On ne peut exprimer quelle fut la surprise du roi de Perse quand il vit tant de richesses renfermées dans un si petit espace. « Hé quoi ! prince, s’écria-t-il, appelez-vous une faible marque de votre reconnaissance, lorsque vous ne me devez rien, un présent d’un prix inestimable ? Je vous déclare encore une fois que vous ne m’êtes redevables de rien, ni la reine votre mère, ni vous ; je m’estime trop heureux du consentement que vous avez donné à l’alliance que j’ai contractée avec vous. Madame, dit-il à la reine Gulnare en se tournant de son côté, le roi votre frère me met dans une confusion dont je ne puis revenir, et je le supplierais de trouver bon que je refusasse son présent, si je ne craignais qu’il ne s’en offensât : priez-le d’agréer que je me dispense de l’accepter.
« – Sire, repartit le roi Saleh, je ne suis pas surpris que Votre Majesté trouve le présent extraordinaire : je sais qu’on n’est pas accoutumé sur la terre à voir des pierreries de cette qualité et en si grand nombre tout à la fois. Mais si elle savait que je sais où sont les minières d’où on les tire, et qu’il est en ma disposition d’en faire un trésor plus riche que tout ce qu’il y en a dans les trésors des rois de la terre, elle s’étonnerait que nous ayons pris la hardiesse de lui faire un présent de si peu de chose. Aussi nous vous supplions de ne les pas regarder par cet endroit, mais par l’amitié sincère qui nous oblige de vous l’offrir, et de ne nous pas donner la mortification de ne pas le recevoir de même. » Des manières si honnêtes obligèrent le roi de Perse de l’accepter, et il lui en fit de grands remerciements, de même qu’à la reine sa mère.
Quelques jours après, le roi Saleh témoigna au roi de Perse que la reine sa mère, les princesses ses parentes et lui n’auraient pas un plus grand plaisir que de passer toute leur vie à sa cour, mais que comme il y avait longtemps qu’ils étaient absents de leur royaume, et que leur présence y était nécessaire, ils le priaient de trouver bon qu’ils prissent congé de lui et de la reine Gulnare. Le roi de Perse leur marqua qu’il était bien fâché de ce qu’il n’était pas en son pouvoir de leur rendre la même civilité, d’aller leur rendre visite dans leurs états : « Mais comme je suis persuadé, ajouta-t-il, que vous n’oublierez pas la reine Gulnare et que vous la viendrez voir de temps en temps, j’espère que j’aurai l’honneur de vous revoir plus d’une fois. »
Il y eut beaucoup de larmes de répandues de part et d’autre dans leur séparation. Le roi Saleh se sépara le premier, mais la reine sa mère et les princesses furent obligées, pour le suivre, de s’arracher en quelque manière des embrassements de la reine Gulnare, qui ne pouvait se résoudre à les laisser partir. Dès que cette troupe royale eut disparu, le roi de Perse ne put s’empêcher de dire à la reine Gulnare : « Madame, j’eusse regardé comme un homme qui eût voulu abuser de ma crédulité celui qui eût entrepris de me faire passer pour véritables les merveilles dont j’ai été témoin depuis le moment que votre illustre famille a honoré mon palais de sa présence. Mais je ne puis démentir mes yeux ; je m’en souviendrai toute ma vie, et je ne cesserai de bénir le ciel de ce qu’il vous a adressé à moi préférablement à tout autre prince. »
Le petit prince Beder fut nourri et élevé dans le palais, sous les yeux du roi et de la reine de Perse, qui le virent croître et augmenter en beauté avec une grande satisfaction. Il leur en donna beaucoup plus à mesure qu’il avança en âge, par son enjouement continuel, par ses manières agréables en tout ce qu’il faisait, et par les marques de la justesse et de la vivacité de son esprit en tout ce qu’il disait ; et cette satisfaction leur était d’autant plus sensible, que le roi Saleh, son oncle, la reine sa grand’mère et les princesses ses cousines, venaient souvent en prendre leur part. On n’eut point de peine à lui apprendre à lire et à écrire, et on lui enseigna avec la même facilité toutes les sciences qui convenaient à un prince de son rang.
Quand le prince de Perse eut atteint l’âge de quinze ans, il s’acquittait déjà de tous ses exercices, infiniment avec plus d’adresse et de bonne grâce que ses maîtres. Avec cela, il était d’une sagesse et d’une prudence admirables. Le roi de Perse, qui avait reconnu en lui, presque dès sa naissance, ces vertus si nécessaires à un monarque, qui l’avait vu s’y fortifier jusqu’alors, et qui d’ailleurs s’apercevait tous les jours des grandes infirmités de la vieillesse, ne voulut pas attendre que sa mort lui donnât lieu de le mettre en possession du royaume. Il n’eut pas de peine à faire consentir son conseil à ce qu’il souhaitait là-dessus ; et les peuples apprirent sa résolution avec d’autant plus de joie, que le prince Beder était digne de les commander. En effet, comme il y avait longtemps qu’il paraissait en public, ils avaient eu tout le loisir de remarquer qu’il n’avait pas cet air dédaigneux, fier et rebutant, si familier à la plupart des autres princes, qui regardent tout ce qui est au-dessous d’eux avec une hauteur et un mépris insupportables. Ils savaient au contraire qu’il regardait tout le monde avec une bonté qui invitait à s’approcher de lui ; qu’il écoutait favorablement ceux qui avaient à lui parler ; qu’il leur répondait avec une bienveillance qui lui était particulière, et qu’il ne refusait rien à personne, pour peu que ce qu’on lui demandait fût juste.
« Le jour de la cérémonie fut arrêté, et ce jour-là, au milieu de son conseil, qui était plus nombreux qu’à l’ordinaire, le roi de Perse, qui d’abord s’était assis sur son trône, en descendit, ôta sa couronne de dessus sa tête, la mit sur celle du prince Beder, et après l’avoir aidé à monter à sa place, il lui baisa la main, pour marquer qu’il lui remettait toute son autorité et tout son pouvoir ; après quoi, il se mit au-dessous de lui, au rang des vizirs et des émirs.
Aussitôt les vizirs, les émirs et tous les officiers principaux vinrent se jeter aux pieds du nouveau roi, et lui prêtèrent le serment de fidélité, chacun dans son rang. Le grand vizir fit ensuite le rapport de plusieurs affaires importantes, sur lesquelles il prononça avec une sagesse qui fit l’admiration de tout le conseil. Il déposa ensuite plusieurs gouverneurs convaincus de malversations, et en mit d’autres à leur place, avec un discernement si juste et si équitable, qu’il s’attira les acclamations de tout le monde, d’autant plus honorables que la flatterie n’y avait aucune part. Il sortit enfin du conseil, et, accompagné du roi son père, il alla à l’appartement de la reine Gulnare. La reine ne le vit pas plutôt avec la couronne sur la tête, qu’elle courut à lui et l’embrassa avec beaucoup de tendresse, en lui souhaitant un règne de longue durée.
La première année de son règne, le roi Beder s’acquitta de toutes les fonctions royales avec une grande assiduité. Sur toute chose il prit grand soin de s’instruire de l’état des affaires et de tout ce qui pouvait contribuer à la félicité de ses sujets. L’année suivante, après qu’il eut laissé l’administration des affaires à son conseil, sous le bon plaisir de l’ancien roi son père, il sortit de la capitale sous prétexte de prendre le divertissement de la chasse, mais c’était pour parcourir toutes les provinces de son royaume afin d’y corriger les abus, d’établir le bon ordre et la discipline partout, et d’ôter aux princes ses voisins, malintentionnés, l’envie de rien entreprendre contre la sûreté et la tranquillité de ses états, en se faisant voir sur les frontières.
Il ne fallut pas moins de temps qu’une année entière à ce jeune roi pour exécuter un dessein si digne de lui. Il n’y avait pas longtemps qu’il était de retour quand le roi son père tomba malade si dangereusement, que d’abord il connut lui-même qu’il n’en relèverait pas. Il attendit le dernier moment de sa vie avec une grande tranquillité, et l’unique soin qu’il eut, fut de recommander aux ministres et aux seigneurs de la cour du roi son fils, de persister dans la fidélité qu’ils lui avaient jurée, et il n’y en eut pas un qui n’en renouvelât le serment avec autant de bonne volonté que la première fois. Il mourut enfin avec un regret très-sensible du roi Beder et de la reine Gulnare, qui firent porter son corps dans un superbe mausolée, avec une pompe proportionnée à sa dignité.
Après que les funérailles furent achevées, le roi Beder n’eut pas de peine à suivre la coutume en Perse de pleurer les morts un mois entier, et de ne voir personne tout ce temps-là. Il eût pleuré son père toute sa vie, s’il eût écouté l’excès de son affliction, et s’il eût été permis à un grand roi de s’y abandonner tout entier. Dans cet intervalle, la reine, mère de la reine Gulnare, et le roi Saleh, avec les princesses leurs parentes, arrivèrent, et prirent une grande part à leur affliction avant de leur parler de se consoler.
Quand le mois fut écoulé, le roi ne put se dispenser de donner entrée à son grand vizir et à tous les seigneurs de sa cour, qui le supplièrent de quitter l’habit de deuil, de se faire voir à ses sujets et de reprendre le soin des affaires comme auparavant. Il témoigna une si grande répugnance à les écouter, que le grand vizir fut obligé de prendre la parole et de lui dire : « Sire, il n’est pas besoin de représenter à Votre Majesté qu’il n’appartient qu’à des femmes de s’opiniâtrer à demeurer dans un deuil perpétuel. Nous ne doutons pas qu’elle n’en soit très-persuadée et que ce n’est pas son intention de suivre leur exemple. Nos larmes ni les vôtres ne sont pas capables de redonner la vie au roi votre père, quand nous ne cesserions de pleurer toute notre vie. Il a subi la loi commune à tous les hommes, qui les soumet au tribut indispensable de la mort. Nous ne pouvons cependant dire absolument qu’il soit mort, puisque nous le revoyons en votre sacrée personne. Il n’a pas douté lui-même en mourant qu’il ne dût revivre en vous : c’est à Votre Majesté à faire voir qu’il ne s’est pas trompé. »
Le roi Beder ne put résister à des instances si pressantes ; il quitta l’habit de deuil dès ce moment, et après qu’il eut repris l’habillement et les ornements royaux, il commença de pourvoir aux besoins de son royaume et de ses sujets, avec la même attention qu’avant la mort du roi son père. Il s’en acquitta avec une approbation universelle, et comme il était exact à maintenir l’observation des ordonnances de ses prédécesseurs, les peuples ne s’aperçurent pas d’avoir changé de maître.
Le roi Saleh, qui était retourné dans ses états de la mer avec la reine sa mère et les princesses, dès qu’il eut vu que le roi Beder avait repris le gouvernement, revint seul au bout d’un an, et le roi Beder et la reine Gulnare furent ravis de le revoir. Un soir, au sortir de table, après qu’on eut desservi et qu’on les eut laissés seuls, ils s’entretinrent de plusieurs choses.
Insensiblement le roi Saleh tomba sur les louanges du roi, son neveu, et témoigna à la reine sa sœur combien il était satisfait de la sagesse avec laquelle il gouvernait, qui lui avait acquis une si grande réputation, non-seulement auprès des rois ses voisins, mais même jusqu’aux royaumes les plus éloignés. Le roi Beder, qui ne pouvait entendre parler de sa personne si avantageusement, et ne voulait pas aussi par bienséance imposer silence au roi son oncle, se tourna de l’autre côté et fit semblant de dormir, en appuyant la tête sur un coussin qui était derrière lui.
Des louanges qui ne regardaient que la conduite merveilleuse et l’esprit supérieur en toutes choses du roi Beder, le roi Saleh passa à celle du corps, et en parla comme d’un prodige qui n’avait rien de semblable sur la terre ni dans les royaumes de dessous les eaux de la mer, dont il eût connaissance. « Ma sœur, s’écria-t-il tout d’un coup, tel qu’il est fait et tel que vous le voyez vous-même, je m’étonne que vous n’ayez pas encore songé à le marier. Si je ne me trompe, cependant, il est dans sa vingtième année, et à cet âge il n’est pas permis à un prince comme lui d’être sans femme. Je veux y penser moi-même, puisque vous n’y pensez pas, et lui donner pour épouse une princesse de nos royaumes, qui soit digne de lui.
– « Mon frère, reprit la reine Gulnare, vous me faites souvenir d’une chose dont je vous avoue que je n’ai pas eu la moindre pensée jusqu’à présent. Comme il n’a pas encore témoigné qu’il eût aucun penchant pour le mariage, je n’y avais pas fait d’attention moi-même, et je suis bien aise que vous vous soyez avisé de m’en parler. Comme j’approuve fort de lui donner une de nos princesses, je vous prie de m’en nommer quelqu’une, mais si belle et si accomplie que le roi mon fils soit forcé de l’aimer.
– « J’en sais une, repartit le roi Saleh en parlant bas ; mais avant de vous dire qui elle est, je vous prie de voir si le roi mon neveu dort : je vous dirai pourquoi il est bon que nous prenions cette précaution. La reine Gulnare se retourna, et comme elle vit Beder dans la situation où il était, elle ne douta nullement qu’il ne dormît profondément. Le roi Beder cependant, bien loin de dormir, redoubla son attention pour ne rien perdre de ce que le roi son oncle avait à dire avec tant de secret. « Il n’est pas besoin que vous vous contraigniez, dit la reine au roi son frère : vous pouvez parler librement sans craindre d’être entendu.
– « Il n’est pas à propos, reprit le roi Saleh, que le roi mon neveu ait si tôt connaissance de ce que j’ai à vous dire. L’amour, comme vous le savez, se prend quelquefois par l’oreille, et il n’est pas nécessaire qu’il aime de cette manière celle que j’ai à vous nommer. En effet, je vois de grandes difficultés à surmonter, non pas du côté de la princesse, comme je l’espère, mais du côté du roi son père. Je n’ai qu’à vous nommer la princesse Giauhare et le roi de Samandal.
– « Que dites-vous, mon frère ? repartit la reine Gulnare : la princesse Giauhare n’est-elle pas encore mariée ? Je me souviens de l’avoir vue peu de temps avant que je me séparasse d’avec vous ; elle avait environ dix-huit mois, et dès lors elle était d’une beauté surprenante. Il faut qu’elle soit aujourd’hui la merveille du monde, si sa beauté a toujours augmenté depuis ce temps-là. Le peu d’âge qu’elle a plus que le roi mon fils ne doit pas nous empêcher de faire nos efforts pour lui procurer un parti si avantageux. Il ne s’agit que de savoir les difficultés que vous y trouvez, et de les surmonter.
– « Ma sœur, répliqua le roi Saleh, c’est que le roi de Samandal est d’une vanité insupportable, et qu’il se regarde au-dessus de tous les autres rois ; qu’il y a peu d’apparence de pouvoir entrer en traité avec lui sur cette alliance. J’irai moi-même néanmoins lui faire la demande de la princesse sa fille, et s’il nous refuse, nous nous adresserons ailleurs, où nous serons écoutés plus favorablement. C’est pour cela, comme vous le voyez, ajouta-t-il, qu’il est bon que le roi mon neveu ne sache rien de notre dessein, que nous ne soyons certains du consentement du roi de Samandal, de crainte que l’amour de la princesse Giauhare ne s’empare de son cœur et que nous ne puissions réussir à la lui obtenir. » Ils s’entretinrent encore quelque temps sur le même sujet, et, avant de se séparer, ils convinrent que le roi Saleh retournerait incessamment dans son royaume, et ferait la demande de la princesse Giauhare[17] au roi de Samandal pour le roi de Perse.
La reine Gulnare et le roi Saleh, qui croyaient que le roi Beder dormait véritablement, l’éveillèrent quand ils voulurent se retirer, et le roi Beder réussit fort bien à faire semblant de se réveiller, comme s’il eût dormi d’un profond sommeil. Il était vrai, cependant, qu’il n’avait pas perdu un mot de leur entretien, et que le portrait qu’ils avaient fait de la princesse Giauhare avait enflammé son cœur d’une passion qui lui était toute nouvelle. Il se forma une idée de sa beauté si avantageuse, que le désir de la posséder lui fit passer toute la nuit dans des inquiétudes qui ne lui permirent pas de fermer l’œil un moment.
Le lendemain, le roi Saleh voulut prendre congé de la reine Gulnare et du roi son neveu. Le jeune roi de Perse, qui savait bien que le roi son oncle ne voulait partir si tôt que pour aller travailler à son bonheur, sans perdre de temps, ne laissa pas de changer de couleur à ce discours. Sa passion était si forte, qu’elle ne lui permettait pas de demeurer sans voir l’objet qui la causait, aussi longtemps qu’il jugeait qu’il en mettrait à traiter de son mariage. Il prit la résolution de le prier de vouloir bien l’emmener avec lui ; mais, comme il ne voulait pas que la reine sa mère en sût rien, afin d’avoir occasion de lui en parler en particulier, il l’engagea à demeurer encore ce jour-là pour être d’une partie de chasse avec lui le jour suivant, résolu de profiter de cette occasion pour lui déclarer son dessein.
La partie de chasse se fit, et le roi Beder se trouva seul plusieurs fois avec le roi son oncle ; mais il n’eut pas la hardiesse d’ouvrir la bouche pour lui dire un mot de ce qu’il avait projeté. Au plus fort de la chasse, comme le roi Saleh s’était séparé d’avec lui, et qu’aucun officier ni de ses gens n’était resté près de lui, il mit pied à terre près d’un ruisseau, et, après qu’il eut attaché son cheval à un arbre qui faisait un très-bel ombrage le long du ruisseau avec plusieurs autres qui le bordaient, il se coucha à demi sur le gazon, et donna un libre cours à ses larmes, qui coulèrent en abondance accompagnées de soupirs et de sanglots. Il demeura longtemps dans cet état, abîmé dans ses pensées, sans proférer une seule parole.
Le roi Saleh, cependant, qui ne vit plus le roi son neveu, fut dans une grande peine de savoir où il était, et il ne trouvait personne qui lui en donnât des nouvelles. Il se sépara d’avec les autres chasseurs, et en le cherchant il l’aperçut de loin. Il avait remarqué dès le jour précédent, et encore plus clairement le même jour, qu’il n’avait pas son enjouement ordinaire, qu’il était rêveur, contre sa coutume, et qu’il n’était pas prompt à répondre aux demandes qu’on lui faisait, ou s’il y répondait, ne le faisait pas à propos. Mais il n’avait pas eu le moindre soupçon de la cause de ce changement. Dès qu’il le vit dans la situation où il était, il ne douta pas qu’il n’eût entendu l’entretien qu’il avait eu avec la reine Gulnare, et qu’il ne fût amoureux. Il mit pied à terre assez loin de lui ; après qu’il eut attaché son cheval à un arbre, il prit un grand détour et s’en approcha sans faire de bruit, si près qu’il lui entendit prononcer ces paroles :
« Aimable princesse du royaume de Samandal, s’écria-t-il, on ne m’a fait sans doute qu’une faible ébauche de votre beauté incomparable. Je vous soutiens encore plus belle préférablement à toutes les princesses du monde, que le soleil n’est beau préférablement à la lune et à tous les astres ensemble. J’irais dès ce moment vous offrir mon cœur, si je savais où vous trouver : il vous appartient, et jamais princesse ne le possédera que vous. »
Le roi Saleh n’en voulut pas entendre davantage ; il s’avança, et en se faisant voir au roi Beder : « À ce que je vois, mon neveu, lui dit-il, vous avez entendu ce que nous disions avant-hier de la princesse Giauhare, la reine votre mère, et moi. Ce n’était pas notre intention, et nous avons cru que vous dormiez. – Mon oncle, reprit le roi Beder, je n’en ai pas perdu une parole, et j’ai éprouvé l’effet que vous aviez prévu et que vous n’avez pu éviter. Je vous avais retenu exprès, dans le dessein de vous parler de mon amour avant votre départ ; mais la honte de vous faire un aveu de ma faiblesse, si c’en est une d’aimer une princesse si digne d’être aimée, m’a fermé la bouche. Je vous supplie donc, par l’amitié que vous avez pour un prince qui a l’honneur d’être votre allié de si près, d’avoir pitié de moi, et de ne pas attendre, pour me procurer la vue de la divine Giauhare, que vous ayez obtenu le consentement du roi son père pour notre mariage, à moins que vous n’aimiez mieux que je meure d’amour pour elle avant de la voir. »
Ce discours du roi de Perse embarrassa fort le roi Saleh. Le roi Saleh lui représenta combien il lui était difficile qu’il lui donnât la satisfaction qu’il demandait, qu’il ne pouvait le faire sans l’emmener avec lui : et comme sa présence était nécessaire dans son royaume, que tout était à craindre s’il s’en absentait ; il le conjura de modérer sa passion jusqu’à ce qu’il eût mis les choses en état de pouvoir le contenter, en l’assurant qu’il y allait employer toute la diligence possible, et qu’il viendrait lui en rendre compte dans peu de jours. Le roi de Perse n’écouta pas ces raisons. « Oncle cruel, repartit-il, je vois bien que vous ne m’aimez pas autant que je me l’étais persuadé, et que vous aimez mieux que je meure que de m’accorder la première prière que je vous ai faite de ma vie. – Je suis prêt à faire voir à Votre Majesté, répliqua le roi Saleh, qu’il n’y a rien que je ne veuille faire pour vous obliger ; mais je ne puis vous emmener avec moi que vous n’en ayez parlé à la reine votre mère : que dirait-elle de vous et de moi ? Je le veux bien, si elle y consent, et je joindrai mes prières aux vôtres. – Vous n’ignorez pas, reprit le roi de Perse, que la reine ma mère ne voudra jamais que je l’abandonne, et cette excuse me fait mieux connaître la dureté que vous avez pour moi. Si vous m’aimez autant que vous voulez que je le croie, il faut que vous retourniez en votre royaume dès ce moment, et que vous m’emmeniez avec vous. »
Le roi Saleh, forcé de céder à la volonté du roi de Perse, tira une bague qu’il avait au doigt, où étaient gravés les mêmes noms mystérieux de Dieu que sur le sceau de Salomon, qui avait fait tant de prodiges par leur vertu. En la lui présentant : « Prenez cette bague, dit-il, mettez-la à votre doigt, et ne craignez ni les eaux de la mer ni sa profondeur. » Le roi de Perse prit la bague, et quand il l’eut mise au doigt : « Faites comme moi, lui dit encore le roi Saleh ; » et en même temps ils s’élevèrent en l’air légèrement en avançant vers la mer, qui n’était pas éloignée, où ils se plongèrent.
Le roi marin ne mit pas beaucoup de temps à arriver à son palais avec le roi de Perse, son neveu, qu’il mena d’abord à l’appartement de la reine, à qui il le présenta. Le roi de Perse baisa la main de la reine sa grand’mère, et la reine l’embrassa avec une grande démonstration de joie. « Je ne vous demande pas de nouvelles de votre santé, lui dit-elle, je vois que vous vous portez bien, et j’en suis ravie ; mais je vous prie de m’en apprendre de la reine Gulnare, votre mère et ma fille. » Le roi de Perse se garda bien de lui dire qu’il était parti sans prendre congé d’elle ; il l’assura au contraire qu’il l’avait laissée en parfaite santé, et qu’elle l’avait chargé de lui bien faire ses compliments. La reine lui présenta ensuite les princesses, et pendant qu’elle lui donna lieu de s’entretenir avec elles, elle entra dans un cabinet avec le roi Saleh, qui lui apprit l’amour du roi de Perse pour la princesse Giauhare, sur le seul récit de sa beauté, contre son intention ; qu’il l’avait amené sans avoir pu s’en défendre, et qu’il allait aviser aux moyens de la lui procurer en mariage.
Quoique le roi Saleh, à proprement parler, fût innocent de la passion du roi de Perse, la reine néanmoins lui sut fort mauvais gré d’avoir parlé de la princesse Giauhare devant lui avec si peu de précaution. « Votre imprudence n’est point pardonnable, lui dit-elle ; espérez-vous que le roi de Samandal, dont le caractère vous est si connu, aura plus de considération pour vous que pour tant d’autres rois à qui il a refusé sa fille avec un mépris si éclatant ? Voulez-vous qu’il vous renvoie avec la même confusion ?« – Madame, reprit le roi Saleh, je vous ai déjà marqué que c’est contre mon intention que le roi mon neveu a entendu ce que j’ai raconté de la beauté de la princesse Giauhare à la princesse ma sœur. La faute est faite, et nous devons songer qu’il aime très-passionnément, et qu’il mourra d’affliction et de douleur si nous ne la lui obtenons en quelque manière que ce soit. Je ne dois y rien oublier, puisque c’est moi, quoique innocemment, qui ai fait le mal, et j’emploierai tout ce qui est en mon pouvoir pour y apporter le remède. J’espère, madame, que vous approuverez ma résolution d’aller trouver moi-même le roi de Samandal avec un riche présent de pierreries, et de lui demander la princesse sa fille pour le roi de Perse votre petit-fils. J’ai quelque confiance qu’il ne me la refusera pas, et qu’il agréera de s’allier avec un des plus puissants monarques de la terre.
« – Il eût été à souhaiter, repartit la reine, que nous n’eussions pas été dans la nécessité de faire cette demande, dont il n’est pas sûr que nous ayons un succès aussi heureux que nous le souhaiterions ; mais, comme il s’agit du repos et de la satisfaction du roi mon petit-fils, j’y donne mon consentement. Sur toute chose, puisque vous connaissez l’humeur du roi Samandal, prenez garde, je vous en supplie, de lui parler avec tous les égards qui lui sont dus, et d’une manière si obligeante qu’il ne s’en offense pas. »
La reine prépara le présent elle-même, et le composa de diamants, de rubis, d’émeraudes, et de files de perles, et les mit dans une cassette fort riche et fort propre. Le lendemain, le roi prit congé d’elle et du roi de Perse, et partit avec une troupe choisie et peu nombreuse de ses officiers et de ses gens. Il arriva bientôt au royaume, à la capitale et au palais du roi de Samandal, et le roi de Samandal ne différa pas de lui donner audience dès qu’il eut appris son arrivée. Il se leva de son trône dès qu’il le vit paraître, et le roi Saleh, qui voulut bien oublier ce qu’il était pour quelques moments, se prosterna à ses pieds en lui souhaitant l’accomplissement de tout ce qu’il pourrait désirer. Le roi de Samandal se baissa aussitôt pour le faire relever ; et, après qu’il lui eut fait prendre place auprès de lui, il lui dit qu’il était le bienvenu, et lui demanda s’il avait quelque chose qu’il pût faire pour son service.
« Sire, répondit le roi Saleh, quand je n’aurais pas d’autres motifs que celui de rendre mes respects à un prince des plus puissants qu’il y ait au monde, et si distingué par sa sagesse et par sa valeur, je ne marquerais que faiblement à Votre Majesté combien je l’honore. Si elle pouvait pénétrer jusqu’au fond de mon cœur, elle connaîtrait la grande vénération dont il est rempli pour elle, et le désir ardent que j’ai de lui donner des témoignages de mon attachement. » En disant ces paroles, il prit la cassette des mains d’un de ses gens, l’ouvrit, et en la lui présentant, il le supplia de vouloir bien l’agréer.
« Prince, reprit le roi de Samandal, vous ne me faites pas un présent si considérable que vous n’ayez une demande proportionnée à me faire. Si c’est quelque chose qui dépende de mon pouvoir, je me ferai un très-grand plaisir de vous l’accorder. Parlez, et dites-moi librement en quoi je puis vous obliger.
« – Il est vrai, sire, repartit le roi Saleh, que j’ai une grâce à demander à Votre Majesté, et je me garderais bien de la lui demander s’il n’était en son pouvoir de me la faire. La chose dépend d’elle si absolument, que je la demanderais en vain à tout autre. Je la lui demande donc avec toutes les instances possibles, et je la supplie de ne me la pas refuser. – Si cela est ainsi, répliqua le roi de Samandal, vous n’avez qu’à m’apprendre ce que c’est, et vous verrez de quelle manière je sais obliger quand je le puis.
« – Sire, lui dit alors le roi Saleh, après la confiance que Votre Majesté veut bien que je prenne sur sa bonne volonté, je ne dissimulerai pas davantage que je viens la supplier de nous honorer de son alliance par le mariage de la princesse Giauhare, son honorable fille, et de fortifier par-là la bonne intelligence qui unit les deux royaumes depuis si longtemps. »
À ce discours, le roi de Samandal fit de grands éclats de rire en se laissant aller à la renverse sur le coussin où il avait le dos appuyé, d’une manière fort injurieuse au roi Saleh. « Roi Saleh, lui dit-il d’un air de mépris, je m’étais imaginé que vous étiez un prince de bon sens, sage et avisé, et votre discours, au contraire, me fait connaître combien je me suis trompé. Dites-moi, je vous prie, où était votre esprit quand vous vous êtes formé une aussi grande chimère que celle dont vous venez de me parler. Avez-vous bien pu concevoir seulement la pensée d’aspirer au mariage d’une princesse, fille d’un roi aussi grand et aussi puissant que je le suis ? Vous deviez mieux considérer auparavant la grande distance qu’il y a de vous à moi, et ne pas venir perdre en un moment l’estime que je faisais de votre personne. »
Le roi Saleh fut extrêmement offensé d’une réponse si outrageante, et il eut bien de la peine à retenir son juste ressentiment. « Que Dieu, sire, reprit-il avec toute la modération possible, récompense Votre Majesté comme elle le mérite ! elle voudra bien que j’aie l’honneur de lui dire que je ne demande pas la princesse sa fille en mariage pour moi. Quand cela serait, bien loin que Votre Majesté dût s’en offenser ou la princesse elle-même, je croirais faire beaucoup d’honneur à l’un et à l’autre. Votre Majesté sait bien que je suis un des rois de la mer, comme elle, que les rois mes prédécesseurs ne cèdent en rien par leur ancienneté à aucune des autres familles royales, et que le royaume que je tiens d’eux n’est pas moins florissant ni moins puissant que de leur temps. Si elle ne m’eût pas interrompu, elle eût bientôt compris que la grâce que je lui demande ne me regarde pas, mais le jeune roi de Perse, mon neveu, dont la puissance et la grandeur, non plus que ses qualités personnelles, ne doivent pas lui être inconnues. Tout le monde reconnaît que la princesse Giauhare est la plus belle personne qu’il y ait sous les cieux ; mais il n’est pas moins vrai que le jeune roi de Perse est le prince le mieux fait et le plus accompli qu’il y ait sur la terre et dans tous les royaumes de la mer, et les avis ne sont point partagés là-dessus. Ainsi, comme la grâce que je demande ne peut tourner qu’à une grande gloire pour elle et pour la princesse Giauhare, elle ne doit pas douter que le consentement qu’elle donnera à une alliance si proportionnée ne soit suivi d’une approbation universelle. La princesse est digne du roi de Perse, et le roi de Perse n’est pas moins digne d’elle. Il n’y a ni roi ni prince au monde qui puisse le lui disputer. »
Le roi de Samandal n’eût pas donné le loisir au roi Saleh de lui parler si longtemps, si l’emportement où il le mit lui en eût laissé la liberté. Il fut encore du temps sans prendre la parole, après qu’il eut cessé, tant il était hors de lui-même. Il éclata enfin par des injures atroces et indignes d’un grand roi : « Chien, s’écria-t-il, tu oses me tenir ce discours et proférer seulement le nom de ma fille devant moi ! Penses-tu que le fils de ta sœur Gulnare puisse entrer en comparaison avec ma fille ? Qui es-tu, toi ? qui était ton père ? qui est ta sœur et qui est ton neveu ? Son père n’était-il pas un chien et fils de chien comme toi ? Qu’on arrête l’insolent et qu’on lui coupe le cou ! »
Les officiers, en petit nombre, qui étaient autour du roi de Samandal, se mirent aussitôt en devoir d’obéir ; mais comme le roi Saleh était dans la force de son âge, léger et dispos, il s’échappa avant qu’ils eussent tiré le sabre, et il gagna la porte du palais, où il trouva mille hommes de ses parents et de sa maison bien armés et bien équipés, qui ne faisaient que d’arriver. La reine sa mère avait fait réflexion sur le peu de monde qu’il avait pris avec lui, et comme elle avait pressenti la mauvaise réception que le roi de Samandal pouvait lui faire, elle les avait envoyés et priés de faire grande diligence. Ceux de ses parents qui se trouvèrent à la tête se surent bon gré d’être arrivés si à propos quand ils le virent venir avec ses gens, qui le suivaient dans un grand désordre, et qu’on le poursuivait. « Sire, s’écrièrent-ils au moment qu’il les joignit, de quoi s’agit-il ? nous voici prêts à vous venger ; vous n’avez qu’à commander. »
Le roi Saleh leur raconta la chose en peu de mots, se mit à la tête d’une grosse troupe, pendant que les autres restèrent à la porte, dont ils se saisirent, et il retourna sur ses pas. Comme le peu d’officiers et de gardes qui l’avaient poursuivi se furent dissipés, il rentra dans l’appartement du roi de Samandal, qui fut d’abord abandonné des autres et arrêté en même temps. Le roi Saleh laissa du monde suffisamment auprès de lui pour s’assurer de sa personne, et il alla d’appartement en appartement, en cherchant celui de la princesse Giauhare. Mais, au premier bruit, cette princesse s’était élancée à la surface de la mer avec les femmes qui s’étaient trouvées auprès d’elle, et s’était sauvée dans une île déserte.
Comme ces choses se passaient au palais du roi de Samandal, des gens du roi Saleh, qui avaient pris la fuite dès les premières menaces de ce roi, mirent la reine sa mère dans une grande alarme, en lui annonçant le danger où ils l’avaient laissé. Le jeune roi Beder, qui était présent à leur arrivée, en fut d’autant plus alarmé qu’il se regarda comme la première cause de tout le mal qui en pouvait arriver. Il ne se sentit pas assez de courage pour soutenir la présence de la reine sa grand’mère, après le danger où était le roi Saleh à son occasion. Pendant qu’il la vit occupée à donner des ordres qu’elle jugea nécessaires dans cette conjoncture, il s’élança du fond de la mer, et, comme il ne savait quel chemin prendre pour retourner au royaume de Perse, il se sauva dans la même île où la princesse Giauhare s’était sauvée.
Comme ce prince était hors de lui-même, il alla s’asseoir au pied d’un grand arbre qui était environné de plusieurs autres. Dans le temps qu’il reprenait ses esprits, il entendit que l’on parlait ; il prêta aussitôt l’oreille, mais il était un peu trop éloigné pour rien comprendre de ce que l’on disait. Il se leva, et s’avançant sans faire de bruit du côté d’où venait le son des paroles, il aperçut entre des feuillages une beauté dont il fut ébloui. « Sans doute, dit-il en lui-même en s’arrêtant et en la considérant avec admiration, que c’est la princesse Giauhare, que la frayeur a peut-être obligée d’abandonner le palais du roi son père ; si ce n’est pas elle, elle ne mérite pas moins que je l’aime de toute mon âme. » Il ne s’arrêta pas davantage, il se fit voir, et en s’approchant de la princesse avec une profonde révérence : « Madame, lui dit-il, je ne puis assez remercier le ciel de la faveur qu’il me fait aujourd’hui d’offrir à mes yeux ce qu’il voit de plus beau. Il ne pouvait m’arriver un plus grand bonheur que l’occasion de vous faire l’offre de mes très-humbles services. Je vous supplie, madame, de l’accepter ; une personne comme vous ne se trouve pas dans cette solitude sans avoir besoin de secours.
« – Il est vrai, seigneur, reprit la princesse Giauhare d’un air fort triste, qu’il est très-extraordinaire à une dame de mon rang de se trouver dans l’état où je suis. Je suis princesse, fille du roi de Samandal, et je m’appelle Giauhare. J’étais tranquillement dans son palais et dans mon appartement, lorsque tout à coup j’ai entendu un bruit effroyable ; on est venu m’annoncer aussitôt que le roi Saleh, je ne sais pour quel sujet, avait forcé le palais et s’était saisi du roi mon père, après avoir fait main basse sur tous ceux de sa garde qui lui avaient fait résistance. Je n’ai eu que le temps de me sauver et de chercher ici un asile contre sa violence. »
Au discours de la princesse, le roi Beder eut de la confusion d’avoir abandonné la reine sa grand’mère si brusquement, sans attendre l’éclaircissement de la nouvelle qu’on lui avait apportée ; mais il fut ravi que le roi, son oncle, se fût rendu maître de la personne du roi de Samandal. Il ne douta pas en effet que le roi de Samandal ne lui accordât la princesse pour avoir sa liberté. « Adorable princesse, repartit-il, votre douleur est très-juste, mais il est aisé de la faire cesser avec la captivité du roi votre père. Vous en tomberez d’accord lorsque vous saurez que je m’appelle Beder, que je suis roi de Perse, et que le roi Saleh est mon oncle. Je puis bien vous assurer qu’il n’a aucun dessein de s’emparer des états du roi votre père ; il n’a d’autre but que d’obtenir que j’aie l’honneur et le bonheur d’être son gendre en vous recevant de sa main pour épouse. Je vous avais déjà abandonné mon cœur sur le seul récit de votre beauté et de vos charmes, loin de m’en repentir, je vous supplie de le recevoir et d’être persuadée qu’il ne brûlera jamais que pour vous. J’ose espérer que vous ne le refuserez pas, et que vous considérerez qu’un roi qui est sorti de ses états uniquement pour venir vous l’offrir, mérite de la reconnaissance. Souffrez donc, belle princesse, que j’aie l’honneur d’aller vous présenter au roi, mon oncle. Le roi, votre père, n’aura pas sitôt donné son consentement à notre mariage, que mon oncle le laissera maître de ses états comme auparavant. »
La déclaration du roi Beder ne produisit pas l’effet qu’il en avait attendu. La princesse ne l’avait pas plutôt aperçu, qu’à sa bonne mine, à son air et à la bonne grâce avec laquelle il l’avait abordée, elle l’avait regardé comme une personne qui ne lui eût pas déplu ; mais dès qu’elle eut appris par lui-même qu’il était la cause du mauvais traitement qu’on venait de faire au roi son père, de la douleur qu’elle en avait, de la frayeur qu’elle en avait eue elle-même par rapport à sa propre personne, et de la nécessité où elle avait été réduite de prendre la fuite, elle le regarda comme un ennemi avec qui elle ne devait pas avoir de commerce. D’ailleurs, quelque disposition qu’elle eût à consentir elle-même au mariage qu’il désirait, comme elle jugea qu’une des raisons que le roi son père pouvait avoir de rejeter cette alliance, c’était que le roi Beder était né d’un roi de la terre, elle était résolue de se soumettre entièrement à sa volonté sur cet article. Elle ne voulut pas néanmoins témoigner rien de son ressentiment ; elle imagina seulement un moyen de se délivrer adroitement des mains du roi Beder, et en faisant semblant de le voir avec plaisir : « Seigneur, reprit-elle avec toute l’honnêteté possible, vous êtes donc le fils de la reine Gulnare, si célèbre par sa beauté singulière ? J’en ai bien de la joie, et je suis ravie de voir en vous un prince si digne d’elle. Le roi, mon père, a grand tort de s’opposer si fortement à nous unir ensemble ; il ne vous aura pas plutôt vu qu’il n’hésitera pas à nous rendre heureux l’un et l’autre. » En disant ces paroles, elle lui présenta la main pour marque d’amitié.
Le roi Beder crut qu’il était au comble de son bonheur ; il avança la main, et en prenant celle de la princesse, il se baissa pour la baiser par respect. La princesse ne lui en donna pas le temps. »Téméraire ! lui dit-elle en le repoussant et en lui crachant au visage, faute d’eau, quitte cette forme d’homme et prends celle d’un oiseau blanc, avec le bec et les pieds rouges ! » Dès qu’elle eut prononcé ces paroles, le roi Beder fut changé en un oiseau de cette forme, avec autant de mortification que d’étonnement. « Prenez-le, dit-elle aussitôt à une de ses femmes, et portez-le dans l’île sèche. » Cette île n’était qu’un rocher affreux où il n’y avait pas une goutte d’eau.
La femme prit l’oiseau, et en exécutant l’ordre de la princesse Giauhare, elle eut compassion de la destinée du roi Beder. « Ce serait dommage, dit-elle en elle-même, qu’un prince si digne de vivre mourût de faim et de soif. La princesse, si bonne et si douce, se repentira peut-être elle-même d’un ordre si cruel quand elle sera revenue de sa grande colère : il vaut mieux que je le porte dans un lieu où il puisse mourir de sa belle mort. » Elle le porta dans une île bien peuplée, et elle le laissa dans une campagne agréable plantée de toute sorte d’arbres fruitiers et arrosée de plusieurs ruisseaux.
Revenons au roi Saleh. Après qu’il eut cherché lui-même la princesse Giauhare et qu’il l’eut fait chercher dans tout le palais sans la trouver, il fit enfermer le roi de Samandal dans son propre palais, sous bonne garde, et quand il eut donné les ordres nécessaires pour le gouvernement du royaume en son absence, il vint rendre compte à la reine sa mère de l’action qu’il venait de faire. Il demanda où était le roi son neveu en arrivant, et il apprit, avec une grande surprise et beaucoup de chagrin, qu’il avait disparu. « On est venu nous apprendre, lui dit la reine, le grand danger où vous étiez au palais du roi de Samandal, et pendant que je donnais des ordres pour vous envoyer d’autres secours ou pour vous venger, il a disparu. Il faut qu’il ait été épouvanté d’apprendre que vous étiez en danger, et qu’il n’ait pas cru qu’il fût en sûreté avec nous. »
Cette nouvelle affligea extrêmement le roi Saleh, qui se repentit alors de la trop grande facilité qu’il avait eue de condescendre au désir du roi Beder sans en parler auparavant à la reine Gulnare. Il envoya après lui de tous les côtés ; mais quelque diligence qu’il pût faire, on ne lui en apporta aucune nouvelle, et au lieu de la joie qu’il s’était faite d’avoir si fort avancé un mariage qu’il regardait comme son ouvrage, la douleur qu’il eut de cet incident, auquel il ne s’attendait pas, en fut plus mortifiante. En attendant qu’il apprît de ses nouvelles, bonnes ou mauvaises, il laissa son royaume sous l’administration de la reine sa mère, et alla gouverner celui du roi de Samandal, qu’il continua de faire garder avec beaucoup de vigilance, quoique avec tous les égards dus à son caractère.
Le même jour que le roi Saleh était parti pour retourner au royaume de Samandal, la reine Gulnare, mère du roi Beder, arriva chez la reine sa mère. Cette princesse ne s’était pas étonnée de n’avoir pas vu revenir le roi son fils le jour de son départ ; elle s’était imaginé que l’ardeur de la chasse, comme cela lui était arrivé quelquefois, l’avait emporté plus loin qu’il ne se l’était proposé. Mais quand elle vit qu’il n’était pas revenu le lendemain ni le jour d’après, elle en fut dans une alarme dont il est aisé de juger par la tendresse qu’elle avait pour lui. Cette alarme fut beaucoup plus grande quand elle eut appris des officiers qui l’avaient accompagné et qui avaient été obligés de revenir après l’avoir cherché longtemps, lui et le roi Saleh, son oncle, sans les avoir trouvés, qu’il fallait qu’il leur fût arrivé quelque chose de fâcheux, ou qu’ils fussent ensemble en quelque endroit qu’ils ne pouvaient deviner ; qu’ils avaient bien trouvé leurs chevaux, mais que, pour leurs personnes, ils n’en avaient eu aucune nouvelle, quelque diligence qu’ils eussent faite pour en apprendre. Sur ce rapport, elle avait pris le parti de dissimuler et de cacher son affliction, et les avait chargés de retourner sur leurs pas et de faire encore leurs diligences. Pendant ce temps-là, elle avait pris son parti sans rien dire à personne, et, après avoir dit à ses femmes qu’elle voulait être seule, elle s’était plongée dans la mer pour s’éclaircir sur le soupçon qu’elle avait que le roi Saleh pouvait avoir emmené le roi de Perse avec lui.
Cette grande reine eût été reçue par la reine sa mère avec grand plaisir, si, dès qu’elle l’eut aperçue, elle ne se fût doutée du sujet qui l’avait amenée. « Ma fille, lui dit-elle, ce n’est pas pour me voir que vous venez ici, je m’en aperçois bien. Vous venez me demander des nouvelles du roi votre fils, et celles que j’ai à vous en donner ne sont capables que d’augmenter votre affliction, aussi bien que la mienne. J’avais eu une grande joie de le voir arriver avec le roi son oncle ; mais je n’eus pas plutôt appris qu’il était parti sans vous en avoir parlé, que je pris part à la peine que vous en souffririez. » Elle lui fit ensuite le récit du zèle avec lequel le roi Saleh était allé faire lui-même la demande de la princesse Giauhare, et de ce qui en était arrivé jusqu’à ce que le roi Beder eût disparu, « J’ai envoyé du monde après lui, ajouta-t-elle, et le roi mon fils, qui ne fait que de repartir pour gouverner le royaume de Samandal, a fait aussi ses diligences de son côté. Ça été sans succès jusqu’à présent ; mais il faut espérer que nous le reverrons lorsque nous ne l’attendrons pas. »
La désolée Gulnare ne se paya pas d’abord de cette espérance : elle regarda le roi son cher fils comme perdu, et elle le pleura amèrement en mettant toute la faute sur le roi son frère. La reine, sa mère, lui fit considérer la nécessité qu’il y avait qu’elle fît des efforts pour ne pas succomber à sa douleur. « Il est vrai, lui dit-elle, que le roi votre frère ne devait pas vous parler de ce mariage avec si peu de précaution, ni consentir jamais à amener le roi mon petit-fils sans vous en avertir auparavant. Mais, comme il n’y a pas de certitude que le roi de Perse ait péri absolument, vous ne devez rien négliger pour lui conserver son royaume. Ne perdez donc pas de temps, retournez à votre capitale ; votre présence y est nécessaire, et il ne vous sera pas difficile de tenir toutes choses dans l’état paisible où elles sont, en faisant publier que le roi de Perse a été bien aise de venir nous voir. »
Il ne fallait pas moins qu’une raison aussi forte que celle-là pour obliger la reine Gulnare à s’y rendre ; elle prit congé de la reine sa mère, et elle fut de retour au palais de la capitale de Perse avant qu’on se fût aperçu qu’elle s’en était absentée. Elle dépêcha aussitôt des gens pour rappeler les officiers qu’elle avait renvoyés à la quête du roi son fils, et leur annoncer qu’elle savait où il était et qu’on le reverrait bientôt. Elle en fit aussi répandre le bruit par toute la ville, et elle gouverna toutes choses de concert avec le premier ministre et le conseil, avec la même tranquillité que si le roi Beder eût été présent.
Pour revenir au roi Beder, que la femme de la princesse Giauhare avait porté et laissé dans l’île, comme nous l’avons dit, ce monarque fut dans un grand étonnement quand il se vit seul et sous la forme d’un oiseau. Il s’estima d’autant plus malheureux dans cet état, qu’il ne savait où il était ni en quelle partie du monde le royaume de Perse était situé. Quand il l’eût su, et qu’il eût assez connu la force de ses ailes pour se hasarder à traverser tant de mers et à s’y rendre, qu’eût-il gagné autre chose, que de se trouver dans la même peine et dans la même difficulté où il était, d’être connu, non pas pour roi de Perse, mais même pour un homme ? Il fut contraint de demeurer où il était, de vivre de la même nourriture que les oiseaux de son espèce, et de passer la nuit sur un arbre.
Au bout de quelques jours, un paysan fort adroit à prendre des oiseaux aux filets arriva à l’endroit où il était, et eut une grande joie quand il eut aperçu un si bel oiseau, d’une espèce qui lui était inconnue, quoiqu’il y eût de longues années qu’il chassât aux filets. Il employa toute l’adresse dont il était capable, et il prit si bien ses mesures, qu’il prit l’oiseau. Ravi d’une si bonne capture, qui, selon l’estime qu’il en fit, devait lui valoir plus que beaucoup d’autres oiseaux ensemble de ceux qu’il prenait ordinairement, à cause de la rareté, il le mit dans une cage et le porta à la ville. Dès qu’il fut arrivé au marché, un bourgeois l’arrêta et lui demanda combien il voulait vendre l’oiseau.
Au lieu de répondre à cette demande, le paysan demanda au bourgeois à son tour ce qu’il en prétendait faire quand il l’aurait acheté. « Bonhomme, reprit le bourgeois, que veux-tu que j’en fasse, si je ne le fais rôtir pour le manger ? – Sur ce pied-là, repartit le paysan, vous croiriez l’avoir bien acheté si vous m’en aviez donné la moindre pièce d’argent. Je l’estime bien davantage, et ce ne serait pas pour vous quand vous m’en donneriez une pièce d’or. Je suis bien vieux, mais depuis que je me connais, je n’en ai pas encore vu un pareil. Je vais en faire un présent au roi ; il en connaîtra mieux le prix que vous. »
Au lieu de s’arrêter au marché, le paysan alla au palais, où il s’arrêta devant l’appartement du roi. Le roi était près d’une fenêtre d’où il voyait tout ce qui se passait dans la place. Comme il eut aperçu le bel oiseau, il envoya un officier des eunuques avec ordre de le lui acheter. L’officier vint au paysan, et lui demanda combien il voulait le vendre. « Si c’est pour Sa Majesté, reprit le paysan, je la supplie d’agréer que je lui en fasse un présent, et je vous prie de le lui porter. » L’officier porta l’oiseau au roi, et le roi le trouva si particulier, qu’il chargea l’officier de porter dix pièces d’or au paysan, qui se retira très-content ; après quoi il mit l’oiseau dans une cage magnifique, et lui donna du grain et de l’eau dans des vases précieux.
Le roi, qui était prêt de monter à cheval pour aller à la chasse, et qui n’avait pas eu le temps de bien voir l’oiseau, se le fit apporter dès qu’il fut de retour. L’officier apporta la cage, et, afin de le mieux considérer, le roi l’ouvrit lui-même et prit l’oiseau sur sa main. En le regardant avec grande admiration, il demanda à l’officier s’il l’avait vu manger. « Sire, reprit l’officier, Votre Majesté peut voir que le vase de sa mangeaille est encore plein, et je n’ai pas remarqué qu’il y ait touché. » Le roi dit qu’il fallait lui en donner de plusieurs sortes, afin qu’il choisît celle qui lui conviendrait.
Comme on avait déjà mis la table, on servit dans le temps que le roi prescrivait cet ordre. Dès qu’on eut posé les plats, l’oiseau battit des ailes, s’échappa de la main du roi, vola sur la table, où il se mit à becqueter sur le pain et sur les viandes, tantôt dans un plat et tantôt dans un autre ; le roi en fut si surpris, qu’il envoya l’officier des eunuques avertir la reine de venir voir cette merveille. L’officier raconta la chose à la reine en peu de mots, et la reine vint aussitôt. Mais dès qu’elle eut vu l’oiseau, elle se couvrit le visage de son voile et voulut se retirer. Le roi étonné de cette action, d’autant plus qu’il n’y avait que des eunuques dans la chambre et des femmes qui l’avaient suivie, lui demanda la raison qu’elle avait d’en user ainsi.
« Sire, répondit la reine, Votre Majesté n’en sera plus étonnée quand elle aura appris que cet oiseau n’est pas un oiseau comme elle se l’imagine, et que c’est un homme. – Madame, reprit le roi, plus étonné qu’auparavant, vous voulez vous railler de moi sans doute ; vous ne me persuaderez pas qu’un oiseau soit un homme. – Sire, Dieu me garde de me railler de Votre Majesté ! Rien n’est plus vrai que ce que j’ai l’honneur de lui dire, et je l’assure que c’est le roi de Perse, qui se nomme Beder, fils de la célèbre Gulnare, princesse d’un des plus grands royaumes de la mer, neveu de Saleh, roi de ce royaume et petit-fils de la reine Farasche, mère de Gulnare et de Saleh, et c’est la princesse Giauhare, fille du roi de Samandal, qui l’a ainsi métamorphosé. » Afin que le roi n’en pût pas douter, elle lui raconta comment et pourquoi la princesse Giauhare s’était ainsi vengée du mauvais traitement que le roi Saleh avait fait au roi de Samandal, son père.
Le roi eut d’autant moins de peine à ajouter foi à tout ce que la reine lui raconta de cette histoire, qu’il savait qu’elle était une magicienne des plus habiles qu’il y eût jamais eu au monde, et que, comme elle n’ignorait rien de tout ce qui s’y passait, il était d’abord informé par son moyen des mauvais desseins des rois ses voisins contre lui, et les prévenait. Il eut compassion du roi de Perse, et il pria la reine avec instance de rompre l’enchantement qui le retenait sous cette forme.
La reine y consentit avec beaucoup de plaisir. « Sire, dit-elle au roi, que Votre Majesté prenne la peine d’entrer dans son cabinet avec l’oiseau, je lui ferai voir en peu de moments un roi digne de la considération qu’elle a pour lui. » L’oiseau, qui avait cessé de manger pour être attentif à l’entretien du roi et de la reine, ne donna pas au roi la peine de le prendre ; il passa le premier dans le cabinet, et la reine y entra bientôt après avec un vase plein d’eau à la main. Elle prononça sur le vase des paroles inconnues au roi, jusqu’à ce que l’eau commençât à bouillonner ; elle en prit aussitôt dans la main, et en la jetant sur l’oiseau : « Par la vertu des paroles saintes et mystérieuses que je viens de prononcer, dit-elle, et au nom du Créateur du ciel et de la terre, qui ressuscite les morts et maintient l’univers dans son état, quitte cette forme d’oiseau et reprends celle que tu as reçue de ton Créateur. »
La reine avait à peine achevé ces paroles, qu’au lieu de l’oiseau, le roi vit paraître un jeune prince de belle taille, dont le bel air et la bonne mine le charmèrent. Le roi Beder se prosterna d’abord et rendit grâces à Dieu de celle qu’il venait de lui faire. Il prit la main du roi en se relevant, et la baisa pour lui marquer sa parfaite reconnaissance. Mais le roi l’embrassa avec bien de la joie, et lui témoigna combien il avait de satisfaction de le voir. Il voulut aussi remercier la reine, mais elle était déjà retirée dans son appartement. Le roi le fit mettre à table avec lui, et, après le repas, il le pria de lui raconter comment la princesse Giauhare avait eu l’inhumanité de transformer en oiseau un prince aussi aimable qu’il l’était, et le roi de Perse le satisfit d’abord. Quand il eut achevé, le roi, indigné du procédé de la princesse, ne put s’empêcher de la blâmer. « Il était louable à la princesse de Samandal, reprit-il, de n’être pas insensible au traitement qu’on avait fait au roi son père ; mais qu’elle ait poussé la vengeance à un si grand excès contre un prince qui ne devait pas en être accusé, c’est de quoi elle ne se justifiera jamais auprès de personne. Mais laissons ce discours, et dites-moi en quoi je puis vous obliger davantage.
« – Sire, repartit le roi Beder, l’obligation que j’ai à Votre Majesté est si grande, que je devrais demeurer toute ma vie auprès d’elle pour lui en témoigner ma reconnaissance. Mais, puisqu’elle ne met pas de bornes à sa générosité, je la supplie de vouloir bien m’accorder un de ses vaisseaux pour me ramener en Perse, où je crains que mon absence, qui n’est déjà que trop longue, n’ait causé du désordre, et même que la reine ma mère, à qui j’ai caché mon départ, ne soit morte de douleur, dans l’incertitude où elle doit avoir été de ma vie ou de ma mort. »
Le roi lui accorda ce qu’il demandait de la meilleure grâce du monde, et, sans différer, il donna l’ordre pour l’équipement d’un vaisseau le plus fort et le meilleur voilier qu’il eût dans sa flotte nombreuse. Le vaisseau fut bientôt fourni de tous ses agrès, de matelots, de soldats, de provisions et de munitions nécessaires ; et, dès que le vent fut favorable, le roi Beder s’y embarqua, après avoir pris congé du roi et l’avoir remercié de tous les bienfaits dont il lui était redevable.
Le vaisseau mit à la voile avec le vent en poupe, qui le fit avancer considérablement dans sa route dix jours sans discontinuer ; le onzième jour, il devint un peu contraire ; il augmenta, et enfin il fut si violent, qu’il causa une tempête furieuse. Le vaisseau ne s’écarta pas seulement de sa route, il fut encore si fortement agité, que tous ses mâts se rompirent, et que, porté au gré du vent, il donna sur une sèche et s’y brisa.
La plus grande partie de l’équipage fut submergée d’abord ; des autres, les uns se fièrent à la force de leurs bras pour se sauver à la nage, et les autres se prirent à quelque pièce de bois ou à une planche. Beder fut des derniers, et, emporté, tantôt par les courants et tantôt par les vagues, dans une grande incertitude de sa destinée, il s’aperçut enfin qu’il était près de terre, et peu loin d’une ville de grande apparence. Il profita de ce qui lui restait de force pour y aborder, et arriva enfin si près du rivage, où la mer était tranquille, qu’il toucha le fond. Il abandonna aussitôt la pièce de bois qui lui avait été d’un grand secours. Mais en s’avançant dans l’eau pour gagner la grève, il fut fort surpris de voir accourir de toutes parts des chevaux, des chameaux, des mulets, des ânes, des bœufs, des vaches, des taureaux, et d’autres animaux, qui bordèrent le rivage et se mirent en état de l’empêcher d’y mettre le pied. Il eut toutes les peines du monde à vaincre leur obstination et à se faire passage. Quand il en fut venu à bout, il se mit à l’abri de quelques rochers, jusqu’à ce qu’il eût un peu repris haleine, et qu’il eût séché son habit au soleil.
Lorsque ce prince voulut s’avancer pour entrer dans la ville, il eut encore la même difficulté avec les mêmes animaux, comme s’ils eussent voulu le détourner de son dessein et lui faire comprendre qu’il y avait du danger pour lui.
Le roi Beder entra dans la ville, et il vit plusieurs rues belles et spacieuses, mais avec un grand étonnement de ce qu’il ne rencontrait personne. Cette grande solitude lui fit considérer que ce n’était pas sans sujet que tant d’animaux avaient fait tout ce qui était en leur pouvoir pour l’obliger de s’en éloigner plutôt que d’entrer. En avançant néanmoins, il remarqua plusieurs boutiques ouvertes, qui lui firent connaître que la ville n’était pas aussi dépeuplée qu’il se l’était imaginé. Il s’approcha d’une de ces boutiques où il y avait plusieurs sortes de fruits, exposés en vente d’une manière fort propre, et salua un vieillard qui y était assis.
Le vieillard, qui était occupé à quelque chose, leva la tête, et, comme il vit un jeune homme qui marquait quelque chose de grand, il lui demanda d’un air qui témoignait beaucoup de surprise d’où il venait, et quelle occasion l’avait amené. Le roi Beder le satisfit en peu de mots, et le vieillard lui demanda encore s’il n’avait rencontré personne en son chemin. « Vous êtes le premier que j’aie vu, reprit le roi, et je ne puis comprendre qu’une ville si belle et de tant d’apparence soit déserte comme elle l’est. – Entrez, ne demeurez pas davantage à la porte, répliqua le vieillard ; peut-être vous en arriverait-il quelque mal. Je satisferai à votre curiosité à loisir, et je vous dirai la raison pourquoi il est bon que vous preniez cette précaution. »
Le roi Beder ne se le fit pas dire deux fois ; il entra, et s’assit près du vieillard. Mais, comme le vieillard avait compris par le récit de sa disgrâce que le prince avait besoin de nourriture, il lui présenta d’abord de quoi reprendre des forces, et, quoique le roi Beder l’eût prié de lui expliquer pourquoi il avait pris la précaution de le faire entrer, il ne voulut néanmoins lui rien dire qu’il n’eût achevé de manger. C’est qu’il craignait que les choses fâcheuses qu’il avait à lui dire ne l’empêchassent de manger tranquillement. En effet, quand il vit qu’il ne mangeait plus : « Vous devez bien remercier Dieu, lui dit-il, de ce que vous êtes venu jusque chez moi sans aucun accident. – Eh ! pour quel sujet ? reprit le roi Beder, effrayé et alarmé.
« – Il faut que vous sachiez, repartit le vieillard, que cette ville s’appelle la ville des Enchantements, et qu’elle est gouvernée, non pas par un roi, mais par une reine ; et cette reine, qui est la plus belle personne de son sexe dont on ait jamais entendu parler, est aussi magicienne, mais la plus insigne et la plus dangereuse que l’on puisse connaître. Vous en serez convaincu quand vous saurez que tous ces chevaux, ces mulets ou autres animaux que vous avez vus, sont autant d’hommes comme vous et moi, qu’elle a ainsi métamorphosés par son art diabolique. Autant de jeunes gens bien faits comme vous qui entrent dans la ville, elle a des gens apostés qui les arrêtent et qui, de gré ou de force, les conduisent devant elle. Elle les reçoit avec un accueil des plus obligeants ; elle les caresse, elles les régale, elle les loge magnifiquement, et elle leur donne tant de facilités pour leur persuader qu’elle les aime, qu’elle n’a pas de peine à y réussir ; mais elle ne les laisse pas jouir longtemps de leur bonheur prétendu ; il n’y en a pas un qu’elle ne métamorphose en quelque animal ou en quelque oiseau, au bout de quarante jours, selon qu’elle le juge à propos. Vous m’avez parlé de tous ces animaux qui se sont présentés pour vous empêcher d’aborder à terre et d’entrer dans la ville : c’est qu’ils ne pouvaient vous faire comprendre d’une autre manière le danger auquel vous vous exposiez, et qu’ils faisaient ce qui était en leur pouvoir pour vous en détourner. »
Ce discours affligea très-sensiblement le jeune roi de Perse. « Hélas ! s’écria-t-il, à quelle extrémité suis-je réduit par ma mauvaise destinée ! je suis à peine délivré d’un enchantement dont j’ai encore horreur, que je me vois exposé à quelque autre plus terrible. » Cela lui donna lieu de raconter son histoire au vieillard plus au long, de lui parler de sa naissance, de sa qualité, de sa passion pour la princesse de Samandal et de la cruauté qu’elle avait eue de le changer en oiseau, au moment qu’il venait de la voir et de lui faire une déclaration de son amour.
Quand ce prince eut achevé par le bonheur qu’il avait eu de trouver une reine qui avait rompu cet enchantement, et par des témoignages de la peur qu’il avait de retomber dans un plus grand malheur, le vieillard, qui voulut le rassurer : « Quoique ce que je vous ai dit de la reine magicienne et de sa méchanceté, lui dit-il, soit véritable, cela ne doit pas néanmoins vous donner la grande inquiétude où je vois que vous en êtes. Je suis aimé de toute la ville, je ne suis pas même inconnu de la reine, et je puis dire qu’elle a beaucoup de considération pour moi. Ainsi c’est un grand bonheur pour vous que votre bonne fortune vous ait adressé à moi plutôt qu’à un autre. Vous êtes en sûreté dans ma maison, où je vous conseille de demeurer si vous l’agréez ainsi ; pourvu que vous ne vous en écartiez pas, je vous garantis qu’il ne vous arrivera rien qui puisse vous donner sujet de vous plaindre de ma mauvaise foi. De la sorte, il n’est pas besoin que vous vous contraigniez en quoi que ce soit. »
Le roi Beder remercia le vieillard de l’hospitalité qu’il exerçait envers lui, et de la protection qu’il lui donnait avec tant de bonne volonté. Il s’assit à l’entrée de la boutique, et il n’y parut pas plutôt, que sa jeunesse et sa bonne mine attirèrent les regards de tous les passants. Plusieurs s’arrêtèrent même et firent compliment au vieillard sur ce qu’il avait acquis un esclave si bien fait, comme ils se l’imaginaient. Et ils en paraissaient d’autant plus surpris, qu’ils ne pouvaient comprendre qu’un si beau jeune homme eût échappé à la diligence de la reine. « Ne croyez pas que ce soit un esclave, leur disait le vieillard ; vous savez que je ne suis ni assez riche ni de condition pour en avoir de cette conséquence. C’est mon neveu, fils d’un frère que j’avais, qui est mort, et comme je n’ai pas d’enfants, je l’ai fait venir pour me tenir compagnie. » Ils se réjouirent avec lui de la satisfaction qu’il devait avoir de son arrivée ; mais en même temps ils ne purent s’empêcher de lui témoigner la crainte qu’ils avaient que la reine ne le lui enlevât. » Vous la connaissez, lui disaient-ils, et vous ne devez pas ignorer le danger auquel vous vous êtes exposé, après tous les exemples que vous en avez. Quelle douleur serait la vôtre si elle lui faisait le même traitement qu’à tant d’autres que nous savons !
« – Je vous suis bien obligé, reprenait le vieillard, de la bonne amitié que vous me témoignez et de la part que vous prenez à mes intérêts, et je vous en remercie avec toute la reconnaissance qu’il m’est possible. Mais je me garderai bien de penser même que la reine voulût me faire le moindre déplaisir, après toutes les bontés qu’elle ne cesse d’avoir pour moi. Au cas qu’elle en apprenne quelque chose et qu’elle m’en parle, j’espère qu’elle ne songera pas seulement à lui dès que je lui aurai marqué qu’il est mon neveu. »
Le vieillard était ravi d’entendre les louanges qu’on donnait au jeune roi de Perse : il y prenait part comme si véritablement il eût été son propre fils, et il conçut pour lui une amitié qui augmenta à mesure que le séjour qu’il fit chez lui, lui donna lieu de le mieux connaître. Il y avait environ un mois qu’ils vivaient ensemble, lorsqu’un jour, que le roi Beder était assis à l’entrée de la boutique, à son ordinaire, la reine Labe, c’est ainsi que s’appelait la reine magicienne, vint passer devant la maison du vieillard avec grande pompe. Le roi Beder n’eut pas plutôt aperçu la tête des gardes qui marchaient devant elle, qu’il se leva, rentra dans la boutique, et demanda au vieillard, son hôte, ce que cela signifiait. « C’est la reine qui va passer, reprit-il ; mais demeurez et ne craignez rien. »
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Les Mille et Une Nuits - Tome I
Contes arabes. — Histoire du Sultan des Indes.
Fable. — L'Ane, le Bœuf et le Laboureur.
Iere nuit. — Le Marchand et le Génie.
Histoire du premier Vieillard et de la Biche.
Histoire du second Vieillard et des deux Chiens noirs.
Histoire du Pécheur.
Histoire du Roi grec et du médecin Douban.
Histoire du Mari et du Perroquet.
Histoire du Vizir puni.
Histoire du Vizir puni. suite.
Histoire du jeune Roi des Iles Noires.
Histoire du jeune Roi des Iles Noires. suite.
Histoire des trois Calenders, fils de rois, et de cinq Dames de Bagdad.
Histoire des trois Calenders, fils de rois, et de cinq Dames de Bagdad. suite.
Histoire du premier Calender, fils de roi.
Histoire du second Calender, fils de roi.
Histoire de l'Envieux et de l'Envié.
Histoire de l'Envieux et de l'Envié. suite.
Histoire du troisième Calender, fils de roi.
Histoire du troisième Calender, fils de roi. suite. -
Les Mille et Une Nuits - Tome II
Histoire de Zobéide.
Histoire d'Amine.
Histoire des trois Pommes.
Histoire de la Dame massacrée et du jeune homme son mari.
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan.
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan. suite1
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan. suite 2.
Histoire du petit Bossu.
Histoire que raconta le Marchand chrétien.
Histoire que raconta le Marchand chrétien. suite.
Histoire racontée par le Pourvoyeur du sultan de Casgar.
Histoire racontée par le Pourvoyeur du sultan de Casgar. suite. -
Les Mille et Une Nuits - Tome III
Histoire racontée par le Médecin juif.
Histoire que raconte le Tailleur.
Histoire du Barbier.
Histoire du premier frère du Barbier.
Histoire du second frère du Barbier.
Histoire du troisième frère du Barbier.
Histoire du quatrième frère du Barbier.
Histoire du cinquième frère du Barbier.
Histoire du sixième frère du Barbier.
Histoire d'Aboulhassan Ali Ebn Becar et de Schemselnihar, favorite du Calife Haroun-al-Raschid.
Histoire d'Aboulhassan Ali Ebn Becar et de Schemselnihar, favorite du Calife Haroun-al-Raschid. suite.
Lettre de Schemselnihar au prince de Perse Ali Ebn Becar.
Réponse du prince de Perse à la lettre de Schemselnihar.
Lettre de Schemselnihar au prince de Perse.
Réponse du prince de Perse à Schemselnihar.
Réponse du prince de Perse à Schemselnihar. suite.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne. suite 2.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne. suite 3.
Lettre du calife Haroun Alraschid au roi de Balsora. -
Les Mille et Une Nuits - Tome IV
Histoire des amours de Camaralzaman, prince de l'Ile des Enfants de Khaledan, et de Badoure, princesse de la Chine.
Histoire des amours de Camaralzaman, prince de l'Ile des Enfants de Khaledan, et de Badoure, princesse de la Chine. suite.
Suite de l'histoire de la princesse de la Chine.
Histoire de Marzavan avec la suite de celle de Camaralzaman.
Billet du prince Camaralzaman à la princesse de la Chine.
Séparation du prince Caramalzaman d'avec la princesse Badoure.
Histoire de la princesse Badoure après la séparation du prince Camaralzaman.
Suite de l'histoire du prince Camaralzaman depuis sa séparation d'avec la princesse Badoure.
Histoire des princes Amgiad et Assad.
Le prince Assad arrêté en entrant dans la ville des Mages.
Histoire du prince Amgiad et d'une dame de la ville des Mages.
Suite de l'histoire du prince Assad.
Histoire de Sindbad le marin.
Premier vovage.de Sindbad le marin.
Second voyage de Sindbad le marin.
Troisième vovage de Sindbad le marin.
Quatrième voyage de Sindbad le marin.
Cinquième voyage de Sindbad le marin.
Sixième voyage de Siudbad le malin.
Septième et dernier voyage de Sindbad le marin.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal. suite. 2.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal. suite. 3 -
Les Mille et Une Nuits - Tome V
Histoire de Ganem, fils d'Abou Aïoub, surnommé l'Esclave d'amour.
Lettre du calife Haroun Alraschid à Mohammed Zinebi, roi de Syrie.
Histoire du prince Zeyn-Alasnam et du Roi des Génies.
Histoire de Codadad et de ses frères.
Histoire de la Princesse de Deryabar.
Histoire du Dormeur éveillé.
Histoire du Dormeur éveillé. suite.2
Histoire du Dormeur éveillé. suite.3 -
Les Mille et Une Nuits - Tome VI
Histoire de la Lampe merveilleuse.
Histoire de la Lampe merveilleuse. suite.2
Histoire de la Lampe merveilleuse. suite.3
Aventures du calife Haroun Alraschid.
Histoire de l'aveugle Baba Abdalla.
Histoire de Sidi Nouman.
Histoire de Cogia Hassan Alhabbal.
Suite de l'histoire de Cogia Hassan Alhabbal.
Histoire d'Ali Baba et de Quarante Voleurs exterminés par une esclave.
Histoire d'Ali Baba et de Quarante Voleurs exterminés par une esclave. suite.1 -
Les Mille et Une Nuits - Tome VII
Histoire d'Ali Cogia, marchand de Bagdad.
Histoire du Cheval enchanté.
Histoire du Cheval enchanté. suite.
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou.
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou. suite.2
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou. suite.3
Histoire de Deux Sœurs jalouses de leur cadette.
Histoire de Deux Sœurs jalouses de leur cadette.
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Les Mille et Une Nuits - Tome VIII
Préface du traducteur de la continuation des Mille et une Nuits
Nouvelles Aventures du calife Haroun Alraschild, ou Histoire de la petite fille de Chosroès Anouschirvan
Le Bimaristan, ou Histoire du jeune marchand de Bagdad et de la dame inconnue
Le Médecin et le jeune traiteur de Bagdad.
Histoire du sage Hicar.
Histoire du roi Azadbakht, ou des dix visirs.
Histoire du marchand devenu malheureux.
Histoire du marchand imprudent et de ses deux enfans.
Histoire d’Abousaber, ou de l’homme patient.
Histoire du prince Behezad.
Histoire du roi Dadbin, ou de la vertueuse Aroua.
Histoire du roi Bakhtzeman.
Histoire du roi Khadidan.
Histoire du roi Beherkerd.
Histoire du roi Hanschah et d’Abouteman.
Histoire du roi Ibrahim et de son fils
Histoire de Soleïman-schah.
Histoire de l’esclave sauvé du supplice -
Les Mille et Une Nuits - Tome IX
Attaf ou L’Homme généreux.
Histoire du prince Habib et de Dorrat Algoase.
Histoire du roi Sapor, souverain des isle Bellour ; de Camar Alzeman, fille du génie Alatrous, et de Dorrat Algoase
Histoire de Naama et de Naam.
Histoire d’Alaeddin.
Histoire d’Abou Mohammed Alkeslan.
Histoire d’Aly Mohammed le joaillier, ou du faux calife.
- Extraits : Cours de littérature ancienne et moderne tome IX. par J.F. Laharpe -1825.
- Les Mille et une nuits par Galland, illustrés par : MM. FRANÇAIS, H. BARON, ED. WATTIER, LA VILLE, etc...Revus et corrigés sur l'édition Princeps de 1704.Nouvelle édition de 1861.
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Qui ne me soit souverain bien, -
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Saadi disait : " Si la peste donnait des pensions, la peste trouverait encore des flatteurs et des serviteurs".
lorsqu'on n'a pas ce que l'on aime. - Il faut aimer ce que l'on a." 



