Seigneur d'un petit bourg, peu distant de Mousseaux
Un riche Gastronome, en visitant sa terre,
Voulut un certain jour régaler ses vassaux,
J'entends les principaux.,
Et leur faire,
Connue l'on dit, grand'chère.
Rien ne fut épargné : gelinottes, faisans,
Mauviettes , perdrix, bécasses, ortolans,
Cailles, pâtés de foie
D'oie,
Chevreuils , marcassins et levrauts,
Saumons frais, turbots , maquereaux,
Et cent antres friands morceaux.
Quant an bceuf, veau, mouton, volaille...
Fi donc! c'est bon pour la canaille.
Quatre chefs de cuisine apprêtent le dîner
Comme aaroit fait Balaine (1)Cest bien vous le donner
Pour le plus fin repas que gourmandise humaine
Pût jamais ordonner.
La table étant servie, arrivent a la file
Les conviés : quelques messieurs de ville
Trois nobles villageois,
Puis des petits bourgeois,
Le digne Pasteur du village,
Suivi du Magister, fort grave personnage,
Redouté des marmots, moins pourtant qu'autrefois.
Le marguillier lui-même aussi fut de la fête,
Avec Guillot son cousin,
Et son oncle Mathurin,
Au lutrin fort bonne tête.
A peine est-on placé, que l'hôte, très courtois,
Généreux, populaire,
Presse chacun du geste et de la voix ,
Comme c'est l'ordinaire.
On dévore les mets ;
On les trouve parfaits.
Les vins de Bordeaux , de Bourgogne,
Enluminent plus d'une trogne.
Puis au dessert, le Lacryma-Christi,
En petit verre à chacun réparti,
Dispense l'esprit à la ronde ,
Et fait caqueter tout le monde.
Enfin le doux moka, les plus fines liqueurs,
De leur parfum divin enivrent tous les cœurs :
Tous les cœurs......je me trompe; en un coin de la table
Guillot, son oncle Mathurin,
Et le marguillier, leur voisin,
Ne trouvoient point ce repas délectable.
De ces mets recherchés qu'ils ne connoissoient pas ,
Leurs palais affamés ne faisoient aucun cas ;
Et d'une pitoyable mine
Payant cette belle cuisine ,
Hélas ! ces pauvres bonnes gens
Ne desserrèrent pas les dents.
Aussi, cher lecteur, on rapporte
Que , s'esquivant fort mécontens,
Ils dirent, en prenant la porte :
« Quoi ! Dans ce beau dîner, pas un morceau de boeuf,
« Pas un morceau de lard, pas un chou, pas un œuf !
« Au diable tel repas ! A gens de haut parage
« Il convient seulement, « Mais à nous • • • nullement,
« Ce bon Seigneur auroit été plus sage,
« S'il eût songé ( cela dit entre nous ),
« A satisfaire un peu mieux tous les goûts. »
L'avis est bon, et j'en ai fait usage,
En m'occupant de cet ouvrage ;
J'ai, par les cent fragmens qu'on y trouve assortis,
Tâché de contenter les divers appétits.
Extrait du livre de :
Gabriel Peignot - Amusemens philosophiques - 1824.
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