Les gardes de la reine Labe, habillés d’un habit uniforme, couleur de pourpre, montés et équipés avantageusement, passeront en quatre files, le sabre haut, au nombre de mille, et il n’y eut pas un officier qui ne saluât le vieillard en passant devant sa boutique. Ils furent suivis d’un pareil nombre d’eunuques, habillés de brocart et mieux montés, dont les officiers lui firent le même honneur. Après eux, autant de jeunes demoiselles, presque toutes également belles, richement habillées et ornées de pierreries, venaient à pied, d’un pas grave, avec la demi-pique à la main, et la reine Labe paraissait au milieu d’elles sur un cheval tout brillant de diamants, avec une selle d’or et une housse d’un prix inestimable. Les jeunes demoiselles saluèrent aussi le vieillard à mesure qu’elles passaient, et la reine, frappée de la bonne mine du roi Beder, s’arrêta devant la boutique. « Abdallah, lui dit-elle, c’est ainsi qu’il s’appelait, dites-moi, je vous prie, est-ce à vous cet esclave si bien fait et si charmant ? Y a-t-il longtemps que vous avez fait cette acquisition ? »
Avant de répondre à la reine, Abdallah se prosterna contre terre, et en se relevant : « Madame, lui dit-il, c’est mon neveu, fils d’un frère que j’avais, qui est mort il n’y a pas longtemps. Comme je n’ai pas d’enfants je le regarde comme mon fils, et je l’ai fait venir pour ma condition, et pour recueillir, après ma mort, le peu de bien que je laisserai. »
La reine Labe, qui n’avait encore vu personne de comparable au roi Beder, et qui venait de concevoir une forte passion pour lui, songea, sur ce discours, à faire en sorte que le vieillard le lui abandonnât. « Bon père, reprit-elle, ne voulez-vous pas bien me faire l’amitié de m’en faire un présent ? Ne me refusez pas, je vous en prie : je jure par le feu et par la lumière que je le ferai si grand et si puissant, que jamais particulier au monde n’aura fait une si haute fortune ! Quand j’aurais le dessein de faire mal à tout le genre humain, il sera le seul à qui je me garderai bien d’en faire. J’ai confiance que vous m’accorderez ce que je vous demande, plus sur l’amitié que je sais que vous avez pour moi, que sur l’estime que je fais et que j’ai toujours faite de votre personne.
« – Madame, reprit le bon Abdallah, je suis infiniment obligé à Votre Majesté de toutes les bontés qu’elle a pour moi, et de l’honneur qu’elle veut faire à mon neveu. Il n’est pas digne d’approcher d’une si grande reine ; je supplie Votre Majesté de trouver bon qu’il s’en dispense.
« – Abdallah, répliqua la reine, je m’étais flattée que vous m’aimiez davantage, et je n’eusse jamais cru que vous dussiez me donner une marque si évidente du peu d’état que vous faites de mes prières. Mais je jure encore une fois par le feu et par la lumière, et même par ce qu’il y a de plus sacré dans ma religion, que je ne passerai pas outre que je n’aie vaincu votre opiniâtreté. Je comprends fort bien ce qui vous fait de la peine, mais je vous promets que vous n’aurez pas le moindre sujet de vous repentir de m’avoir obligée si sensiblement. »
Le vieillard Abdallah eut une mortification inexprimable par rapport à lui et par rapport au roi Beder, d’être forcé de céder à la volonté de la reine. « Madame, reprit-il, je ne veux pas que Votre Majesté ait lieu d’avoir si mauvaise opinion du respect que j’ai pour elle, ni de mon zèle pour contribuer à tout ce qui peut lui faire plaisir. J’ai une confiance entière dans sa parole, et je ne doute pas qu’elle ne me la tienne. Je la supplie seulement de différer à faire un si grand honneur à mon neveu jusqu’au premier jour qu’elle repassera. – Ce sera donc demain, repartit la reine. » Et en disant ces paroles, elle baissa la tête pour lui marquer l’obligation qu’elle lui avait, et reprit le chemin de son palais.
Quand la reine Labe eut achevé de passer avec toute la pompe qui l’accompagnait : « Mon fils, dit le bon Abdallah au roi Beder, qu’il s’était accoutumé d’appeler ainsi, afin de ne le pas faire connaître en parlant de lui en public, je n’ai pu, comme vous l’avez vu vous-même, refuser à la reine ce qu’elle m’a demandé avec la vivacité dont vous avez été témoin, afin de ne lui pas donner lieu d’en venir à quelque violence d’éclat ou secrète, en employant son art magique, et de vous faire, autant par dépit contre vous que contre moi, un traitement plus cruel et plus signalé qu’à tous ceux dont elle a pu disposer jusqu’à présent, comme je vous en ai déjà entretenu. J’ai quelque raison de croire qu’elle en usera bien, comme elle me l’a promis, par la considération toute particulière qu’elle a pour moi. Vous l’avez pu remarquer vous-même par celle de toute sa cour et par les honneurs qui m’ont été rendus. Elle serait bien maudite du ciel si elle me trompait ; mais elle ne me tromperait pas impunément, et je saurais bien m’en venger. »
Ces assurances, qui paraissaient fort incertaines, ne firent pas un grand effet sur l’esprit du roi Beder. « Après tout ce que vous m’avez raconté des méchancetés de cette reine, reprit-il, je ne vous dissimule pas combien je redoute de m’approcher d’elle. Je mépriserais peut-être tout ce que vous m’en avez pu dire, et je me laisserais éblouir par l’éclat de la grandeur qui l’environne, si je ne savais déjà par expérience ce que c’est que d’être à la discrétion d’une magicienne. L’état où je me suis trouvé par l’enchantement de la princesse Giauhare, et dont il semble que je n’ai été délivré que pour rentrer presque aussitôt dans un autre, me la fait regarder avec horreur. » Ses larmes l’empêchèrent d’en dire davantage, et firent connaître avec quelle répugnance il se voyait dans la nécessité fatale d’être livré à la reine Labe.
« Mon fils, repartit le vieillard Abdallah, ne vous affligez pas. J’avoue qu’on ne peut pas faire un grand fondement sur les promesses et même sur les serments d’une reine si pernicieuse. Je veux bien que vous sachiez que tout son pouvoir ne s’étend pas jusqu’à moi. Elle ne l’ignore pas, et c’est pour cela, préférablement à toute autre chose, qu’elle a tant d’égards pour moi. Je saurai bien l’empêcher de vous faire le moindre mal, quand elle serait assez perfide pour oser entreprendre de vous en faire. Vous pouvez vous fier à moi, et pourvu que vous suiviez exactement les avis que je vous donnerai avant que je vous abandonne à elle, je vous suis garant qu’elle n’aura pas plus de puissance sur vous que sur moi. »
La reine magicienne ne manqua pas de passer le lendemain devant la boutique du vieillard Abdallah avec la même pompe que le jour d’auparavant, et le vieillard l’attendait avec un grand respect. « Bon père, lui dit-elle en s’arrêtant, vous devez juger de l’impatience où je suis d’avoir votre neveu auprès de moi, par mon exactitude à venir vous faire souvenir de vous acquitter de votre promesse. Je sais que vous êtes homme de parole, et je ne veux pas croire que vous ayez changé de sentiment. »
Abdallah, qui s’était prosterné dès qu’il avait vu que la reine s’approchait, se releva quand elle eut cessé de parler, et comme il ne voulait pas que personne entendît ce qu’il avait à lui dire, il s’avança avec respect jusqu’à la tête de son cheval, et en lui parlant bas : « Puissante reine, dit-il, je suis persuadé que Votre Majesté ne prend pas en mauvaise part la difficulté que je fis de lui confier mon neveu dès hier ; elle doit avoir compris elle-même le motif que j’en ai eu. Je veux bien le lui abandonner aujourd’hui, mais je la supplie d’avoir pour agréable de mettre en oubli tous les secrets de cette science merveilleuse qu’elle possède au souverain degré. Je regarde mon neveu comme mon propre fils, et Votre Majesté me mettrait au désespoir si elle en usait avec lui d’une autre manière qu’elle a eu la bonté de me le promettre.
« – Je vous le promets encore, repartit la reine, et je vous répète par le même serment qu’hier, que vous et lui vous aurez tout sujet de vous louer de moi. Je vois bien que je ne vous suis pas encore assez connue, ajouta-t-elle : vous ne m’avez vue jusqu’à présent que le visage couvert ; mais comme je trouve votre neveu digne de mon amitié, je veux vous faire voir que je ne suis pas indigne de la sienne. » En disant ces paroles, elle laissa voir au roi Beder, qui s’était approché avec Abdallah, une beauté incomparable. Mais le roi Beder en fut peu touché. En effet : « Ce n’est pas assez d’être belle, dit-il en lui-même, il faut que les actions soient aussi régulières que la beauté est accomplie. »
Dans le temps que le roi Beder faisait ces réflexions, les yeux attachés sur la reine Labe, le vieillard Abdallah se tourna de son côté, et en le prenant par la main, il le lui présenta. « Le voilà, madame, lui dit-il ; je supplie Votre Majesté, encore une fois, de se souvenir qu’il est mon neveu, et de permettre qu’il vienne me voir quelquefois. » La reine le lui promit, et pour lui marquer sa reconnaissance, elle lui fit donner un sac de mille pièces d’or qu’elle avait fait apporter. Il s’excusa d’abord de le recevoir ; mais elle voulut absolument qu’il l’acceptât, et il ne put s’en dispenser. Elle avait fait amener un cheval aussi richement harnaché que le sien, pour le roi de Perse. On le lui présenta, et pendant qu’il mettait le pied à l’étrier : « J’oubliais, dit la reine à Abdallah, de vous demander comment s’appelle votre neveu. » Comme il lui eut répondu qu’il se nommait Beder : « On s’est mépris, reprit-elle, on devait plutôt le nommer Schems. »
Dès que le roi Beder fut monté à cheval, il voulut prendre son rang derrière la reine ; mais elle le fit avancer à sa gauche, et voulut qu’il marchât à côté d’elle. Elle regarda Abdallah, et après lui avoir fait une inclination de tête, elle reprit sa marche.
Au lieu de remarquer sur le visage du peuple une certaine satisfaction accompagnée de respect à la vue de sa souveraine, le roi Beder s’aperçut au contraire qu’on la regardait avec mépris, et même que plusieurs faisaient mille imprécations contre elle. « La magicienne, disaient quelques-uns, a trouvé un nouveau sujet d’exercer sa méchanceté : le ciel ne délivrera-il jamais le monde de sa tyrannie ? Pauvre étranger ? s’écriaient d’autres, tu es bien trompé si tu crois que ton bonheur durera longtemps : c’est pour rendre la chute plus assommante que l’on t’élève si haut. » Ces discours lui firent connaître que le vieillard Abdallah lui avait dépeint la reine Labe telle qu’elle était en effet. Mais comme il ne dépendait plus de lui de se tirer du danger où il était, il s’abandonna à la Providence et à ce qu’il plairait au ciel de décider de son sort.
La reine magicienne arriva à son palais, et quand elle eut mis pied à terre, elle se fit donner la main par le roi Beder, et entra avec lui, accompagnée de ses femmes et des officiers de ses eunuques. Elle lui fit voir elle-même tous les appartements, où il n’y avait qu’or massif, pierreries, et que meubles d’une magnificence singulière. Quand elle l’eut mené dans son cabinet, elle s’avança avec lui sur un balcon, d’où elle lui fit remarquer un jardin d’une beauté enchantée. Le roi Beder louait tout ce qu’il voyait avec beaucoup d’esprit, d’une manière néanmoins qu’elle ne pouvait se douter qu’il fût autre chose que le neveu du vieillard Abdallah. Ils s’entretinrent de plusieurs choses indifférentes, jusqu’à ce qu’on vînt avertir la reine que l’on avait servi.
La reine et le roi Beder se levèrent et allèrent se mettre à table. La table était d’or massif et les plats de la même matière. Ils mangèrent et ils ne burent presque pas jusqu’au dessert ; mais alors la reine se fit remplir sa coupe d’or d’excellent vin, et après qu’elle eut bu à la santé du roi Beder, elle la fit remplir, sans la quitter, et la lui présenta. Le roi Beder la reçut avec beaucoup de respect, et, par une inclination de tête fort bas, il lui marqua qu’il buvait réciproquement à sa santé.
Dans le même temps, dix femmes de la reine Labe entrèrent avec des instruments, dont elles firent un agréable concert avec leurs voix, pendant qu’ils continuèrent de boire bien avant dans la nuit. À force de boire, enfin, ils s’échauffèrent si fort l’un et l’autre, qu’insensiblement le roi Beder oublia que la reine était magicienne, et qu’il ne la regarda plus que comme la plus belle reine qu’il y eût au monde. Dès que la reine se fut aperçu qu’elle l’avait amené au point qu’elle souhaitait, elle fit signe aux eunuques et à ses femmes de se retirer. Ils obéirent, et le roi Beder et elle couchèrent ensemble.
Le lendemain, la reine et le roi Beder allèrent au bain dès qu’ils furent levés, et au sortir du bain, les femmes qui y avaient servi le roi lui présentèrent du linge blanc et un habit des plus magnifiques. La reine, qui avait pris aussi un autre habit plus magnifique que celui du jour d’auparavant, vint le prendre, et ils allèrent ensemble à son appartement ; on leur servit un bon repas, après quoi ils passèrent la journée agréablement à la promenade dans le jardin, et à plusieurs sortes de divertissements.
La reine Labe traita et régala le roi Beder de cette manière pendant quarante jours, comme elle avait coutume d’en user envers tous ses amants. La nuit du quarantième, qu’ils étaient couchés, comme elle croyait que le roi Beder dormait, elle se leva sans faire de bruit ; mais le roi Beder, qui était éveillé, et qui s’aperçut qu’elle avait quelque dessein, fit semblant de dormir et fut attentif à ses actions. Lorsqu’elle fut levée, elle ouvrit une cassette, d’où elle tira une boîte pleine d’une certaine poudre jaune. Elle prit de cette poudre et en fit une traînée au travers de la chambre. Aussitôt cette traînée se changea en un ruisseau d’une eau très-claire, au grand étonnement du roi Beder. Il en trembla de frayeur, et il se contraignit davantage à faire semblant qu’il dormait, pour ne pas donner à connaître à la magicienne qu’il fût éveillé.
La reine Labe puisa de l’eau du ruisseau dans un vase, et en versa dans un bassin où il y avait de la farine, dont elle fit une pâte qu’elle pétrit fort longtemps ; elle y mit enfin de certaines drogues qu’elle prit en différentes boîtes, et elle en fit un gâteau qu’elle mit dans une tourtière couverte. Comme, avant toute chose, elle avait allumé un grand feu, elle tira de la braise, mit la tourtière dessus ; et pendant que le gâteau cuisait, elle remit les vases et les boîtes dont elle s’était servie en leur lieu, et à de certaines paroles qu’elle prononça, le ruisseau qui coulait au milieu de la chambre disparut. Quand le gâteau fut cuit, elle l’ôta de dessus la braise, et le porta dans un cabinet ; après quoi elle revint coucher avec le roi Beder, qui sut si bien dissimuler, qu’elle n’eut pas le moindre soupçon qu’il eût rien vu de tout ce qu’elle venait de faire.
Le roi Beder, à qui les plaisirs et les divertissements avaient fait oublier le bon vieillard Abdallah, son hôte, depuis qu’il l’avait quitté, se souvint de lui et crut qu’il avait besoin de son conseil, après ce qu’il avait vu faire à la reine Labe pendant la nuit. Dès qu’il fut levé, il témoigna à la reine le désir qu’il avait de l’aller voir, et la supplia de vouloir bien le lui permettre. « Hé quoi ! mon cher Beder, reprit la reine, vous ennuyez-vous déjà, je ne dis pas de demeurer dans un palais si superbe et où vous devez trouver tant d’agréments, mais de la compagnie d’une reine qui vous aime si passionnément, et qui vous en donne tant de marques ?
« – Grande reine, reprit le roi Beder, comment pourrais-je m’ennuyer de tant de grâces et de tant de faveurs dont Votre Majesté a la bonté de me combler ? Bien loin de cela, madame, je demande cette permission plutôt pour rendre compte à mon oncle des obligations infinies que j’ai à Votre Majesté, que pour lui faire connaître que je ne l’oublie pas. Je ne désavoue pas néanmoins que c’est en partie pour cette raison : comme je sais qu’il m’aime avec tendresse, et qu’il y a quarante jours qu’il ne m’a vu, je ne veux pas lui donner lieu de penser que je n’y corresponds pas en demeurant plus longtemps sans le voir. – Allez, repartit la reine, je le veux bien ; mais vous ne serez pas longtemps à revenir, si vous vous souvenez que je ne puis vivre sans vous. » Elle lui fit donner un cheval richement harnaché, et il partit.
Le vieillard Abdallah fut ravi de revoir le roi Beder ; sans avoir égard à sa qualité, il l’embrassa tendrement, et le roi Beder l’embrassa de même, afin que personne ne doutât qu’il ne fût son neveu. Quand ils se furent assis : « Hé bien ! demanda Abdallah au roi, comment vous êtes-vous trouvé, et comment vous trouvez-vous encore avec cette infidèle, cette magicienne ?
« – Jusqu’à présent, reprit le roi Beder, je puis dire qu’elle a eu pour moi toutes sortes d’égards imaginables, et qu’elle a eu toute la considération et tout l’empressement possible pour mieux me persuader qu’elle m’aime parfaitement ; mais j’ai remarqué, cette nuit, une chose qui me donne un juste sujet de soupçonner que tout ce qu’elle en a fait n’est que dissimulation. Dans le temps qu’elle croyait que je dormais profondément, quoique je fusse éveillé, je m’aperçus qu’elle s’éloigna de moi avec beaucoup de précaution et qu’elle se leva. Cette précaution fit qu’au lieu de me rendormir, je m’attachai à l’observer, en feignant cependant que je dormais toujours. » En continuant son discours, il lui raconta comment et avec quelles circonstances il lui avait vu faire le gâteau, et en achevant : « Jusqu’alors, ajouta-t-il, j’avoue que je vous avais presque oublié avec tous les avis que vous m’aviez donnés de ses méchancetés ; mais cette action me fait craindre qu’elle ne tienne ni les paroles qu’elle vous a données, ni ses serments si solennels. J’ai songé à vous aussitôt, et je m’estime heureux de ce qu’elle m’a permis de vous venir voir avec plus de facilité que je ne m’y étais attendu.
« – Vous ne vous êtes pas trompé, repartit le vieillard Abdallah avec un sourire qui marquait qu’il n’avait pas cru lui-même qu’elle dût en user autrement : rien n’est capable d’obliger la perfide à se corriger. Mais ne craignez rien, je sais le moyen de faire en sorte que le mal qu’elle veut vous faire retombe sur elle. Vous êtes entré dans le soupçon fort à propos, et vous ne pouviez mieux faire que de recourir à moi. Comme elle ne garde pas ses amants plus de quarante jours, et qu’au lieu de les renvoyer honnêtement, elle en fait autant d’animaux dont elle remplit ses forêts, ses parcs et la campagne, je pris dès hier les mesures pour empêcher qu’elle ne vous fît le même traitement. Il y a trop longtemps que la terre porte ce monstre : il faut qu’elle soit traitée elle-même comme elle le mérite. »
En achevant ces paroles, Abdallah mit deux gâteaux entre les mains du roi Beder, et lui dit de les garder pour en faire l’usage qu’il allait entendre. « Vous m’avez dit, continua-t-il, que la magicienne a fait un gâteau cette nuit : c’est pour vous en faire manger, n’en doutez pas, mais gardez-vous bien d’en goûter. Ne laissez pas cependant d’en prendre quand elle vous en présentera, et au lieu de le mettre à la bouche, faites en sorte de manger à la place d’un des deux que je viens de vous donner, sans qu’elle s’en aperçoive. Dès qu’elle aura cru que vous aurez avalé du sien, elle ne manquera pas d’entreprendre de vous métamorphoser en quelque animal ; elle n’y réussira pas, elle tournera la chose en plaisanterie, comme si elle n’eût voulu le faire que pour rire et vous faire un peu peur, pendant qu’elle en aura un dépit mortel dans l’âme, et qu’elle s’imaginera d’avoir manqué en quelque chose dans la composition de son gâteau. Pour ce qui est de l’autre gâteau, vous lui en ferez présent, et vous la presserez d’en manger. Elle en mangera, quand ce ne serait que pour vous faire voir qu’elle ne se méfie pas de vous, après le sujet qu’elle vous aura donné de vous méfier d’elle. Quand elle en aura mangé, prenez un peu d’eau dans le creux de la main, et, en la lui jetant au visage, dites-lui : « Quitte cette forme et prends celle d’un tel ou tel animal qu’il vous plaira, et venez avec l’animal ; je vous dirai ce qu’il faut que vous fassiez. »
Le roi Beder marqua au vieillard Abdallah, en des termes les plus expressifs, combien il lui était obligé de l’intérêt qu’il prenait à empêcher qu’une magicienne si dangereuse n’eût le pouvoir d’exercer sa méchanceté contre lui ; et après qu’il se fut encore entretenu quelque temps avec lui, il le quitta et retourna au palais. En arrivant, il apprit que la magicienne l’attendait dans le jardin avec grande impatience. Il alla la chercher, et la reine Labe ne l’eut pas plutôt aperçu, qu’elle vint à lui avec grand empressement. « Cher Beder, lui dit-elle, on a grande raison de dire que rien ne fait mieux connaître la force et l’excès de l’amour que l’éloignement de l’objet que l’on aime : je n’ai pas eu de repos depuis que je vous ai perdu de vue, et il me semble qu’il y a des années que je ne vous ai vu. Pour peu que vous eussiez différé, je me préparais à aller vous chercher moi-même.
« – Madame, reprit le roi Beder, je puis assurer Votre Majesté que je n’ai pas eu moins d’impatience de me rendre auprès d’elle ; mais je n’ai pu refuser quelques moments d’entretien à un oncle qui m’aime et qui ne m’avait vu depuis si longtemps. Il voulait me retenir, mais je me suis arraché à sa tendresse pour venir où l’amour m’appelait, et de la collation qu’il m’avait préparée, je me suis contenté d’un gâteau que je vous ai apporté. » Le roi Beder, qui avait enveloppé l’un des deux gâteaux dans un mouchoir fort propre, le développa, et le lui présentant : « Le voilà, madame, ajouta-t-il, je vous supplie de l’agréer.
« – Je l’accepte de bon cœur, repartit la reine en le prenant, et j’en mangerai avec plaisir pour l’amour de vous et de votre oncle, mon bon ami ; mais auparavant, je veux que, pour l’amour de moi, vous mangiez de celui-ci, que j’ai fait pendant votre absence. – Belle reine, lui dit le roi Beder en le recevant avec respect, des mains comme celles de Votre Majesté ne peuvent rien faire que d’excellent, et elle me fait une faveur dont je ne puis assez lui témoigner ma reconnaissance. »
Le roi Beder substitua adroitement à la place du gâteau de la reine l’autre que le vieillard Abdallah lui avait donné, et il en rompit un morceau qu’il porta à la bouche. « Ah ! reine, s’écria-t-il en le mangeant, je n’ai jamais rien goûté de plus exquis. » Comme ils étaient près d’un jet d’eau, la magicienne, qui vit qu’il avait avalé le morceau et qu’il en allait manger un autre, puisa de l’eau du bassin dans le creux de sa main, et la lui jetant au visage : « Malheureux, lui dit-elle, quitte cette figure d’homme et prends celle d’un vilain cheval borgne et boiteux ! »
Ces paroles ne firent pas d’effet, et la magicienne fut extrêmement étonnée de voir le roi Beder dans le même état, et donner seulement une marque de grande frayeur. La rougeur lui monta au visage, et comme elle vit qu’elle avait manqué son coup : « Cher Beder, lui dit-elle, ce n’est rien, remettez-vous ; je n’ai pas voulu vous faire de mal ; je l’ai fait seulement pour voir ce que vous en diriez. Vous pouvez juger que je serais la plus misérable et la plus exécrable de toutes les femmes si je commettais une action si noire, je ne dis pas seulement après les serments que j’ai faits, mais même après les marques d’amour que je vous ai données.
« – Puissante reine, repartit le roi Beder, quelque persuadé que je sois que Votre Majesté ne l’a fait que pour se divertir, je n’ai pu néanmoins me garantir de la surprise. Quel moyen aussi de s’empêcher de n’avoir pas au moins quelque émotion à des paroles capables de faire un changement si étrange ? Mais, madame, laissons là ce discours, et puisque j’ai mangé de votre gâteau, faites-moi la grâce de goûter du mien. ».
La reine Labe, qui ne pouvait mieux se justifier qu’en donnant cette marque de confiance au roi de Perse, rompit un morceau du gâteau et le mangea. Dès qu’elle l’eut avalé, elle parut toute troublée, et elle demeura comme immobile. Le roi Beder ne perdit pas de temps, il prit de l’eau du même bassin, et en la lui jetant au visage : « Abominable magicienne, s’écria-t-il, sors de cette figure et change-toi en cavale ! »
Au même moment la reine Labe fut changée en une très-belle cavale, et sa confusion fut si grande de se voir ainsi métamorphosée, qu’elle répandit des larmes en abondance. Elle baissa la tête jusqu’aux pieds du roi Beder, comme pour le toucher de compassion. Mais quand il eût voulu se laisser fléchir, il n’était pas en son pouvoir de réparer le mal qu’il lui avait fait. Il mena la cavale à l’écurie du palais, où il la mit entre les mains d’un palefrenier, pour la faire seller et brider ; mais de toutes les brides que le palefrenier présenta à la cavale, pas une ne se trouva propre. Il fit seller et brider deux chevaux, un pour lui et l’autre pour le palefrenier, et il se fit suivre par le palefrenier jusque chez le vieillard Abdallah, avec la cavale en main.
Abdallah, qui aperçut de loin le roi Beder et la cavale, ne douta pas que le roi Beder n’eût fait ce qu’il lui avait recommandé. « Maudite magicienne, dit-il aussitôt en lui-même avec joie, le ciel enfin t’a châtiée comme tu le méritais. » Le roi Beder mit pied à terre en arrivant et entra dans la boutique d’Abdallah, qu’il embrassa en le remerciant de tous les services qu’il lui avait rendus. Il lui raconta de quelle manière le tout s’était passé, et lui marqua qu’il n’avait pas trouvé de bride propre pour la cavale. Abdallah, qui en avait une à tous chevaux, en brida la cavale lui-même, et dès que le roi Beder eut renvoyé le palefrenier avec les deux chevaux : « Sire, lui dit-il, vous n’avez pas besoin de vous arrêter davantage en cette ville ; montez la cavale et retournez en votre royaume. La seule chose que j’ai à vous recommander, c’est qu’au cas où vous veniez à vous défaire de la cavale, de vous bien garder de la livrer avec la bride. » Le roi Beder lui promit qu’il s’en souviendrait, et après qu’il lui eut dit adieu, il partit.
Le jeune roi de Perse ne fut pas plutôt hors de la ville, qu’il ne se sentit pas de joie d’être délivré d’un si grand danger et d’avoir à sa disposition la magicienne, qu’il avait eu un si grand sujet de redouter. Trois jours après son départ, il arriva à une grande ville. Comme il était dans le faubourg, il fut rencontré par un vieillard de quelque considération, qui allait à pied à une maison de plaisance qu’il y avait. « Seigneur, lui dit le vieillard en s’arrêtant, oserais-je vous demander de quel côté vous venez ? » Il s’arrêta aussi pour le satisfaire, et comme le vieillard lui faisait plusieurs questions, une vieille survint, qui s’arrêta pareillement et se mit à pleurer en regardant la cavale avec de grands soupirs.
Le roi Beder et le vieillard interrompirent leur entretien pour regarder la vieille, et le roi Beder lui demanda quel sujet elle avait de pleurer. « Seigneur, reprit-elle, c’est que votre cavale ressemble si parfaitement à une que mon fils avait, et que je regrette encore pour l’amour de lui, que je croirais que c’est la même si elle n’était morte. Vendez-la-moi, je vous en supplie, je vous la paierai ce qu’elle vaut, et avec cela je vous en aurai une très-grande obligation.
« – Bonne mère, repartit le roi Beder, je suis fâché de ne pouvoir vous accorder ce que vous demandez : ma cavale n’est pas à vendre. – Ah ! seigneur, insista la vieille, ne me refusez pas, je vous en conjure au nom de Dieu. Nous mourrions de déplaisir, mon fils et moi, si vous ne nous accordiez pas cette grâce. – Bonne mère, répliqua le roi Beder, je vous l’accorderais très-volontiers si je m’étais déterminé à me défaire d’une si bonne cavale ; mais quand cela serait, je ne crois pas que vous en voulussiez donner mille pièces d’or : car en ce cas-là je ne l’estimerais pas moins. – Pourquoi ne les donnerais-je pas ? repartit la vieille : vous n’avez qu’à donner votre consentement à la vente, je vais vous les compter. »
Le roi Beder, qui voyait que la vieille était habillée assez pauvrement, ne put s’imaginer qu’elle fût en état de trouver une si grosse somme. Pour éprouver si elle tiendrait le marché : « Donnez-moi l’argent, lui dit-il, la cavale est à vous. » Aussitôt la vieille détacha une bourse qu’elle avait autour de sa ceinture, et en la lui présentant : « Prenez la peine de descendre, lui dit-elle, que nous comptions si la somme y est. Au cas qu’elle n’y soit pas, j’aurai bientôt trouvé le reste, ma maison n’est pas loin. »
L’étonnement du roi Beder fut extrême quand il vit la bourse. « Bonne mère, reprit-il, ne voyez-vous pas que ce que je vous en ai dit n’est que pour rire ? Je vous répète que ma cavale n’est pas à vendre. »
Le vieillard qui avait été témoin de tout cet entretien, prit alors la parole. « Mon fils, dit-il au roi Beder, il faut que vous sachiez une chose, que je vois bien que vous ignorez : c’est qu’il n’est pas permis en cette ville de mentir en aucune manière, sous peine de mort. Ainsi vous ne pouvez vous dispenser de prendre l’argent de cette bonne femme et de lui livrer votre cavale, puisqu’elle vous en donne la somme que vous avez demandée. Vous ferez mieux de faire la chose sans bruit, que de vous exposer au malheur qui pourrait vous en arriver. »
Le roi Beder, bien affligé de s’être engagé dans cette méchante affaire avec tant d’inconsidération, mit pied à terre avec un grand regret. La vieille fut prompte à se saisir de la bride et à débrider la cavale, et encore plus à prendre dans la main de l’eau d’un ruisseau qui coulait au milieu de la rue, et à la jeter sur la cavale, avec ces paroles : « Ma fille, quittez cette forme étrangère et reprenez la vôtre ! » Le changement se fit en un moment, et le roi Beder, qui s’évanouit dès qu’il vit paraître la reine Labe devant lui, fût tombé par terre si le vieillard ne l’eût retenu.
La vieille, qui était mère de la reine Labe, et qui l’avait instruite de tous ses secrets de la magie, n’eut pas plutôt embrassé sa fille, pour lui témoigner sa joie, qu’en un instant elle fit paraître par un sifflement un génie hideux, d’une figure et d’une grandeur gigantesques. Le génie prit aussitôt le roi Beder sur une épaule, embrassa la vieille et la reine magicienne de l’autre, et les transporta en peu de moments au palais de la reine Labe, dans la Ville des Enchantements.
La reine magicienne en furie fit de grands reproches au roi Beder dès qu’elle fut de retour dans son palais. « Ingrat, lui dit-elle, c’est donc ainsi que ton indigne oncle et toi vous m’avez donné des marques de reconnaissance, après tout ce que j’ai fait pour vous ! Je vous en ferai sentir, à l’un et à l’autre, ce que vous méritez. » Elle ne lui en dit pas davantage ; mais elle prit de l’eau, et en la lui jetant au visage : « Sors de cette figure, dit-elle, et prends celle d’un vilain hibou ! » Ses paroles furent suivies de l’effet, et aussitôt elle commanda à une de ses femmes d’enfermer le hibou dans une cage, et de ne lui donner ni à boire ni à manger.
La femme emporta la cage, et sans avoir égard à l’ordre de la reine Labe, elle y mit de la mangeaille et de l’eau. Et cependant, comme elle était amie du vieillard Abdallah, elle envoya l’avertir secrètement de quelle manière la reine venait de traiter son neveu et de son dessein de les faire périr l’un et l’autre, afin qu’il donnât ordre à l’en empêcher et qu’il songeât à sa propre conservation.
Abdallah vit bien qu’il n’y avait pas de ménagement à prendre avec la reine Labe. Il ne fit que siffler d’une certaine manière, et aussitôt un grand génie à quatre ailes se fit voir devant lui et lui demanda pour quel sujet il l’avait appelé. « L’Éclair, lui dit-il (c’est ainsi que s’appelait ce génie), il s’agit de conserver la vie du roi Beder, fils de la reine Gulnare. Va au palais de la magicienne, et transporte incessamment à la capitale de la Perse la femme pleine de compassion à qui elle a donné la cage en garde, afin qu’elle informe la reine Gulnare du danger où est le roi son fils, et du besoin qu’il a de son secours ; prends garde de ne la pas épouvanter en te présentant devant elle, et dis-lui bien de ma part ce qu’elle doit faire. »
L’Éclair disparut, et passa en un instant au palais de la magicienne. Il instruisit la femme, il l’enleva dans l’air et la transporta à la capitale de Perse, où il la posa sur le toit en terrasse qui répondait à l’appartement de la reine Gulnare. La femme descendit par l’escalier qui y conduisait, et elle trouva la reine Gulnare et la reine Farasche, sa mère, qui s’entretenaient du triste sujet de leur affliction commune. Elle leur fit une profonde révérence, et par le récit qu’elle leur fit, elles connurent le besoin que le roi Beder avait d’être secouru promptement.
À cette nouvelle, la reine Gulnare fut dans un transport de joie, qu’elle marqua en se levant de sa place et en embrassant l’obligeante femme, pour lui témoigner combien elle lui était obligée du service qu’elle venait de lui rendre. Elle sortit aussitôt et commanda qu’on fît jouer les trompettes, les timbales et les tambours du palais, pour annoncer à toute la ville que le roi de Perse arriverait bientôt. Elle revint et trouva le roi Saleh, son frère, que la reine Farasche avait déjà fait venir par une certaine fumigation. « Mon frère, lui dit-elle, le roi votre neveu, mon cher fils, est dans la Ville des Enchantements, sous la puissance de la reine Labe. C’est à vous, c’est à moi, d’aller le délivrer ; il n’y a pas de temps à perdre. »
Le roi Saleh assembla une puissante armée des troupes de ses états marins, qui s’éleva bientôt de la mer. Il appela même à son secours les génies ses alliés, qui parurent avec une autre armée plus nombreuse que la sienne. Quand les deux armées furent jointes, il se mit à la tête avec la reine Farasche, la reine Gulnare et les princesses, qui voulurent avoir part dans l’action. Ils s’élevèrent dans l’air, et ils fondirent bientôt sur le palais et sur la Ville des Enchantements, où la reine magicienne, sa mère et tous les adorateurs du feu furent détruits en un clin d’œil.
La reine Gulnare s’était fait suivre par la femme de la reine Labe, qui était venue lui annoncer la nouvelle de l’enchantement et de l’emprisonnement du roi son fils, et elle lui avait recommandé de n’avoir pas d’autre soin dans la mêlée, que d’aller prendre la cage et de la lui apporter. Cet ordre fut exécuté comme elle l’avait souhaité : elle ouvrit la cage elle-même, elle tira le hibou dehors, et en jetant sur lui de l’eau qu’elle s’était fait apporter : « Mon cher fils, dit-elle, quittez cette figure étrangère et reprenez celle d’homme, qui est la vôtre ! »
Dans le moment la reine Gulnare ne vit plus le vilain hibou : elle vit le roi Beder, son fils. Elle l’embrassa aussitôt avec un excès de joie qu’elle n’était pas en état de dire par ses paroles, dans le transport où elle était ; ses larmes y suppléèrent d’une manière qui l’exprimait avec beaucoup de force. Elle ne pouvait se résoudre à le quitter, et il fallut que la reine Farasche le lui arrachât d’entre les bras pour l’embrasser à son tour. Après elle, il fut embrassé de même par le roi son oncle et par les princesses ses parentes.
Le premier soin de la reine Gulnare fut de faire chercher le vieillard Abdallah, à qui elle était obligée du recouvrement du roi de Perse. Dès qu’on le lui eut amené : « L’obligation que je vous ai, lui dit-elle, est si grande, qu’il n’y a rien que je ne sois prête à faire pour vous en marquer ma reconnaissance : faites connaître vous-même en quoi je le puis, vous serez satisfait. – Grande reine, reprit-il, si la dame que je vous ai envoyée veut bien consentir à la foi du mariage que je lui offre, et que le roi de Perse veuille bien me souffrir à sa cour, je consacre de bon cœur le reste de mes jours à son service. » La reine Gulnare se tourna aussitôt du côté de la dame, qui était présente, et comme la dame fit connaître par une honnête pudeur qu’elle n’avait pas de répugnance pour ce mariage, elle leur fit prendre la main l’un à l’autre, et le roi de Perse et elle prirent le soin de leur fortune.
Ce mariage donna lieu au roi de Perse de prendre la parole en l’adressant à la reine sa mère : « Madame, dit-il en souriant, je suis ravi du mariage que vous venez de faire : il en reste un auquel vous devriez bien songer. » La reine Gulnare ne comprit pas d’abord de quel mariage il entendait parler ; elle y pensa un moment, et dès qu’elle l’eut compris : « C’est du vôtre que vous voulez parler, reprit-elle ; j’y consens très-volontiers. » Elle regarda aussitôt les sujets marins du roi son frère et les génies qui étaient présents. « Partez, dit-elle, et parcourez tous les palais de la mer et de la terre, et venez nous donner avis de la princesse la plus belle et la plus digne du roi mon fils, que vous aurez remarqué.
« – Madame, reprit le roi Beder, il est inutile de prendre toute cette peine. Vous n’ignorez pas sans doute que j’ai donné mon cœur à la princesse de Samandal, sur le simple récit de sa beauté : je l’ai vue, et je ne me suis pas repenti du présent que je lui ai fait. En effet, il ne peut pas y avoir, ni sur la terre, ni sous les ondes, une princesse qu’on puisse lui comparer. Il est vrai que, sur la déclaration que je lui ai faite, elle m’a traité d’une manière qui eût pu éteindre la flamme de tout autre amant moins embrasé que moi de son amour ; mais elle est excusable, et elle ne pouvait me traiter moins rigoureusement après l’emprisonnement du roi son père, dont je ne laissais pas d’être la cause, quoique innocent. Peut-être que le roi de Samandal aura changé de sentiment, et qu’elle n’aura plus de répugnance à m’aimer et à me donner sa foi dès qu’il y aura consenti.
« – Mon fils, répliqua la reine Gulnare, s’il n’y a que la princesse Giauhare au monde capable de vous rendre heureux, ce n’est pas mon intention de m’opposer à votre union, s’il est possible qu’elle se fasse. Le roi votre oncle n’a qu’à faire venir le roi de Samandal, et nous aurons bientôt appris s’il est toujours aussi peu traitable qu’il l’a été. »
Quelque étroitement que le roi de Samandal eût été gardé jusqu’alors depuis sa captivité par les ordres du roi Saleh, il avait toujours été traité néanmoins avec beaucoup d’égards, et il s’était apprivoisé avec les officiers qui le gardaient. Le roi Saleh se fit apporter un réchaud avec du feu, et il y jeta une certaine composition en prononçant des paroles mystérieuses. Dès que la fumée commença à s’élever, le palais s’ébranla, et l’on vit bientôt paraître le roi de Samandal avec les officiers du roi qui l’accompagnaient. Le roi de Perse se jeta aussitôt à ses pieds, et en demeurant le genou en terre : « Sire, dit-il, ce n’est plus le roi Saleh qui demande à Votre Majesté l’honneur de son alliance pour le roi de Perse, c’est le roi de Perse lui-même qui la supplie de lui faire cette grâce. Je ne puis me persuader qu’elle veuille être la cause de la mort d’un roi qui ne peut plus vivre s’il ne vit avec l’aimable princesse Giauhare. »
Le roi de Samandal ne souffrit pas plus longtemps que le roi de Perse demeurât à ses pieds. Il l’embrassa, et en l’obligeant de se relever : « Sire, reprit-il, je serais bien fâché d’avoir contribué en rien à la mort d’un monarque si digne de vivre. S’il est vrai qu’une vie si précieuse ne puisse se conserver sans la possession de ma fille, vivez, sire, elle est à vous. Elle a toujours été très-soumise à ma volonté ; je ne crois pas qu’elle s’y oppose. » En achevant ces paroles, il chargea un de ses officiers, que le roi Saleh avait bien voulu qu’il eût auprès de lui, d’aller chercher la princesse Giauhare, et de l’amener incessamment.
La princesse Giauhare était toujours restée où le roi de Perse l’avait rencontrée ; l’officier l’y trouva, et on le vit bientôt de retour avec elle et ses femmes. Le roi de Samandal embrassa la princesse. « Ma fille, lui dit-il, je vous ai donné un époux ; c’est le roi de Perse, que voilà, le monarque le plus accompli qu’il y ait aujourd’hui dans tout l’univers. La préférence qu’il vous a donnée par-dessus toutes les autres princesses nous oblige, vous et moi, de lui en marquer notre reconnaissance.
« – Sire, reprit la princesse Giauhare, Votre Majesté sait bien que je n’ai jamais manqué à la déférence que je devais à tout ce qu’elle a exigé de mon obéissance. Je suis encore prête à obéir, et j’espère que le roi de Perse voudra bien oublier le mauvais traitement que je lui ai fait : je le crois assez équitable pour ne l’imputer qu’à la nécessité de mon devoir. »
« Les noces furent célébrées dans le palais de la Ville des Enchantements, avec une solennité d’autant plus grande, que tous les amants de la reine magicienne, qui avaient repris leur première forme au moment qu’elle avait cessé de vivre, et qui en étaient venus faire leurs remerciements au roi de Perse, à la reine Gulnare et au roi Saleh, y assistèrent. Ils étaient tous fils de rois, ou princes, ou d’une qualité très-distinguée.
Le roi Saleh, enfin, conduisit le roi de Samandal dans son royaume et le remit en possession de ses états. Le roi de Perse, au comble de ses désirs, partit et retourna à la capitale de Perse avec la reine Giauhare, la reine Gulnare, la reine Farasche et les princesses ; et la reine Farasche et les princesses y demeurèrent jusqu’à ce que le roi Saleh vint les prendre et les remena en son royaume sous les flots de la mer.
-
Les Mille et Une Nuits - Tome I
Contes arabes. — Histoire du Sultan des Indes.
Fable. — L'Ane, le Bœuf et le Laboureur.
Iere nuit. — Le Marchand et le Génie.
Histoire du premier Vieillard et de la Biche.
Histoire du second Vieillard et des deux Chiens noirs.
Histoire du Pécheur.
Histoire du Roi grec et du médecin Douban.
Histoire du Mari et du Perroquet.
Histoire du Vizir puni.
Histoire du Vizir puni. suite.
Histoire du jeune Roi des Iles Noires.
Histoire du jeune Roi des Iles Noires. suite.
Histoire des trois Calenders, fils de rois, et de cinq Dames de Bagdad.
Histoire des trois Calenders, fils de rois, et de cinq Dames de Bagdad. suite.
Histoire du premier Calender, fils de roi.
Histoire du second Calender, fils de roi.
Histoire de l'Envieux et de l'Envié.
Histoire de l'Envieux et de l'Envié. suite.
Histoire du troisième Calender, fils de roi.
Histoire du troisième Calender, fils de roi. suite. -
Les Mille et Une Nuits - Tome II
Histoire de Zobéide.
Histoire d'Amine.
Histoire des trois Pommes.
Histoire de la Dame massacrée et du jeune homme son mari.
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan.
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan. suite1
Histoire de Noureddin Ali et de Bedreddin Hassan. suite 2.
Histoire du petit Bossu.
Histoire que raconta le Marchand chrétien.
Histoire que raconta le Marchand chrétien. suite.
Histoire racontée par le Pourvoyeur du sultan de Casgar.
Histoire racontée par le Pourvoyeur du sultan de Casgar. suite. -
Les Mille et Une Nuits - Tome III
Histoire racontée par le Médecin juif.
Histoire que raconte le Tailleur.
Histoire du Barbier.
Histoire du premier frère du Barbier.
Histoire du second frère du Barbier.
Histoire du troisième frère du Barbier.
Histoire du quatrième frère du Barbier.
Histoire du cinquième frère du Barbier.
Histoire du sixième frère du Barbier.
Histoire d'Aboulhassan Ali Ebn Becar et de Schemselnihar, favorite du Calife Haroun-al-Raschid.
Histoire d'Aboulhassan Ali Ebn Becar et de Schemselnihar, favorite du Calife Haroun-al-Raschid. suite.
Lettre de Schemselnihar au prince de Perse Ali Ebn Becar.
Réponse du prince de Perse à la lettre de Schemselnihar.
Lettre de Schemselnihar au prince de Perse.
Réponse du prince de Perse à Schemselnihar.
Réponse du prince de Perse à Schemselnihar. suite.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne. suite 2.
Histoire de Noureddin et de la belle Persienne. suite 3.
Lettre du calife Haroun Alraschid au roi de Balsora. -
Les Mille et Une Nuits - Tome IV
Histoire des amours de Camaralzaman, prince de l'Ile des Enfants de Khaledan, et de Badoure, princesse de la Chine.
Histoire des amours de Camaralzaman, prince de l'Ile des Enfants de Khaledan, et de Badoure, princesse de la Chine. suite.
Suite de l'histoire de la princesse de la Chine.
Histoire de Marzavan avec la suite de celle de Camaralzaman.
Billet du prince Camaralzaman à la princesse de la Chine.
Séparation du prince Caramalzaman d'avec la princesse Badoure.
Histoire de la princesse Badoure après la séparation du prince Camaralzaman.
Suite de l'histoire du prince Camaralzaman depuis sa séparation d'avec la princesse Badoure.
Histoire des princes Amgiad et Assad.
Le prince Assad arrêté en entrant dans la ville des Mages.
Histoire du prince Amgiad et d'une dame de la ville des Mages.
Suite de l'histoire du prince Assad.
Histoire de Sindbad le marin.
Premier vovage.de Sindbad le marin.
Second voyage de Sindbad le marin.
Troisième vovage de Sindbad le marin.
Quatrième voyage de Sindbad le marin.
Cinquième voyage de Sindbad le marin.
Sixième voyage de Siudbad le malin.
Septième et dernier voyage de Sindbad le marin.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal. suite. 2.
Histoire de Beder, prince de Perse, et de Giauhare, princesse du royaume de Samandal. suite. 3 -
Les Mille et Une Nuits - Tome V
Histoire de Ganem, fils d'Abou Aïoub, surnommé l'Esclave d'amour.
Lettre du calife Haroun Alraschid à Mohammed Zinebi, roi de Syrie.
Histoire du prince Zeyn-Alasnam et du Roi des Génies.
Histoire de Codadad et de ses frères.
Histoire de la Princesse de Deryabar.
Histoire du Dormeur éveillé.
Histoire du Dormeur éveillé. suite.2
Histoire du Dormeur éveillé. suite.3 -
Les Mille et Une Nuits - Tome VI
Histoire de la Lampe merveilleuse.
Histoire de la Lampe merveilleuse. suite.2
Histoire de la Lampe merveilleuse. suite.3
Aventures du calife Haroun Alraschid.
Histoire de l'aveugle Baba Abdalla.
Histoire de Sidi Nouman.
Histoire de Cogia Hassan Alhabbal.
Suite de l'histoire de Cogia Hassan Alhabbal.
Histoire d'Ali Baba et de Quarante Voleurs exterminés par une esclave.
Histoire d'Ali Baba et de Quarante Voleurs exterminés par une esclave. suite.1 -
Les Mille et Une Nuits - Tome VII
Histoire d'Ali Cogia, marchand de Bagdad.
Histoire du Cheval enchanté.
Histoire du Cheval enchanté. suite.
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou.
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou. suite.2
Histoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou. suite.3
Histoire de Deux Sœurs jalouses de leur cadette.
Histoire de Deux Sœurs jalouses de leur cadette.
-
Les Mille et Une Nuits - Tome VIII
Préface du traducteur de la continuation des Mille et une Nuits
Nouvelles Aventures du calife Haroun Alraschild, ou Histoire de la petite fille de Chosroès Anouschirvan
Le Bimaristan, ou Histoire du jeune marchand de Bagdad et de la dame inconnue
Le Médecin et le jeune traiteur de Bagdad.
Histoire du sage Hicar.
Histoire du roi Azadbakht, ou des dix visirs.
Histoire du marchand devenu malheureux.
Histoire du marchand imprudent et de ses deux enfans.
Histoire d’Abousaber, ou de l’homme patient.
Histoire du prince Behezad.
Histoire du roi Dadbin, ou de la vertueuse Aroua.
Histoire du roi Bakhtzeman.
Histoire du roi Khadidan.
Histoire du roi Beherkerd.
Histoire du roi Hanschah et d’Abouteman.
Histoire du roi Ibrahim et de son fils
Histoire de Soleïman-schah.
Histoire de l’esclave sauvé du supplice -
Les Mille et Une Nuits - Tome IX
Attaf ou L’Homme généreux.
Histoire du prince Habib et de Dorrat Algoase.
Histoire du roi Sapor, souverain des isle Bellour ; de Camar Alzeman, fille du génie Alatrous, et de Dorrat Algoase
Histoire de Naama et de Naam.
Histoire d’Alaeddin.
Histoire d’Abou Mohammed Alkeslan.
Histoire d’Aly Mohammed le joaillier, ou du faux calife.
- Extraits : Cours de littérature ancienne et moderne tome IX. par J.F. Laharpe -1825.
- Les Mille et une nuits par Galland, illustrés par : MM. FRANÇAIS, H. BARON, ED. WATTIER, LA VILLE, etc...Revus et corrigés sur l'édition Princeps de 1704.Nouvelle édition de 1861.
Dans vos réponses soyez polis et affables. Ici vous êtes chez vous, ce site est fait pour vous, participez, réagissez, enfin faites comme chez vous. Merci.
blog comments powered by








"J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique,-
La ville et la campagne, enfin tout; il n'est rien-
Qui ne me soit souverain bien, -
Jusqu'au sombre plaisir d'un coeur mélancolique ?"
Saadi disait : " Si la peste donnait des pensions, la peste trouverait encore des flatteurs et des serviteurs".
lorsqu'on n'a pas ce que l'on aime. - Il faut aimer ce que l'on a." 



