand vizir, déguisé comme lui. Comme il se trouvait dans un quartier où il n’y avait que du menu peuple, en passant par une rue, il entendit qu’on parlait assez haut ; il s’approcha de la maison d’où venait le bruit, et en regardant par une fente de la porte, il aperçut de la lumière et trois sœurs, assises sur un sofa, qui s’entretenaient après le souper. Par le discours de la plus âgée, il eut bientôt appris que les souhaits faisaient le sujet de leur entretien. « Puisque nous sommes sur les souhaits, disait-elle, le mien serait d’avoir le boulanger du sultan pour mari : je mangerais tout mon soûl de ce pain si délicat qu’on appelle pain du sultan par excellence. Voyons si votre goût est aussi bon que le mien. – Et moi, reprit la seconde sœur, mon souhait serait d’être femme du chef de cuisine du sultan : je mangerais d’excellents ragoûts, et comme je suis bien persuadée que le pain du sultan est commun dans le palais, je n’en manquerais pas. Vous voyez, ma sœur, ajouta-t-elle en s’adressant à son aînée, que mon goût vaut bien le vôtre. »
La sœur cadette, qui était d’une très-grande beauté et qui avait beaucoup plus d’agréments et plus d’esprit que ses aînées, parla à son tour. « Pour moi, mes sœurs, dit-elle, je ne borne pas mes désirs à si peu de chose, je prends un vol plus haut, et puisqu’il s’agit de souhaiter, je souhaiterais d’être épouse du sultan. Je lui donnerais un prince dont les cheveux seraient d’or d’un côté et d’argent de l’autre ; quand il pleurerait, les larmes qui lui tomberaient des yeux seraient des perles, et autant de fois qu’il sourirait, ses lèvres vermeilles paraîtraient un bouton de rose quand il éclôt. »
Les souhaits des trois sœurs, et particulièrement celui de la cadette, parurent si singuliers au sultan Khosrouschah, qu’il résolut de les contenter, et sans rien communiquer de ce dessein à son grand vizir, il le chargea de bien remarquer la maison pour venir les prendre le lendemain, et de les lui amener toutes trois.
Le grand vizir, en exécutant l’ordre du sultan le lendemain, ne donna aux trois sœurs que le temps de s’habiller promptement pour paraître en sa présence, sans leur dire autre chose, sinon que Sa Majesté voulait les voir. Il les amena au palais, et quand il les eut présentées au sultan, le sultan leur demanda : « Dites-moi, vous souvenez-vous des souhaits que vous faisiez hier au soir, que vous étiez de si bonne humeur ? Ne dissimulez pas, je veux les savoir. »
À ces paroles du sultan, les trois sœurs, qui ne s’y attendaient pas, furent dans une grande confusion. Elles baissèrent les yeux, et le rouge qui leur monta au visage donna un agrément à la cadette, lequel acheva de gagner le cœur du sultan. Comme la pudeur et la crainte d’avoir offensé le sultan par leur entretien leur faisaient garder le silence, le sultan, qui s’en aperçut, leur dit pour les rassurer : « Ne craignez rien, je ne vous ai pas fait venir pour vous faire de la peine, et comme je vois que la demande que je vous ai faite vous en fait, contre mon intention, et que je sais quel est chacune votre souhait, je veux bien la faire cesser. Vous, ajouta-t-il, qui souhaitez de m’avoir pour époux, vous serez satisfaite aujourd’hui ; et vous, continua-t-il en s’adressant de même à la première et à la seconde sœur, je fais aussi votre mariage avec le boulanger de ma bouche et avec le chef de ma cuisine. »
Dès que le sultan eut déclaré sa volonté, la cadette, en donnant l’exemple à ses aînées, se jeta aux pieds du sultan pour lui marquer sa reconnaissance : « Sire, dit-elle, mon souhait, puisqu’il est connu de Votre Majesté, n’a été que par manière d’entretien et de divertissement : je ne suis pas digne de l’honneur qu’elle me fait, et je lui demande pardon de ma hardiesse. » Les deux sœurs aînées voulurent s’excuser de même ; mais le sultan, en les interrompant : « Non, non, dit-il, il n’en sera pas autre chose : le souhait de chacune sera accompli. »
Les noces furent célébrées le même jour de la manière que le sultan Khosrouschah l’avait résolu, mais avec une grande différence. Celles de la cadette furent accompagnées de la pompe et de toutes les marques de réjouissances qui convenaient à l’union conjugale d’un sultan et d’une sultane de Perse, pendant que celles des deux autres sœurs ne furent célébrées qu’avec l’éclat que l’on pouvait attendre de la qualité de leurs époux, c’est-à-dire du premier boulanger et du chef de cuisine du sultan.
Les deux sœurs aînées sentirent puissamment la disproportion infinie qu’il y avait entre leurs mariages et celui de leur cadette. Aussi cette considération fit que, loin d’être contentes du bonheur qui leur était arrivé, même selon chacune son souhait, quoique beaucoup au-delà de leurs espérances, elles se livrèrent à un excès de jalousie qui ne troubla pas seulement leur joie, mais même qui causa de grands malheurs, des humiliations et des afflictions les plus mortifiantes à la sultane leur cadette. Elles n’avaient pas eu le temps de se communiquer l’une à l’autre ce qu’elles avaient pensé d’abord de la préférence que le sultan lui avait donnée à leur préjudice, à ce qu’elles prétendaient : elles n’en avaient eu que pour se préparer à la célébration du mariage. Mais dès qu’elles purent se revoir quelques jours après dans un bain public où elles s’étaient donné rendez-vous : « Hé bien, ma sœur, dit l’aînée à l’autre sœur, que dites-vous de notre cadette ? N’est-ce pas un beau sujet pour être sultane ? – Je vous avoue, dit l’autre sœur, que je n’y comprends rien ; je ne conçois pas quels attraits le sultan a trouvés en elle pour se laisser fasciner les yeux comme il a fait. Ce n’est qu’une marmotte, et vous savez en quel état nous l’avons vue vous et moi. Était-ce une raison au sultan pour ne pas jeter les yeux sur vous, qu’un air de jeunesse qu’elle a un peu plus que nous ? Vous étiez digne de sa couche, et il devait vous faire la justice de vous préférer à elle.
« – Ma sœur, reprit la plus âgée, ne parlons pas de moi : je n’aurais rien à dire si le sultan vous eût choisie ; mais qu’il ait choisi une malpropre, c’est ce qui me désole : je m’en vengerai ou je ne pourrai, et vous y êtes intéressée comme moi. C’est pour cela que je vous prie de vous joindre à moi, afin que nous agissions de concert dans une cause comme celle-ci, qui nous intéresse également, et de me communiquer les moyens que vous imaginerez propres à la mortifier, en vous promettant de vous faire part de ceux que l’envie que j’ai de la mortifier de mon côté me suggérera. »
Après ce complot pernicieux, les deux sœurs se virent souvent, et chaque fois elles ne s’entretenaient que des voies qu’elles pourraient prendre pour traverser et même détruire le bonheur de la sultane leur cadette. Elles s’en proposèrent plusieurs ; mais en délibérant sur l’exécution, elles y trouvèrent des difficultés si grandes qu’elles n’osèrent hasarder de s’en servir. De temps en temps cependant elles lui rendaient visite ensemble, et, avec une dissimulation condamnable, elles lui donnaient toutes les marques d’amitié qu’elles pouvaient imaginer pour lui persuader combien elles étaient ravies d’avoir une sœur dans une si haute élévation. De son côté, la sultane les recevait toujours avec toutes les démonstrations d’estime et de considération qu’elles pouvaient attendre d’une sœur qui n’était pas entêtée de sa dignité, et qui ne cessait de les aimer avec la même cordialité qu’auparavant.
Quelques mois après son mariage, la sultane se trouva enceinte ; le sultan en témoigna une grande joie, et cette joie, après s’être communiquée dans le palais et à la cour, se répandit encore dans tous les quartiers de la capitale de Perse. Les deux sœurs vinrent lui en faire leurs compliments, et dès lors, en la prévenant sur la sage-femme dont elle aurait besoin pour l’assister dans ses couches, elles la prièrent de n’en pas choisir d’autres qu’elles. La sultane leur dit obligeamment : « Mes sœurs, je ne demanderais pas mieux, comme vous pouvez le croire, si le choix dépendait de moi absolument ; je vous suis cependant infiniment obligée de votre bonne volonté : je ne puis me dispenser de me soumettre à ce que le sultan en ordonnera. Ne laissez pas néanmoins de faire en sorte, chacune, que vos maris emploient leurs amis pour faire demander cette grâce au sultan, et si le sultan m’en parle, soyez persuadées que non-seulement je lui marquerai le plaisir qu’il m’aura fait, mais même que je le remercierai du choix qu’il aura fait de vous. »
Les deux maris, chacun de son côté, sollicitèrent les courtisans leurs protecteurs, et les supplièrent de leur faire la grâce d’employer leur crédit pour procurer à leurs femmes l’honneur auquel elles aspiraient, et ces protecteurs agirent si puissamment et si efficacement que le sultan leur promit d’y penser. Le sultan leur tint sa promesse, et dans un entretien avec la sultane, il lui dit qu’il lui paraissait que ses sœurs seraient plus propres à la secourir dans ses couches que toute autre sage-femme étrangère, mais qu’il ne voulait pas les nommer sans avoir auparavant son consentement. La sultane, sensible à la déférence dont le sultan lui donnait une marque si obligeante, lui dit : « Sire, j’étais disposée à ne faire que ce que Votre Majesté me commandera ; mais puisqu’elle a eu la bonté de jeter les yeux sur mes sœurs, je la remercie de la considération qu’elle a pour l’amour de moi, et je ne dissimulerai pas que je les recevrai de sa part avec plus de plaisir que des étrangères. »
Le sultan Khosrouschah nomma donc les deux sœurs de la sultane pour lui servir de sages-femmes, et dès lors l’une et l’autre passèrent au palais, avec une grande joie d’avoir trouvé l’occasion telle qu’elles pouvaient la souhaiter d’exécuter la méchanceté détestable qu’elles avaient méditée contre la sultane leur sœur.
Le temps des couches arriva, et la sultane se délivra heureusement d’un prince beau comme le jour. Ni sa beauté ni sa délicatesse ne furent capables de toucher ni d’attendrir le cœur des sœurs impitoyables. Elles l’enveloppèrent de langes assez négligemment, le mirent dans une petite corbeille, et abandonnèrent la corbeille au courant de l’eau d’un canal qui passait au pied de l’appartement de la sultane, et elles produisirent un petit chien mort, en publiant que la sultane en était accouchée. Cette nouvelle désagréable fut annoncée au sultan, et le sultan en conçut une indignation qui eût pu être funeste à la sultane si son grand vizir ne lui eût représenté que Sa Majesté ne pouvait pas, sans injustice, la regarder comme responsable des bizarreries de la nature.
La corbeille, cependant, dans laquelle le petit prince était exposé fut emportée sur le canal jusque hors de l’enceinte d’un mur qui bornait la vue de l’appartement de la sultane par le bas, d’où il continuait en passant au travers du jardin du palais. Par hasard l’intendant des jardins du sultan, l’un des officiers principaux et des plus considérés du royaume, se promenait dans le jardin, le long du canal. Comme il eut aperçu la corbeille, qui flottait, il appela un jardinier qui n’était pas loin. « Va promptement, dit-il en la lui montrant, et apporte-moi cette corbeille, que je voie ce qui est dedans. » Le jardinier part, et du bord du canal, il attire la corbeille à soi adroitement avec la bêche qu’il tenait, l’enlève et l’apporte.
L’intendant des jardins fut extrêmement surpris de voir un enfant enveloppé dans la corbeille, et un enfant, lequel, quoiqu’il ne fît que de naître, comme il était aisé de le voir, ne laissait pas d’avoir des traits d’une grande beauté. Il y avait longtemps que l’intendant des jardins était marié ; mais, quelque envie qu’il eût d’avoir lignée, le ciel n’avait pas encore secondé ses vœux jusqu’alors. Il interrompt sa promenade, se fait suivre par le jardinier, chargé de la corbeille et de l’enfant, et quand il fut arrivé à son hôtel, qui avait entrée dans le jardin du palais, il entra dans l’appartement de sa femme. « Ma femme, dit-il, nous n’avions pas d’enfant, en voici un que Dieu nous envoie. Je vous le recommande ; faites-lui chercher une nourrice promptement, et prenez-en soin comme de notre fils : je le reconnais pour tel dès à présent. » La femme prit l’enfant avec joie, et elle se fit un grand plaisir de s’en charger. L’intendant des jardins ne voulut pas approfondir d’où pouvait venir l’enfant. « Je vois bien, se disait-il, qu’il est venu du côté de l’appartement de la sultane ; mais il ne m’appartient pas de contrôler ce qui s’y passe ni de causer du trouble dans un lieu où la paix est si nécessaire. »
L’année suivante, la sultane accoucha d’un autre prince. Les sœurs dénaturées n’eurent pas plus de compassion de lui que de son aîné. Elles l’exposèrent de même dans une corbeille sur le canal, et elles supposèrent que la sultane était accouchée d’un chat. Heureusement pour l’enfant, l’intendant des jardins, étant près du canal, le fit enlever et porter à sa femme, en la chargeant d’en prendre le même soin que du premier, ce qu’elle fit, non moins par sa propre inclination que pour se conformer à la bonne intention de son mari.
Le sultan de Perse fut plus indigné de cet accouchement contre la sultane que du premier, et il en eût fait éclater son ressentiment, si les remontrances du grand vizir n’eussent encore été assez persuasives pour l’apaiser.
La sultane, enfin, accoucha une troisième fois, non pas d’un prince, mais d’une princesse : l’innocente eut le même sort que les princes ses frères. Les deux sœurs, qui avaient résolu de ne pas mettre fin à leurs entreprises détestables qu’elles ne vissent la sultane, leur cadette, au moins rejetée, chassée et humiliée, lui firent le même traitement en l’exposant sur le canal. La princesse fut secourue et arrachée à une mort certaine, par la compassion et par la charité de l’intendant des jardins, comme les deux princes ses frères, avec lesquels elle fut nourrie et élevée.
À cette inhumanité les deux sœurs ajoutèrent le mensonge et l’imposture, comme auparavant. Elles montrèrent un morceau de bois, en assurant faussement que c’était une môle dont la sultane était accouchée.
Le sultan Khosrouschah ne put se contenir quand il eut appris ce nouvel accouchement extraordinaire. « Quoi ! dit-il, cette femme indigne de ma couche remplirait donc mon palais de monstres si je la laissais vivre davantage ! Non, cela n’arrivera pas, ajouta-t-il ; elle est un monstre elle-même, je veux en purger le monde. » Il prononça cet arrêt de mort, et il commanda à son grand vizir de le faire exécuter.
Le grand vizir et les courtisans qui étaient présents se jetèrent aux pieds du sultan pour le supplier de révoquer l’arrêt. Le grand vizir prit la parole : « Sire, dit-il, que Votre Majesté me permette de lui représenter que les lois qui condamnent à mort n’ont été établies que pour punir les crimes. Les trois couches de la sultane, si peu attendues, ne sont pas des crimes. En quoi peut-on dire qu’elle y a contribué ? Une infinité d’autres femmes en ont fait et en font tous les jours ; elles sont à plaindre, mais elles ne sont pas punissables. Votre Majesté peut s’abstenir de la voir, et la laisser vivre. L’affliction dans laquelle elle passera le reste de ses jours, après la perte de ses bonnes grâces, lui sera un assez grand supplice. »
Le sultan de Perse rentra en lui-même, et comme il vit bien l’injustice qu’il y avait de condamner la sultane à mort pour de fausses couches, quand même elles eussent été véritables, comme il le croyait faussement : « Qu’elle vive donc, dit-il, puisque cela est ainsi. Je lui donne la vie, mais à une condition qui lui fera désirer la mort plus d’une fois chaque jour. Qu’on lui fasse un réduit de charpente à la porte de la principale mosquée, avec une fenêtre toujours ouverte ; qu’on l’y renferme avec un habit des plus grossiers, et que chaque musulman qui ira à la mosquée faire sa prière lui crache au nez en passant : si quelqu’un y manque, je veux qu’il soit exposé au même châtiment. Et afin que je sois obéi, vous, vizir, je vous commande d’y mettre des surveillants. »
Le ton dont le sultan prononça ce dernier arrêt ferma la bouche au grand vizir. Il fut exécuté, avec un grand contentement des deux sœurs jalouses. Le réduit fut bâti et achevé, et la sultane, véritablement digne de compassion, y fut renfermée, dès qu’elle fut relevée de sa couche, de la manière que le sultan l’avait commandé, et exposée ignominieusement à la risée et au mépris de tout un peuple ; traitement néanmoins qu’elle n’avait pas mérité, et qu’elle souffrit avec une constance qui lui attira l’admiration et en même temps la compassion de tous ceux qui jugeaient des choses plus sainement que le vulgaire.
Les deux princes et la princesse furent nourris et élevés par l’intendant des jardins et par sa femme avec la tendresse de père et de mère, et cette tendresse augmenta, à mesure qu’ils avancèrent en âge, par les marques de grandeur qui parurent autant dans la princesse que dans les princes, et surtout par les grands traits de beauté de la princesse, qui se développaient de jour en jour, par leur docilité, par leurs bonnes inclinations au-dessus de la bagatelle et tout autres que celles des enfants ordinaires, et par un certain air qui ne pouvait convenir qu’à des princes et qu’à des princesses. Pour distinguer les deux princes selon l’ordre de leur naissance, ils appelèrent le premier Bahman, et le second Perviz, noms que d’anciens rois de Perse avaient portés. À la princesse, ils donnèrent celui de Parizade, que plusieurs reines et princesses du royaume avaient aussi porté.
Dès que les deux princes furent en âge, l’intendant des jardins leur donna un maître pour leur apprendre à lire et à écrire, et la princesse leur sœur, qui se trouvait aux leçons qu’on leur donnait, montra une envie si grande d’apprendre à lire et à écrire, quoique plus jeune qu’eux, que l’intendant des jardins, ravi de cette disposition, lui donna le même maître. Piquée d’émulation, par sa vivacité et par son esprit pénétrant elle devint en peu de temps aussi habile que les princes ses frères.
Depuis ce temps-là, les frères et la sœur n’eurent plus que les mêmes maîtres dans les autres beaux-arts, dans la géographie, dans la poésie, dans l’histoire et dans les sciences, même dans les sciences secrètes ; et comme ils n’y trouvaient rien de difficile, ils y firent un progrès si merveilleux, que les maîtres en étaient étonnés et que bientôt ils avouèrent sans déguisement qu’ils iraient plus loin qu’ils n’étaient allés eux-mêmes, pour peu qu’ils continuassent. Dans les heures de récréation, la princesse apprit aussi la musique, à chanter et à jouer de plusieurs sortes d’instruments. Quand les princes apprirent à monter à cheval, elle ne voulut pas qu’ils eussent cet avantage sur elle ; elle fit ses exercices avec eux, de manière qu’elle savait monter à cheval, le mener, tirer l’arc, jeter la canne ou le javelot avec la même adresse, et souvent même elle les devançait à la course.
L’intendant des jardins, qui était au comble de la joie de voir ses nourrissons si accomplis dans toutes les perfections du corps et de l’esprit, et qu’ils avaient correspondu aux dépenses qu’il avait faites pour leur éducation beaucoup au-delà de ce qu’il s’en était promis, en fit une autre plus considérable à leur considération. Jusqu’alors, content du logement qu’il avait dans l’enceinte du jardin du palais, il avait vécu sans maison de campagne. Il en acheta une à peu de distance de la ville, qui avait de grandes dépendances en terres labourables, en prairies et en bois, et comme la maison ne lui parut pas assez belle ni assez commode, il la fit mettre bas et il n’épargna rien pour la rendre la plus magnifique des environs ; il y allait tous les jours pour faire hâter par sa présence le grand nombre d’ouvriers qu’il y mit en œuvre, et dès qu’il y eut un appartement achevé propre à le recevoir, il y alla passer plusieurs jours de suite autant que les fonctions et le devoir de sa charge le lui permettaient. Par son assiduité enfin, la maison fut achevée, et pendant qu’on la meublait, avec la même diligence, de meubles les plus riches et qui correspondaient avec la magnificence de l’édifice, il fit travailler au jardin sur le dessin qu’il avait tracé lui-même et à la manière qui était ordinaire en Perse parmi les grands seigneurs. Il y ajouta un parc d’une vaste étendue, qu’il fit enclore de bonnes murailles et remplir de toutes sortes de bêtes fauves, afin que les princes et la princesse y prissent le divertissement de la chasse quand il leur plairait.
Quand la maison de campagne fut entièrement achevée et en état d’être habitée, l’intendant, des jardins alla se jeter aux pieds du sultan, et après avoir représenté combien il y avait longtemps qu’il était dans le service, et les infirmités de la vieillesse où il se trouvait, il le supplia d’avoir pour agréable la démission de sa charge, qu’il faisait entre les mains de Sa Majesté, et qu’il se retirât. Le sultan lui accorda cette grâce avec d’autant plus de plaisir qu’il était très-satisfait de ses longs services, tant sous le règne du sultan son père que depuis qu’il était monté lui-même sur le trône, et en la lui accordant, il demanda ce qu’il pouvait faire pour le récompenser. « Sire, répondit l’intendant des jardins, je suis comblé des bienfaits de Votre Majesté et de ceux du sultan son père, d’heureuse mémoire, à un point qu’il ne me reste plus à désirer que de mourir dans l’honneur de ses bonnes grâces. » Il prit congé du sultan Khosrouschah, après quoi il passa à la maison de campagne qu’il venait de faire bâtir, avec les deux princes Bahman et Perviz et la princesse Parizade ; pour ce qui est de sa femme, il y avait quelques années qu’elle était morte. Il n’eut pas vécu cinq ou six mois avec eux, qu’il fut surpris par une mort si subite qu’elle ne lui donna pas le temps de leur dire un mot de la vérité de leur naissance, chose néanmoins qu’il avait résolu de faire, comme nécessaire pour les obliger de continuer de vivre comme ils avaient fait jusqu’alors, selon leur état et leur condition, conformément à l’éducation qu’il leur avait donnée et au penchant qui les y portait.
Les princes Bahman et Perviz, et la princesse Parizade, qui ne connaissaient d’autre père que l’intendant des jardins, le regrettèrent comme tel, et ils lui rendirent tous les devoirs funéraires que l’amour et la reconnaissance filiale exigeaient d’eux. Contents des grands biens qu’il leur avait laissés, ils continuèrent de vivre ensemble dans la même union qu’ils avaient fait jusqu’alors, sans ambition de la part des princes de se produire à la cour dans la vue des premières charges et des dignités, auxquelles il leur eut été aisé de parvenir.
Un jour que les deux princes étaient à la chasse, et que la princesse Parizade était restée, une dévote musulmane, qui était fort âgée, se présenta à la porte et pria qu’on lui permît d’entrer pour faire sa prière, dont il était l’heure. On alla demander la permission à la princesse, et la princesse commanda qu’on la fît entrer et qu’on lui montrât l’oratoire dont l’intendant des jardins du sultan avait eu soin de faire accompagner la maison, au défaut de mosquée dans le voisinage. Elle commanda aussi que quand la dévote aurait fait sa prière, on lui fît voir la maison et le jardin, et qu’ensuite on la lui amenât.
La dévote musulmane entra, elle fit sa prière dans l’oratoire, qu’on lui montra, et quand elle eut fait, deux femmes de la princesse, qui attendaient qu’elle sortît, l’invitèrent à voir la maison et le jardin. Comme elle eut marqué qu’elle était prête à les suivre, elles la menèrent d’appartement en appartement, et dans chacun elle considéra toute chose en femme qui s’entendait en ameublements et dans la belle disposition de chaque pièce ; elles la firent entrer aussi dans le jardin, dont elle trouva le dessin si nouveau et si bien entendu, qu’elle l’admira en disant qu’il fallait que celui qui l’avait fait tracer fût un excellent maître dans son art. Elle fut enfin amenée devant la princesse, qui l’attendait dans un grand salon, lequel surpassait en beauté, en propreté et en richesses tout ce qu’elle avait admiré dans les appartements.
Dès que la princesse vit entrer la dévote : « Ma bonne mère, lui dit-elle, approchez-vous et venez vous asseoir près de moi ; je suis ravie du bonheur que l’occasion me présente de profiter pendant quelques moments du bon exempte et du bon entretien d’une personne comme vous, qui a pris le bon chemin en se donnant toute à Dieu, et que tout le monde devrait imiter s’il était sage. »
La dévote, au lieu de monter sur le sofa, voulut s’asseoir sur le bord, mais la princesse ne le souffrit pas ; elle se leva de sa place, et en s’avançant elle la prit par la main et l’obligea de venir s’asseoir près d’elle à la place d’honneur. La dévote fut sensible à cette civilité. « Madame, dit-elle, il ne m’appartient pas d’être traitée si honorablement, et je ne vous obéis que parce que vous le commandez et que vous êtes maîtresse chez vous. » Quand elle fut assise, avant d’entrer en conversation, une des femmes de la princesse servit devant elle et devant la princesse une petite table basse marquetée de nacre de perle et d’ébène, avec un bassin de porcelaine dessus, garni de gâteaux et de plusieurs porcelaines de fruits de la saison et de confitures sèches et liquides.
La princesse prit un des gâteaux, et en le présentant à la dévote : « Ma bonne mère, dit-elle, prenez, mangez, et choisissez de ces fruits ce qu’il vous plaira ; vous avez besoin de manger, après le chemin que vous avez fait pour venir jusqu’ici – Madame, reprit la dévote, je ne suis pas accoutumée à manger des choses si délicates, et si j’en mange, c’est pour ne pas refuser ce que Dieu m’envoie par une main libérale comme la vôtre. »
Pendant que la dévote mangeait, la princesse, qui mangea aussi quelque chose pour l’y exciter par son exemple, lui fit plusieurs questions sur les exercices de dévotion qu’elle pratiquait et sur la manière dont elle vivait, auxquelles elle répondit avec beaucoup de modestie ; et, de discours en discours, elle lui demanda ce qu’il lui paraissait de la maison qu’elle voyait et si elle la trouvait à son gré.
« Madame, répondit la dévote, il faudrait être de très-mauvais goût pour y trouver à reprendre ; elle est très-belle, riante, meublée magnifiquement sans confusion, bien entendue, et les ornements y sont ménagés on ne peut pas mieux. Quant à la situation, elle est dans un terrain agréable, et l’on ne peut imaginer un jardin qui fasse plus de plaisir à voir que celui dont elle est accompagnée. Si vous me permettez néanmoins de ne rien dissimuler, je prends la liberté de vous dire, madame, que la maison serait incomparable si trois choses qui y manquent, à mon avis, s’y rencontraient. – Ma bonne, reprit la princesse Parizade, quelles sont ces trois choses ? Enseignez-les-moi, je vous en conjure au nom de Dieu : je n’épargnerai rien pour les acquérir, s’il est possible.
« – Madame, reprit la dévote, la première de ces trois choses est l’oiseau qui parle : c’est un oiseau singulier, qu’on nomme Bulbulhezar, lequel a encore la propriété d’attirer des environs tous les oiseaux qui chantent, lesquels viennent accompagner son chant. La seconde est l’arbre qui chante, dont les feuilles sont autant de bouches qui font un concert harmonieux de voix différentes, lequel ne cesse jamais. La troisième chose enfin est l’eau jaune couleur d’or, dont une seule goutte, versée dans un bassin préparé exprès en quelque endroit que ce soit d’un jardin, foisonne d’une manière qu’elle le remplit d’abord, et s’élève dans le milieu en gerbe qui ne cesse jamais de s’élever et de retomber dans le bassin, sans que le bassin déborde.
« – Ah ! ma bonne mère, s’écria la princesse, que je vous ai d’obligation de la connaissance que vous me donnez de ces choses ! Elles sont surprenantes, et je n’avais pas entendu dire qu’il y eût rien au monde de si curieux et d’aussi admirable ; mais comme je suis bien persuadée que vous n’ignorez pas le lieu où elles se trouvent, j’attends que vous me fassiez la grâce de me l’enseigner. »
Pour donner la satisfaction à la princesse, la bonne dévote lui dit : « Madame, je me rendrais indigne de l’hospitalité que vous venez d’exercer envers moi avec tant de bonté, si je refusais de satisfaire votre curiosité sur ce que vous souhaitez d’apprendre. J’ai donc l’honneur de vous dire que les trois choses dont je viens de vous parler se trouvent dans un même lieu, aux confins de ce royaume, du côté des Indes. Le chemin qui y conduit passe devant votre maison ; celui que vous y enverrez de votre part n’a qu’à le suivre pendant vingt jours, et le vingtième jour, qu’il demande où sont l’oiseau qui parle, l’arbre qui chante et l’eau jaune : le premier auquel il s’adressera le lui enseignera. » En achevant ces paroles, elle se leva, et après avoir pris congé, elle se retira et poursuivit son chemin.
La princesse Parizade avait l’esprit si fort occupé à retenir les enseignes que la dévote musulmane venait de lui donner de l’oiseau qui parlait, de l’arbre qui chantait et de l’eau jaune, qu’elle ne s’aperçut qu’elle était partie que quand elle voulut lui faire quelques demandes pour prendre d’elle un plus grand éclaircissement. Il lui semblait, en effet, que ce qu’elle venait d’entendre de sa bouche n’était pas suffisant pour ne pas s’exposer à entreprendre un voyage inutile. Elle ne voulut pas néanmoins envoyer après elle pour la faire revenir ; mais elle fit un effort sur sa mémoire pour se rappeler tout ce qu’elle avait entendu et n’en rien oublier. Quand elle crut que rien ne lui était échappé, elle se fit un grand plaisir de penser à la satisfaction qu’elle aurait si elle pouvait venir à bout de posséder des choses si merveilleuses ; mais la difficulté qu’elle y trouvait et la crainte de ne pas y réussir la plongeaient dans une grande inquiétude.
La princesse Parizade était abîmée dans ces pensées quand les princes ses frères arrivèrent de la chasse ; ils entrèrent dans le salon, et au lieu de la trouver le visage ouvert et l’esprit gai, selon sa coutume, ils furent étonnés de la voir recueillie en elle-même et comme affligée, sans lever la tête pour marquer au moins qu’elle s’apercevait de leur présence.
Le prince Bahman prit la parole : « Ma sœur, dit-il, où sont la joie et la gaieté qui ont été inséparables d’avec vous jusqu’à présent ? Êtes-vous incommodée ? vous est-il arrivé quelque malheur ? vous a-t-on donné quelque sujet de chagrin ? Apprenez-le-nous, afin que nous y prenions la part que nous devons et que nous y apportions remède, ou que nous vous vengions si quelqu’un a eu la témérité d’offenser une personne comme vous, à laquelle tout respect est dû. »
La princesse Parizade demeura quelque temps sans rien répondre et dans la même situation. Elle leva les yeux enfin en regardant les princes ses frères, et les baissa presque aussitôt après leur avoir dit que ce n’était rien.
« Ma sœur, reprit le prince Bahman, vous nous dissimulez la vérité. Il faut bien que ce soit quelque chose, et même quelque chose de grave, il n’est pas possible que, pendant le peu de temps que nous avons été éloignés de vous, un changement aussi grand et aussi peu attendu que celui que nous remarquons en vous vous soit arrivé pour rien. Vous voudrez bien que nous ne vous en tenions pas quitte pour une réponse qui ne nous satisfait pas. Ne nous cachez donc pas ce que c’est, à moins que vous ne vouliez nous faire croire que vous renoncez à l’amitié et à l’union ferme et constante qui ont subsisté entre nous jusqu’aujourd’hui, dès notre plus tendre jeunesse. »
La princesse, qui était bien éloignée de rompre avec les princes ses frères, ne voulut pas les laisser dans cette pensée. « Quand je vous ai dit, reprit-elle, que ce qui me faisait de la peine n’était rien, je l’ai dit par rapport à vous, et non pas par rapport à moi, qui le trouve de quelque importance. Et puisque vous me pressez par le droit de notre amitié et de notre union, qui me sont si chères, je vais vous dire ce que c’est. Vous avez cru, et je l’ai cru comme vous, continua-t-elle, que cette maison, que feu notre père nous a fait bâtir, était complète en toute manière, et que rien n’y manquait. Aujourd’hui, cependant, j’ai appris qu’il y manque trois choses, qui la mettraient hors de comparaison d’avec toutes les maisons de campagne qui sont au monde. Ces trois choses sont l’oiseau qui parle, l’arbre qui chante et l’eau jaune de couleur d’or. » Après leur avoir expliqué en quoi consistait l’excellence de ces choses : « C’est une dévote musulmane, ajouta-t-elle, qui m’a fait faire cette remarque, et qui m’a enseigné le lieu où elles sont, et le chemin par où l’on peut s’y rendre. Vous trouverez peut-être que ce sont des choses de peu de conséquence, pour faire que notre maison soit accomplie, et qu’elle peut toujours passer pour une très-belle maison, indépendamment de cet accroissement à ce qu’elle contient, et ainsi que nous pouvons nous en passer. Vous en penserez ce qu’il vous plaira ; mais je ne puis m’empêcher de vous témoigner qu’en mon particulier je suis persuadée qu’elles y sont nécessaires, et que je ne serai pas contente que je ne les y voie placées. Ainsi, que vous y preniez intérêt, que vous n’en preniez pas, je vous prie de m’aider de vos conseils, et de voir qui je pourrais envoyer à cette conquête.
« – Ma sœur, reprit le prince Bahman, rien ne peut vous intéresser qui ne nous intéresse également. Il suffit de votre empressement pour la conquête des choses que vous nous dites, pour nous obliger d’y prendre le même intérêt ; mais, indépendamment de ce qui vous regarde, nous nous y sentons portés de notre propre mouvement et pour notre satisfaction particulière, car je suis bien persuadé que mon frère n’est pas d’un autre sentiment que moi, et nous devons tout entreprendre pour faire cette conquête, comme vous l’appelez. L’importance et la singularité dont il s’agit méritent bien ce nom. Je me charge de la faire ; dites-moi seulement le chemin que je dois tenir et le lieu, je ne différerai pas le voyage plus longtemps que jusqu’à demain.
« – Mon frère, reprit le prince Perviz, il ne convient pas que vous vous absentiez de la maison pour un si long temps, vous qui en êtes le chef et l’appui, et je prie ma sœur de se joindre à moi pour vous obliger à abandonner votre dessein, et à trouver bon que je fasse le voyage. Je ne m’en acquitterai pas moins bien que vous, et la chose sera plus dans l’ordre. – Mon frère, repartit le prince Bahman, je suis bien persuadé de votre bonne volonté, et que vous ne vous acquitteriez pas du voyage moins bien que moi ; mais c’est une chose résolue, je le veux faire, et je le ferai. Vous resterez avec notre sœur, qu’il n’est pas besoin que je vous recommande. » Il passa le reste de la journée à pourvoir aux préparatifs du voyage, et à se faire bien instruire par la princesse des enseignes que la dévote lui avait données, pour ne pas s’écarter du chemin.
Le lendemain, de grand matin, le prince Bahman monta à cheval, et le prince Perviz et la princesse Parizade, qui avaient voulu le voir partir, l’embrassèrent et lui souhaitèrent un heureux voyage. Mais, au milieu de ces adieux, la princesse se souvint d’une chose qui ne lui était pas venue dans l’esprit. « À propos, mon frère, dit-elle, je ne songeais pas aux accidents auxquels on est exposé dans les voyages. Qui sait si je vous reverrai jamais ? Mettez pied à terre, je vous en conjure, et laissez là le voyage. J’aime mieux me priver de la vue et de la possession de l’oiseau qui parle, de l’arbre qui chante et de l’eau jaune, que de courir le risque de vous perdre pour jamais.
« – Ma sœur, reprit le prince Bahman en souriant de la frayeur soudaine de la princesse Parizade, la résolution en est prise, et quand cela ne serait pas, je la prendrais encore, et vous trouverez bon que je l’exécute. Les accidents dont vous parlez n’arrivent qu’aux malheureux. Il est vrai que je puis être du nombre, mais aussi je puis être des heureux, qui sont en beaucoup plus grand nombre que les malheureux. Comme néanmoins les événements sont incertains, et que je puis succomber dans mon entreprise, tout ce que je puis faire, c’est de vous laisser un couteau, que voici. »
Alors le prince Bahman tira un couteau, et, en le présentant dans la gaîne à la princesse : « Prenez, dit-il, et donnez-vous de temps en temps la peine de tirer le couteau de sa gaîne ; tant que vous le verrez net comme vous le voyez, ce sera une marque que je serai vivant ; mais si vous voyez qu’il en dégoutte du sang, croyez que je ne serai plus en vie, et accompagnez ma mort de vos prières. »
La princesse Parizade ne put obtenir autre chose du prince Bahman. Ce prince lui dit adieu, à elle et au prince Perviz, pour la dernière fois, et il partit bien monté, bien armé et bien équipé. Il se mit dans le chemin, et, sans s’en écarter ni à droite ni à gauche, il continua en traversant la Perse, et, le vingtième jour de sa marche, il aperçut, sur le bord du chemin, un vieillard hideux à voir, lequel était assis sous un arbre, à quelque distance d’une chaumière qui lui servait de retraite contre les injures du temps.
Les sourcils blancs comme la neige, de même que les cheveux, la moustache et la barbe, lui venaient jusqu’au bout du nez ; la moustache lui couvrait la bouche, et la barbe avec les cheveux lui tombaient presque jusqu’aux pieds. Il avait les ongles des mains et des pieds d’une longueur excessive, avec une espèce de chapeau plat et fort large, qui lui couvrait la tête, en forme de parasol ; et, pour tout habit, une natte dans laquelle il était enveloppé.
Ce bon vieillard était un derviche qui s’était retiré du monde, il y avait de longues années, et s’était négligé pour s’attacher à Dieu uniquement, de manière qu’à la fin il était fait comme nous venons de le voir.
Le prince Bahman, qui depuis le matin avait été attentif à observer s’il rencontrerait quelqu’un dont il pût s’informer du lieu où son dessein était de se rendre, s’arrêta quand il fut arrivé près du derviche, comme étant le premier qu’il rencontrait, et mit pied à terre, pour se conformer à ce que la dévote avait marqué à la princesse Parizade. En tenant son cheval par la bride, il s’avança jusqu’au derviche, et, en le saluant : « Bon père, dit-il, Dieu prolonge vos jours, et vous accorde l’accomplissement de vos désirs ! »
Le derviche répondit au salut du prince, mais si peu intelligiblement, qu’il n’en comprit pas un mot. Comme le prince Bahman vit que l’empêchement venait de ce que la moustache couvrait la bouche du derviche, et qu’il ne voulait pas passer outre sans prendre de lui l’instruction dont il avait besoin, il prit des ciseaux dont il était muni, et après avoir attaché son cheval à une branche de l’arbre, il lui dit : « Bon derviche, j’ai à vous parler, mais votre moustache empêche que je ne vous entende. Vous voudrez bien, et je vous prie de me laisser faire, que je vous l’accommode, avec vos sourcils, qui vous défigurent et vous font ressembler plutôt à un ours qu’à un homme. »
Le derviche ne s’opposa pas au dessein du prince, il le laissa faire ; et comme le prince, quand il eut achevé, eut vu que le derviche avait le teint frais et qu’il paraissait beaucoup moins âgé qu’il ne l’était en effet, il lui dit : « Bon derviche, si j’avais un miroir, je vous ferais voir combien vous êtes rajeuni : vous êtes présentement un homme, et auparavant personne n’eût pu distinguer ce que vous étiez. »
Les caresses du prince Bahman lui attirèrent de la part du derviche un sourire avec un compliment. « Seigneur, dit-il, qui que vous soyez, je vous suis infiniment obligé du bon office que vous avez bien voulu me rendre ; je suis prêt à vous en marquer ma reconnaissance en tout ce qui peut dépendre de moi. Vous n’avez pas mis pied à terre que quelque besoin ne vous y ait obligé : dites-moi ce que c’est, je tâcherai de vous contenter si je le puis.
« – Bon derviche, reprit le prince Bahman, je viens de loin, et je cherche l’oiseau qui parle, l’arbre qui chante et l’eau jaune. Je sais que ces trois choses sont quelque part ici aux environs, mais j’ignore l’endroit où elles sont précisément. Si vous le savez, je vous conjure de m’enseigner le chemin, afin que je ne prenne pas l’un pour l’autre et que je ne perde pas le fruit du long voyage que j’ai entrepris. »
Le prince, à mesure qu’il tenait ce discours, remarqua que le derviche changeait de visage, qu’il baissait les yeux, et qu’il prit un grand sérieux, jusque-là qu’au lieu de répondre il demeura dans le silence. Cela l’obligea de reprendre la parole. « Bon père, poursuivit-il, il me semble que vous m’avez entendu : dites-moi si vous savez ce que je vous demande ou si vous ne le savez pas, afin que je ne perde pas de temps et que je m’en informe ailleurs. »
Le derviche rompit enfin son silence. « Seigneur, dit-il au prince Bahman, le chemin que vous me demandez m’est connu ; mais l’amitié que j’ai conçue pour vous dès que je vous ai vu, et qui est devenue plus forte par le service que vous m’avez rendu, me tient encore en suspens pour savoir si je dois vous accorder la satisfaction que vous souhaitez. – Quel motif peut vous empêcher, reprit le prince, et quelle difficulté trouvez-vous à me la donner ? – Je vous le dirai, repartit le derviche ; c’est que le danger auquel vous vous exposez est plus grand que vous ne le pouvez croire. D’autres seigneurs, en grand nombre, qui n’avaient ni moins de hardiesse ni moins de courage que vous en pouvez avoir, ont passé par ici et m’ont fait la même demande que vous m’avez faite. Après n’avoir rien oublié pour les détourner de passer outre, ils n’ont pas voulu me croire ; je leur ai enseigné le chemin malgré moi en me rendant à leurs instances, et je puis vous assurer qu’ils y ont tous échoué et que je n’en ai pas vu revenir un seul. Pour peu donc que vous aimiez la vie et que vous vouliez suivre mon conseil, vous n’irez pas plus loin et vous retournerez chez vous. »
Le prince Bahman persista dans sa résolution. « Je veux croire, dit-il au derviche, que votre conseil est sincère, et je vous suis obligé de la marque d’amitié que vous me donnez. Mais, quel que soit le danger dont vous me parlez, rien n’est capable de me faire changer de dessein. Quiconque m’attaquera, j’ai de bonnes armes, et il ne sera ni plus vaillant ni plus brave que moi. – Et si ceux qui vous attaqueront, remontra le derviche, ne se font pas voir (car ils sont plusieurs), comment vous défendrez-vous contre des gens qui sont invisibles ? – Il n’importe, repartit le prince ; quoi que vous puissiez dire, vous ne me persuaderez pas de rien faire contre mon devoir. Puisque vous savez le chemin que je vous demande, je vous conjure encore une fois de me l’enseigner, et de ne pas me refuser cette grâce. »
Quand le derviche vit qu’il ne pouvait rien gagner sur l’esprit du prince Bahman, et qu’il était opiniâtre dans la résolution de continuer son voyage nonobstant les avis salutaires qu’il lui donnait, il mit la main dans un sac qu’il avait près de lui, et il en tira une boule qu’il lui présenta, « Puisque je ne puis obtenir de vous, dit-il, que vous m’écoutiez et que vous profitiez de mes conseils, prenez cette boule, et quand vous serez à cheval, jetez-la devant vous et suivez-la jusqu’au pied d’une montagne où elle s’arrêtera. Quand elle sera arrêtée, vous mettrez pied à terre et vous laisserez votre cheval la bride sur le cou, il demeurera à la même place en attendant votre retour. En montant, vous verrez à droite et à gauche une grande quantité de grosses pierres noires, et vous entendrez une confusion de voix de tous côtés qui vous diront mille injures pour vous décourager et pour faire en sorte que vous ne montiez pas jusqu’au haut. Mais gardez-vous bien de vous effrayer, et, sur toute chose, de tourner la tête pour regarder en arrière : en un instant vous seriez changé en une pierre noire, semblable à celles que vous verrez, lesquelles sont autant de seigneurs comme vous qui n’ont pas réussi dans leur entreprise, comme je vous le disais. Si vous évitez le grand danger que je ne vous dépeins que légèrement, afin que vous y fassiez bien réflexion, et que vous arriviez au haut de la montagne, vous y trouverez une cage, et dans la cage l’oiseau que vous cherchez. Comme il parle, vous lui demanderez où sont l’arbre qui chante et l’eau jaune, et il vous l’enseignera. Je n’ai tien à vous dire davantage : voilà ce que vous avez à faire, voilà ce que vous avez à éviter ; mais si vous vouliez me croire, vous suivriez le conseil que je vous ai donné, et vous ne vous exposeriez pas à la perte de votre vie. Encore une fois, pendant qu’il vous reste du temps à y penser, considérez que cette perte irréparable est attachée à une condition à laquelle on peut contrevenir même par inadvertance, comme vous pouvez le comprendre.
« – Pour ce qui est du conseil que vous venez de me répéter, et dont je ne laisse pas de vous avoir obligation, reprit le prince Bahman après avoir reçu la boule, je ne puis le suivre ; mais je tâcherai de profiter de l’avis que vous me donnez de ne pas regarder derrière moi en montant, et j’espère que bientôt vous me verrez revenir et vous en remercier plus amplement, chargé de la dépouille que je cherche. » En achevant ces paroles, auxquelles le derviche ne répondit autre chose sinon qu’il le reverrait avec joie et qu’il souhaitait que cela arrivât, il remonta à cheval, prit congé du derviche par une profonde inclination de tête, et jeta la boule devant lui.
La boule roula et continua de rouler presque de la même vitesse que le prince Bahman lui avait imprimée en la jetant, ce qui fit qu’il fut obligé d’accommoder la course de son cheval à la même vitesse pour la suivre, afin de ne la pas perdre de vue. Il la suivit, et quand elle fut au pied de la montagne que le derviche avait dit, où elle s’arrêta, alors il descendit de cheval, et le cheval ne branla pas de la place, quand même il lui eut mis la bride sur le cou. Après qu’il eut reconnu la montagne des yeux et qu’il eut remarqué les pierres noires, il commença à monter, et il n’eut pas fait quatre pas que les voix dont le derviche lui avait parlé se firent entendre, sans qu’il vît personne. Les unes disaient : « Où va cet étourdi ? où va-t-il ? que veut-il ? ne le laissez pas passer. » D’autres : « Arrêtez-le, prenez-le, tuez-le. » D’autres criaient d’une voix de tonnerre : « Au voleur ! à l’assassin ! au meurtre ! » D’autres au contraire criaient d’un ton railleur : « Non, ne lui faites pas de mal, laissez passer le beau mignon ; vraiment, c’est pour lui qu’on garde la cage et l’oiseau ! »
Nonobstant ces voix importunes, le prince Bahman monta quelque temps avec constance et avec fermeté en s’animant lui-même ; mais les voix redoublèrent avec un tintamarre si grand et si près de lui, tant en avant qu’en arrière, que la frayeur le saisit. Les pieds et les jambes commencèrent à lui trembler, il chancela ; et bientôt, comme il se fut aperçu que les forces commencèrent à lui manquer, il oublia l’avis du derviche : il se tourna pour se sauver en descendant, et dans le moment il fut changé en une pierre noire, métamorphose qui était arrivée à tant d’autres avant lui pour avoir tenté la même entreprise, et la même chose arriva à son cheval.
Depuis le départ du prince Bahman pour son voyage, la princesse Parizade, qui avait attaché à sa ceinture le couteau avec la gaîne qu’il lui avait laissé pour être informée s’il était mort ou vivant, n’avait pas manqué de le tirer et de le consulter même plusieurs fois chaque jour. De la sorte, elle avait eu la consolation d’apprendre qu’il était en parfaite santé et de s’entretenir souvent de lui avec le prince Perviz, qui la prévenait quelquefois en lui en demandant des nouvelles.
Le jour fatal enfin que le prince Bahman venait d’être métamorphosé en pierre, comme le prince et la princesse s’entretenaient de lui sur le soir, selon leur coutume : « Ma sœur, dit le prince Perviz, tirez le couteau, je vous prie, et apprenons de ses nouvelles. » La princesse le tira, et, en le regardant, ils virent couler le sang de l’extrémité. La princesse, saisie d’horreur et de douleur, jeta le couteau, « Ah ! mon cher frère, s’écria-t-elle, je vous ai donc perdu, et perdu par ma faute, et je ne vous reverrai jamais ! Que je suis malheureuse ! pourquoi vous ai je parlé d’oiseau qui parle, d’arbre qui chante et d’eau jaune ? ou plutôt que m’importait-il de savoir si la dévote trouvait cette maison belle ou laide, accomplie ou non accomplie ! Plût à Dieu que jamais elle ne se fût avisée de s’y adresser ! Hypocrite, trompeuse, ajouta-t-elle, devais-tu reconnaître ainsi la réception que je t’ai faite ! Pourquoi m’as-tu parlé d’un oiseau, d’un arbre et d’une eau qui, tout imaginaires qu’ils sont, comme je me le persuade par la fin malheureuse d’un frère si chéri, ne laissent pas de me troubler encore l’esprit par ton enchantement ! »
Le prince Perviz ne fut pas moins affligé de la mort du prince Bahman que la princesse Parizade ; mais, sans perdre le temps en des regrets inutiles, comme il eut compris par les regrets de la princesse sa sœur qu’elle désirait toujours passionnément d’avoir en sa possession l’oiseau qui parlait, l’arbre qui chantait et l’eau jaune, il interrompit. « Ma sœur, dit-il, nous regretterions en vain notre frère Bahman : nos plaintes et notre douleur ne lui rendraient pas la vie. C’est la volonté de Dieu, nous devons nous y soumettre et l’adorer dans ses décrets, sans vouloir les pénétrer. Pourquoi voulez-vous douter présentement des paroles de la dévote musulmane, après les avoir tenues si fermement pour certaines et pour vraies ? Croyez-vous qu’elle vous eût parlé de ces trois choses si elles n’existaient pas, et qu’elle les eût inventées exprès pour vous tromper, vous qui, bien loin de lui en avoir donné sujet, l’avez si bien reçue et accueillie avec tant d’honnêteté et de bonté ? Croyons plutôt que la mort de notre frère vient de sa faute, ou de quelque accident que nous ne pouvons pas imaginer. Ainsi, ma sœur, que sa mort ne nous empêche pas de poursuivre notre recherche : je m’étais offert de faire le voyage à sa place, je suis dans la même disposition ; et, comme son exemple ne me fait pas changer de sentiment, dès demain je l’entreprendrai. »
La princesse fit tout ce qu’elle put pour dissuader le prince Perviz, en le conjurant de ne pas l’exposer au danger, au lieu d’un frère, d’en perdre deux ; mais il demeura inébranlable nonobstant les remontrances qu’elle lui fit ; et, avant qu’il partît, afin qu’elle pût être informée du succès du voyage qu’il entreprenait, comme elle l’avait été de celui du prince Bahman par le moyen du couteau qu’il lui avait laissé, il lui donna aussi un chapelet de perles de cent grains pour le même usage, et, en le lui présentant : « Dites ce chapelet à mon intention pendant mon absence ; en le disant, s’il arrive que les grains s’arrêtent, de manière que vous ne puissiez plus les mouvoir ni les faire couler les uns après les autres comme s’ils étaient collés, ce sera une marque que j’aurai eu le même sort que notre frère. Mais espérons que cela n’arrivera pas, et que j’aurai le bonheur de vous revoir avec la satisfaction que nous attendons vous et moi. »
Le prince Perviz partit ; et, le vingtième jour de son voyage, il rencontra le même derviche à l’endroit où le prince Bahman l’avait trouvé. Il s’approcha de lui, et après l’avoir salué, il le pria, s’il le savait, de lui enseigner le lieu où était l’oiseau qui parlait, l’arbre qui chantait et l’eau jaune. Le derviche lui fit les mêmes difficultés et les mêmes remontrances qu’il avait faites au prince Bahman, jusqu’à lui dire qu’il y avait très-peu de temps qu’un jeune cavalier, dont il lui voyait beaucoup de ressemblance, lui avait demandé le même chemin ; que, vaincu par ses instances pressantes et par son importunité, il le lui avait enseigné, et lui avait donné de quoi lui servir de guide et prescrit ce qu’il devait observer pour réussir ; mais qu’il ne l’avait pas vu revenir, d’où il n’y avait pas à douter qu’il n’eût eu le même sort que ceux qui l’avaient précédé.
« Bon derviche, reprit le prince Perviz, je sais qui est celui dont vous parlez : c’était mon frère aîné, et je suis informé avec certitude qu’il est mort ; de quelle mort, c’est ce que j’ignore. – Je puis vous le dire, repartit le derviche ; il a été changé en pierre noire comme ceux de qui je viens de parler, et vous devez vous attendre à la même métamorphose, à moins que vous n’observiez plus exactement que lui les bons conseils que je lui avais donnés, au cas que vous persistiez à ne vouloir pas renoncer à votre résolution, à quoi je vous exhorte encore une fois.
« – Derviche, insista le prince Perviz, je ne puis assez vous marquer combien je vous suis redevable de l’intérêt que vous prenez à la conservation de ma vie, tout inconnu que je vous suis et sans que j’aie rien fait pour mériter votre bienveillance. Mais j’ai à vous dire qu’avant que je prisse mon parti j’y ai bien songé, et que je ne puis l’abandonner. Ainsi je vous supplie de me faire la même grâce que vous avez faite à mon frère : peut-être réussirai-je mieux que lui à suivre les mêmes enseignements que j’attends de vous. – Puisque je ne puis réussir, dit le derviche, à vous persuader de vous relâcher de ce que vous avez résolu, si mon grand âge ne m’en empêchait et que je pusse me soutenir, je me lèverais pour vous donner la boule que j’ai ici, laquelle doit vous servir de guide. »
Sans donner au derviche la peine d’en dire davantage, le prince Perviz mit pied à terre, et comme il se fut avancé jusqu’au derviche, le derviche, qui venait de tirer la boule de son sac, où il y en avait un bon nombre d’autres, la lui donna et lui dit l’usage qu’il en devait faire, comme ci-devant au prince Bahman ; et, après l’avoir bien averti de ne pas s’effrayer des voix qu’il entendrait sans voir personne, quelque menaçantes qu’elles fussent, mais de ne pas laisser de monter jusqu’à ce qu’il eût aperçu la cage et l’oiseau, il le congédia.
Le prince Perviz remercia le derviche, et quand il fut remonté à cheval, il jeta la boule devant le cheval, et en piquant des deux en même temps, il la suivit. Il arriva enfin au bas de la montagne, et quand il eut vu que la boule s’était arrêtée, il mit pied à terre. Avant qu’il fît le premier pas pour monter, il demeura un moment dans la même place en rappelant dans sa mémoire les avis que le derviche lui avait donnés. Il s’encouragea et il monta, bien résolu d’arriver jusqu’au haut de la montagne, et il avança cinq ou six pas ; alors il entendit derrière lui une voix qui lui parut fort proche, comme d’un homme qui le rappelait et l’insultait en criant : « Attends, téméraire, que je te punisse de ton audace. »
À cet outrage, le prince Perviz oublia tous les avis du derviche ; il mit la main sur le sabre, il le tira et il se tourna pour se venger ; mais à peine eut-il le temps de voir que personne ne le suivait, qu’il fut changé en une pierre noire, lui et son cheval.
Depuis que le prince Perviz était parti, la princesse Parizade n’avait pas manqué, chaque jour, de porter à la main le chapelet qu’elle avait reçu de sa main le jour qu’il était parti, et, quand elle n’avait autre chose à faire, de le dire en faisant passer les grains par ses doigts l’un après l’autre. Elle ne l’avait pas même quitté la nuit tout ce temps-là : chaque soir en se couchant elle se l’était passé autour du cou, et le matin en s’éveillant elle y avait porté la main pour éprouver si les grains venaient toujours l’un après l’autre. Le jour enfin, et au moment que le prince Perviz eut la même destinée que le prince Bahman, d’être changé en pierre noire, comme elle tenait le chapelet à son ordinaire et qu’elle le disait, tout à coup elle sentit que les grains n’obéissaient plus au mouvement qu’elle leur donnait, et elle ne douta pas que ce ne fût la marque de la mort certaine du prince son frère. Comme elle avait déjà pris sa résolution sur le parti qu’elle prendrait au cas que cela arrivât, elle ne perdit pas le temps en donnant des marques extérieures de sa douleur. Elle se fit un effort pour la retenir toute en elle-même, et dès le lendemain, après s’être, déguisée en homme, armée et équipée, et qu’elle eut marqué à ses gens qu’elle reviendrait dans peu de jours, elle monta à cheval et partit en prenant le même chemin que les deux princes ses frères avaient tenu.
La princesse Parizade, qui était accoutumée à monter à cheval en prenant le divertissement de la chasse, supporta la fatigue du voyage mieux que d’autres dames n’auraient pu faire. Comme elle avait fait les mêmes journées que les princes ses frères, elle rencontra aussi le derviche dans la vingtième journée de marche, comme eux. Quand elle fut près de lui, elle mit pied à terre, et, en tenant son cheval par la bride, elle alla s’asseoir près de lui ; et, après qu’elle l’eut salué, elle lui dit : « Bon derviche, vous voudrez bien que je me repose quelques moments près de vous, et me faire la grâce de me dire si vous n’avez pas entendu dire que quelque part aux environs il y a dans ces cantons un lieu où l’on trouve l’oiseau qui parle, l’arbre qui chante et l’eau jaune. »
Le derviche répondit : « Madame, puisque votre voix me fait connaître quel est votre sexe, nonobstant votre déguisement en homme, et que c’est ainsi que je dois vous appeler, je vous remercie de votre compliment et je reçois avec un très-grand plaisir l’honneur que vous me faites. J’ai connaissance du lieu où se trouvent les choses dont vous me parlez ; mais à quel dessein me faites-vous cette demande ?
« – Bon derviche, reprit la princesse Parizade, on m’en a fait un récit si avantageux, que je brûle d’envie de les posséder. – Madame, repartit le derviche, on vous a dit la vérité : ces choses sont encore plus surprenantes et plus singulières qu’on ne vous les a représentées ; mais on vous a caché les difficultés qu’il y a à surmonter pour parvenir à en jouir. Vous ne vous seriez pas engagée dans une entreprise si pénible et si dangereuse si l’on vous en avait bien informée. Croyez-moi, ne passez pas plus avant, retournez sur vos pas et ne vous attendez pas que je veuille contribuer à votre perte.
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Les Mille et Une Nuits - Tome I
Contes arabes. — Histoire du Sultan des Indes.
Fable. — L'Ane, le Bœuf et le Laboureur.
Iere nuit. — Le Marchand et le Génie.
Histoire du premier Vieillard et de la Biche.
Histoire du second Vieillard et des deux Chiens noirs.
Histoire du Pécheur.
Histoire du Roi grec et du médecin Douban.
Histoire du Mari et du Perroquet.
Histoire du Vizir puni.
Histoire du Vizir puni. suite.
Histoire du jeune Roi des Iles Noires.
Histoire du jeune Roi des Iles Noires. suite.
Histoire des trois Calenders, fils de rois, et de cinq Dames de Bagdad.
Histoire des trois Calenders, fils de rois, et de cinq Dames de Bagdad. suite.
Histoire du premier Calender, fils de roi.
Histoire du second Calender, fils de roi.
Histoire de l'Envieux et de l'Envié.
Histoire de l'Envieux et de l'Envié. suite.
Histoire du troisième Calender, fils de roi.
Histoire du troisième Calender, fils de roi. suite. -
Les Mille et Une Nuits - Tome II
Histoire de Zobéide.
Histoire d'Amine.
Histoire des trois Pommes.
Histoire de la Dame massacrée et du jeune homme son mari.
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan.
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan. suite1
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan. suite 2.
Histoire du petit Bossu.
Histoire que raconta le Marchand chrétien.
Histoire que raconta le Marchand chrétien. suite.
Histoire racontée par le Pourvoyeur du sultan de Casgar.
Histoire racontée par le Pourvoyeur du sultan de Casgar. suite. -
Les Mille et Une Nuits - Tome III
Histoire racontée par le Médecin juif.
Histoire que raconte le Tailleur.
Histoire du Barbier.
Histoire du premier frère du Barbier.
Histoire du second frère du Barbier.
Histoire du troisième frère du Barbier.
Histoire du quatrième frère du Barbier.
Histoire du cinquième frère du Barbier.
Histoire du sixième frère du Barbier.
Histoire d'Aboulhassan Ali Ebn Becar et de Schemselnihar, favorite du Calife Haroun-al-Raschid.
Histoire d'Aboulhassan Ali Ebn Becar et de Schemselnihar, favorite du Calife Haroun-al-Raschid. suite.
Lettre de Schemselnihar au prince de Perse Ali Ebn Becar.
Réponse du prince de Perse à la lettre de Schemselnihar.
Lettre de Schemselnihar au prince de Perse.
Réponse du prince de Perse à Schemselnihar.
Réponse du prince de Perse à Schemselnihar. suite.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne. suite 2.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne. suite 3.
Lettre du calife Haroun Alraschid au roi de Balsora. -
Les Mille et Une Nuits - Tome IV
Histoire des amours de Camaralzaman, prince de l'Ile des Enfants de Khaledan, et de Badoure, princesse de la Chine.
Histoire des amours de Camaralzaman, prince de l'Ile des Enfants de Khaledan, et de Badoure, princesse de la Chine. suite.
Suite de l'histoire de la princesse de la Chine.
Histoire de Marzavan avec la suite de celle de Camaralzaman.
Billet du prince Camaralzaman à la princesse de la Chine.
Séparation du prince Caramalzaman d'avec la princesse Badoure.
Histoire de la princesse Badoure après la séparation du prince Camaralzaman.
Suite de l'histoire du prince Camaralzaman depuis sa séparation d'avec la princesse Badoure.
Histoire des princes Amgiad et Assad.
Le prince Assad arrêté en entrant dans la ville des Mages.
Histoire du prince Amgiad et d'une dame de la ville des Mages.
Suite de l'histoire du prince Assad.
Histoire de Sindbad le marin.
Premier vovage.de Sindbad le marin.
Second voyage de Sindbad le marin.
Troisième vovage de Sindbad le marin.
Quatrième voyage de Sindbad le marin.
Cinquième voyage de Sindbad le marin.
Sixième voyage de Siudbad le malin.
Septième et dernier voyage de Sindbad le marin.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal. suite. 2.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal. suite. 3 -
Les Mille et Une Nuits - Tome V
Histoire de Ganem, fils d'Abou Aïoub, surnommé l'Esclave d'amour.
Lettre du calife Haroun Alraschid à Mohammed Zinebi, roi de Syrie.
Histoire du prince Zeyn-Alasnam et du Roi des Génies.
Histoire de Codadad et de ses frères.
Histoire de la Princesse de Deryabar.
Histoire du Dormeur éveillé.
Histoire du Dormeur éveillé. suite.2
Histoire du Dormeur éveillé. suite.3 -
Les Mille et Une Nuits - Tome VI
Histoire de la Lampe merveilleuse.
Histoire de la Lampe merveilleuse. suite.2
Histoire de la Lampe merveilleuse. suite.3
Aventures du calife Haroun Alraschid.
Histoire de l'aveugle Baba Abdalla.
Histoire de Sidi Nouman.
Histoire de Cogia Hassan Alhabbal.
Suite de l'histoire de Cogia Hassan Alhabbal.
Histoire d'Ali Baba et de Quarante Voleurs exterminés par une esclave.
Histoire d'Ali Baba et de Quarante Voleurs exterminés par une esclave. suite.1 -
Les Mille et Une Nuits - Tome VII
Histoire d'Ali Cogia, marchand de Bagdad.
Histoire du Cheval enchanté.
Histoire du Cheval enchanté. suite.
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou.
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou. suite.2
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou. suite.3
Histoire de Deux Sœurs jalouses de leur cadette.
Histoire de Deux Sœurs jalouses de leur cadette.
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Les Mille et Une Nuits - Tome VIII
Préface du traducteur de la continuation des Mille et une Nuits
Nouvelles Aventures du calife Haroun Alraschild, ou Histoire de la petite fille de Chosroès Anouschirvan
Le Bimaristan, ou Histoire du jeune marchand de Bagdad et de la dame inconnue
Le Médecin et le jeune traiteur de Bagdad.
Histoire du sage Hicar.
Histoire du roi Azadbakht, ou des dix visirs.
Histoire du marchand devenu malheureux.
Histoire du marchand imprudent et de ses deux enfans.
Histoire d’Abousaber, ou de l’homme patient.
Histoire du prince Behezad.
Histoire du roi Dadbin, ou de la vertueuse Aroua.
Histoire du roi Bakhtzeman.
Histoire du roi Khadidan.
Histoire du roi Beherkerd.
Histoire du roi Hanschah et d’Abouteman.
Histoire du roi Ibrahim et de son fils
Histoire de Soleïman-schah.
Histoire de l’esclave sauvé du supplice -
Les Mille et Une Nuits - Tome IX
Attaf ou L’Homme généreux.
Histoire du prince Habib et de Dorrat Algoase.
Histoire du roi Sapor, souverain des isle Bellour ; de Camar Alzeman, fille du génie Alatrous, et de Dorrat Algoase
Histoire de Naama et de Naam.
Histoire d’Alaeddin.
Histoire d’Abou Mohammed Alkeslan.
Histoire d’Aly Mohammed le joaillier, ou du faux calife.
- Extraits : Cours de littérature ancienne et moderne tome IX. par J.F. Laharpe -1825.
- Les Mille et une nuits par Galland, illustrés par : MM. FRANÇAIS, H. BARON, ED. WATTIER, LA VILLE, etc...Revus et corrigés sur l'édition Princeps de 1704.Nouvelle édition de 1861.
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La ville et la campagne, enfin tout; il n'est rien-
Qui ne me soit souverain bien, -
Jusqu'au sombre plaisir d'un coeur mélancolique ?"
Saadi disait : " Si la peste donnait des pensions, la peste trouverait encore des flatteurs et des serviteurs".
lorsqu'on n'a pas ce que l'on aime. - Il faut aimer ce que l'on a." 



