Je ne connais dans tout le recueil de La Fontaine que cinq ou six fables où brille éminemment la naïveté puérile ; par Jean-Jacques Rousseau. ...lire la suite. La Fontaine a mis a la fin de sa
XVe
fable, intitulée : La Mort et le
Malheureux, une note qui
confirme ce fait, sans que
Despréaux
y soit nommé
...lire la suite. Qu'on cherche ailleurs des débuts plus simples, plus vifs, plus nets, plus riches, d'un tour plus piquants. ...lire la suite.
Proverbes.
" Il n'y a si petit buisson qui ne porte son ombre." Il n'y a si petite chose qui ne puisse, dans l'occasion, avoir son importance, son mérite, ou même son danger. Les anciens disaient dans le même sens, et à peu près dans les mêmes termes, qu'un cheveu même peut faire ombre ; ils disaient encore :
Qu'une fourmi elle-même a sa colère. Nous avons nous-mêmes un autre proverbe familier qui exprime la même idée :
Petit homme abat grand chêne.
Je citerai enfin, comme développement complet de la même pensée, l'aphorisme suivant, qui n'est pas à négliger : Se persuader qu'un petit ennemi ne peut nous nuire,
c'est croire qu'une étincelle ne suffit pas pour
allumer un incendie.
C'est seulement, par la pièce Supersunt mihi, sous quelque nom qu'on la mette, que nous entrevoyons la destinée de Phèdre vers la fin de sa carrière. Il s'était vanté autrefois d'avoir arraché de son cœur tout souci de s'enrichir (curam habendi), toute envie de posséder; il s'était rapproché de l'idéal du poète, de l'esquisse à la fois comique et touchante qu'Horace en avait tracée : .....Versus amat, hoc studet unum.
............Vatis avarus
Non temere est animus........
.....Vivit siliquis et pane secundo.... Il eut à se repentir plus tard d'avoir trop dédaigné des sons vulgaires ; on le voit expier par la pauvreté, et plus cruellement par les humiliations qu'elle entraîne, son imprudente bravade. Le juge qu'il sollicite est appelé à prononcer dans une affaire qui traîne depuis longtemps en longueur, et d'où parait dépendre la subsistance même de Phèdre. " Chaque jour, dit-il, la vie nous rapproche de la mort; plus ces délais se prolongent, et moins je me ressentirai de ce que vous ferez pour moi ; plus votre décision sera prompte, plus j'aurai le loisir d'en profiter. Je jouirai plus longtemps, si j'ai reçu plus tôt. Pendant qu'il me reste quelques jours d'une vie traînante, il est possible encore de me secourir; plus tard, quand je ne serai plus qu'un débile vieillard, votre bonté s'efforcera en vain de m'assister; j'aurai cessé de pouvoir profiter de vos bienfaits ; la mort sera là, réclamant le fatal tribut." On est ému de la vivacité même de cette requête; c'est vraiment le placet de la misère, c'est le cri de la faim : « Date victum, » On reconnaît dans ces claires et pressantes paroles, l'effort d'un homme qui surmonte sa honte de mendiant et son abattement de malheureux, pour frapper un dernier coup, pour implorer efficacement du secours ; on souffre de voir, non pas le génie sans doute, mais un esprit délicat, une intelligence polie, un écrivain de mérite, en proie à ces inquiétudes suprêmes Le pauvre poëte, comme il est souvent arrivé à ses pareils, n'est monté sur les collines du Parnasse que pour proclamer de plus haut sa détresse .Quel le qu'ait été l'issue du procès, la vieillesse de Phèdre ne dut pas être heureuse ; les bienfaits qui viennent nous trouver, relèvent et raniment notre âme, tout en chassant la pauvreté ; mais l'aumône qu'on a reçue, après l'avoir demandée ou longtemps attendue, n'est jamais sans amertume ; cette aumône abrège à la longue l'existence même qu'elle soutient. Un de ses biographes pourtant le fait vivre jusque sous le règne de Domitien .Il aurait été en ce cas plus que centenaire. Suétone nous apprend qu'Orbitius, ce consciencieux maître d'école , dont Horace n'oublia jamais la méthode, vécut plus de cent ans, misérable, et habitant sous les tuiles. Mais toutes les natures ne s'accommodent pas également de ces conditions, de ce régime ; et il est permis de douter que Phèdre ait donné un nouvel exemple de leur salutaire influence.
Comment parler, après ces tristes détails, de la vanité de Phèdre, si sévèrement critiquée? Sans doute, quand il dit tout haut que les générations futures feront leurs délices de son livre, quand il déclare qu'en dépit des euvieux, une gloire solennelle l'attend, on peut sourire à tant de présomption à propos d'une centaine de fables. Mais d'abord, ce genre de composition s'était beaucoup agrandi et ennobli à ses yeux ; il ne voyait plus là simplement de ces contes qui viennent immédiatement après ceux des nourrices, suivant les expressions dédaigneuses de Quintilien et d'Ausone; il avait prétendu que son ouvrage fût un recueil de préceptes et d'exemples utiles, un tableau de la vie, une représentation des mœurs des hommes, où les uns auraient appris à se corriger de leurs travers et les autres à faire le bien avec une nouvelle ardeur. Ensuite, comment ne pardonnerait-on pas à celui qui ne rencontrait dans le présent que dégoûts et privations, de s'être réfugié ainsi dans l'avenir ?
Tant mieux, si au sein de réalités pénibles, il a été bercé quelquefois par ces espérances, plus nobles que modestes, s'il a moins souffert alors de ses chagrins, comme il le dit lui-même :
Reque his dolorem lenirem remediis
tout en ayant tort peut-être de promettre lui-même, par avance, à ces bagatelles, les applaudissements de la postérité.
On a cherché dans les fables de Phèdre d'autres indices sur son caractère, ses opinions, ses habitudes. On sait jusqu'où peuvent mener en pareil cas l'interprétation et l'analyse : les uns, pour prouver qu'il avait adopté les opinions de la philosophie stoïcienne, ont cité ce vers :
Fatale exitium corda durato feram.
D'antres, en réfléchissant bien à ce que dit Phèdre à propos du combat des rats et des belettes, représenté sur les murailles des cabarets, auraient volontiers soupçonné le poète d'avoir fréquenté ces mauvais lieux, et de s'être adonné à l'ivrognerie. L'auteur de l'Historia critica Catoniana voulait retrancher absolument ce vers du texte, et voici la raison qu'il en donnait: « Quia prodit hominem vint tabertas quo-tidie frequentautem, nec proinde nimiss obrium. Sans poser en principe que tout écrivain moraliste est nécessairement exempt de défauts et de vices, on peut croire au moins qu'un homme si fort préoccupé du jugement que le public porterait sur ses œuvres , se serait bien gardé de donner prise par ses mœurs à la médisance.
On ignore absolument comment Phèdre mourut et quand il mourut ; et, comme on vient de le voir, c'est dans son ouvrage seulement qu'on a puisé quelques notions incertaines sur sa vie même. Il ne parait donc pas que cette innovation poétique et la destinée de celui qui la tenta aient été beaucoup remarquées. Peut-être des témoignages qui s'y rapportaient ne sont-ils pas parvenus jusqu'à nous. C'est ainsi que, faute de documents précis, les critiques ont placé à leur gré la naissance de Quinte-Curce 50 ans avant J.-C. ou l'ont fait vivre sous Constantin, sans parler des opinions intermédiaires; c'est ainsi qu'on ne trouve nulle part le nom de V. Pater-culus, avant le VIe siècle, dans Priscien ; aussi n'a-t-on pu lui composer, comme à Phèdre, une histoire probable qu'à l'aide de son livre .
Héritiers de l'antiquité, quel désordre n'avons-nous pas dû trouver dans une succession recueillie si tard, après avoir passé par tant de mains maladroi- , tes ou infidèles ! Déjà chez les anciens, les moyens de créer, d'étendre, de perpétuer la publicité, n'étant pas a comparer avec les nôtres, Il devait arriver
souvent que certaines productions littéraires restassent enfermées dans des limites très-étroites, et que le plus grand nombre en perdit le souvenir tôt on tard, faute de monuments matériels, ou par suite de la destruction aussi facile qu'irréparable de ces monuments mêmes. D'heureux hasards et la vitalité inhérente au génie ont sauvé du naufrage les chefs-d'œuvre du siècle d'Auguste; mais tous ces hommes d'esprit, de talent, d'inspirations variées; tous ces amis dignes et choisis, dont Horace et Virgile ont fait l'éloge, que connaissons-nous d'eux, sinon cet éloge même? et pour n'en citer qu'un, on sont les charmantes et faciles comédies de Fundanius :
Unus vivorum comes garrire libellos.
Quant à ceux qui ont survécu, si nous manquons d'indications pour leur biographie, s'il est malaisé de les suivre du berceau à la tombe, il ne l'est pas moins de suivre leurs écrits mêmes depuis le jour où ils furent tracés, jusqu'à l'époque de la renaissance. On ne tenait donc pas assez compte de ces considérations , quand on a invoqué l'absence de témoignages contemporains ou postérieurs, à l'égard de certains auteurs, Quinte-Curce et Phèdre par exemple, pour attaquer l'authenticité des ouvrages qui portent leur nom.
Sans être arrivé jusqu'à nous sous la sauvegarde d'une éclatante notoriété, Phèdre devait être loin de s'attendre à ce que, du même coup, on déclarât ses fables apocryphes, il composées vers la fin du 15e siècle ; trois preuves méritent d'être successivement examinées : 1° Martial et Avianu s ont parlé de Phèdre, sous Domitien et Théodose ; 2° On retrouve ses fables dans des compilations en prose, antérieures au douzième siècle; 3° Les manuscrits d'après lesquels les premières éditions furent faites sont d'une antiquité suffisante pour qu'on les croie authentiques.
Un mot d'abord sur la phrase déjà citée de la Consolation à Polybe ; on ne peut rien en conclure contre Phèdre. Un homme exilé depuis longues années, nous dit-il, chez des nations barbares, ou il a oublié même son latin, devait être bien peu au courant de ce qui se passait alors dans la république des lettres. Une assertion où Phèdre se trouvait supprimé d'un trait de plume paraissait si étrange à Diderot, qu'il ne demandait pas d'autre preuve pour juger la pièce controuvée : « Aucun critique, dit-il, n'a tiré cette conséquence, qui se présentait naturellement, D'autres ont essayé de tout concilier, en imaginant que ce n'était autre que Phèdre lui-même. Je passe aux vers de Martial : An imitatur improbi jocos Phaedri? « Que fait notre ami Cassius Rufus ? imiterait il les compositions légères, et parfois licencieuses de Phèdre ? » Sans doute, au premier aspect, ce n'est point là une désignation formelle et expresse; mais elle prend, pour ainsi dire, plus de consistance et de précision, si l'on considère d'abord que Phèdre, en parlant de son ouvrage, se sert toujours du mot même de Martial : hocjocorum genus —narrantis jocus —nos jocari fictis fabulis ; et ensuite, que certaines pièces,dont nous n'avons que le commencement ou la fin, nous autorisent à supposer dans l'ouvrage de Phèdre des suppressions, des lacunes considérables, et justifient pleinement lépithète dont Martial s'est servi. Les joyeusetés, on plutôt les obscénités que l'affranchi d'Auguste s'était quelquefois permises, se présentaient volontiers à la mémoire d'un homme déjà fort impur lui-même : c'etait là peut-être tout ce qu'il en avait retenu.