Je ne connais dans tout le recueil de La Fontaine que cinq ou six fables où brille éminemment la naïveté puérile ; par Jean-Jacques Rousseau. ...lire la suite. La Fontaine a mis a la fin de sa
XVe
fable, intitulée : La Mort et le
Malheureux, une note qui
confirme ce fait, sans que
Despréaux
y soit nommé
...lire la suite. Qu'on cherche ailleurs des débuts plus simples, plus vifs, plus nets, plus riches, d'un tour plus piquants. ...lire la suite.
Proverbes.
" Il n'y a si petit buisson qui ne porte son ombre." Il n'y a si petite chose qui ne puisse, dans l'occasion, avoir son importance, son mérite, ou même son danger. Les anciens disaient dans le même sens, et à peu près dans les mêmes termes, qu'un cheveu même peut faire ombre ; ils disaient encore :
Qu'une fourmi elle-même a sa colère. Nous avons nous-mêmes un autre proverbe familier qui exprime la même idée :
Petit homme abat grand chêne.
Je citerai enfin, comme développement complet de la même pensée, l'aphorisme suivant, qui n'est pas à négliger : Se persuader qu'un petit ennemi ne peut nous nuire,
c'est croire qu'une étincelle ne suffit pas pour
allumer un incendie.
On voit ici le œquis legibus de Phèdre, retrouvé instinctivement par l'homme de la commune, quoiqu'il n'y en ait pas trace dans la prose de Romulus, ni dans les distiques de Hildebert.
Vers la fin du XIVe siècle, Boner écrit cent fables en vers allemands (hundert Peispil); il traduit, moins neuf, toutes celles de l'archevêque, comme on le voit par le tableau qu'en a dressé Lessing . Boner a été imprimé pour la première fois à Bamberg, 1461, et dans ces premiers temps de l'imprimerie, le choix des éditeurs devait tomber sans doute sur les ouvrages les plus populaires.
Accio Zucco traduit en italien les fables de Hildebert, dans la deuxième moitié du XVe siècle; ses Sonnets, en dialecte véronais, imprimés pour la première fois à Vérone, 1479, méritent d'être lus. Un livre anglais, imprimée Londres, en 1505, content les fables de Hildebert, traduites " avec peu de changements " et imprimées, par Wynkyn de Worde. Dans la traduction espagnole du Romulus d'Ulm (Burgos 4496), après le prologue en prose de Romulus, je trouve encore le prologue de l'arche-vêqne ; ainsi, le versificateur incomparable avait passé la Manche aussi bien que le Rhin, les Pyrénées aussi bien que les Alpes.
Je dois mentionner encore l'anglais Neckam, professeur à Paris vers 1180, et qui outre son Novus Avianus, aujourd'hui perdu, avait écrit aussi en distiques latins, sous le titre de Novus AEsopus, quarante fables, empruntées à la collection de Romulus. On n'en possède plus que six. Elles pourraient, sous le rapport du style, donner lieu aux mêmes observations que celles de Hildebert. Elles ont été aussi, comme les siennes, traduites en vers français par deux poëtes anonymes ; ces traductions ont survécu tout entières, tandis que l'original a péri en grande partie ; l'une a été imprimée pour la première fois dans l'ouvrage de M. Robert, sous le nom d'Ysopet II; l'autre a été publiée à Chartres en 1854 . Ce n'est pas un des monuments les moins curieux du goût de nos aïeux pour ces sortes de récits, et de l'esprit, de la naïveté, des grâces de style, qu'on tronve déjà chez ces précurseurs de La Fontaine.
Je me laisserais entraîner trop loin si j'insistais davantage sur les traductions et imitations diverses, tant de Hildebert que de Romulus ; je répète ce que j'ai dit dans les premières pages : jusqu'au moment où les textes grecs se répandirent, jusqu'au moment on Phèdre fut retrouvé, Romulus et Hildebert défrayèrent l'Europe presque à eux seuls, dans cette branche des produits littéraires ; or Romulus provient de Phèdre ; Hildebert provient de Romulus : c'est donc à Phèdre qu'ils ont dérobé en partie ce succès, cette renommée; c'est à lui qu'il faut aujourd'hui en restituer le mérite et l'honneur.
Il me reste à parier des manuscrits de Phèdre , preuve dernière et décisive sur laquelle reposent aujourd'hui, désormais inébranlables, non-seulement la renommée, mais la personnalité même du poëte latin. Voyons comment ses fables, transmises depuis le siècle de Tibère par une succession de copies, et conservées là plus intégralement que dans les rapsodies des Romulus, reparurent enfin en 1596 sous leur véritable forme, au sortir d'une longue nuit, qui avait bien failli être éternelle.
Vers la fin du quinzième siècle, florissait à Troyes la famille des Pithou. Dans cette famille, originaire de Vire, marchait de front, de père en fils, l'étude des lois et de la procédure, avec le culte des lettres grecques et latines. La devise de la maison était un docte calembour. Noble homme et sage maître, Pierre Pithou ( pour ne pas remonter plus haut), né en 1406, à Ervy; en son vivant licencié ès lois, advocat es bailliage et siège présidial de Troyes, ne se contentait pas d'être à cette époque, en fait de jurisprudence, l'oracle du monde, et de la Champagne en particulier ; il cherchait et rassemblait avec dévotion tous les débris de l'antiquité. On lui doit la conservation d'un manuscrit du Per-vigilium veneris, imprimé pour la première fois en 1577 ; l'ouvrage de Salvien , de Providentia; et quarante-deux constitutions des empereurs Théodose, Valentinien, Majorien, Anthémius. C'était à la faveur du grec et du latin, qu'un prêtre flamand, nommé Stilcler, s'était introduit, vers 1539, dans cette famille, et l'avait entraînée au calvinisme; fatal changement, qui suscita depuis tant de traverses et de périls aux quatre fils de Pierre Pithou. Les deux premiers s'expatrièrent et moururent à l'étranger; le troisième, Pierre Pithou, dans la nuit de la Saint-Barthélémy, logé chez un calviniste dont la femme était catholique, eut à peine le temps de sortir en chemise d'une chambre qu'on allait forcer, et de gagner par les toits une maison voisine, d'où il passa chez son ami Loysel. Lui et François ne purent continuer en sécurité, qu'après leur abjuration, leurs études favorites et leurs fonctions d'avocat François passait six mois de l'année à Troyes, et y avait toujours en sa bibliothèque. Pierre n'y venait qu'aux vacances, pour vaquer à ses fonctions de bailli du comté de Tonnerre. Il y avait entre les deux frères un échange assidu de bons offices, surtout à l'endroit des objets communs de leurs travaux et de leurs veilles. En 1587, François avait communiqué à Pierre un commentaire et des notes sur Pétrone; on lui renvoya le tout imprimé. François avait fait imprimer en 1576 un manuscrit que Pierre lui avait donné, contenant une traduction latine des Novelles grecques de Justinien, par Julianus Antecessor. En 1505, Piètre Pithou étant venu à Troyes aux vacances, selon la coutume, François lui donna un manuscrit des fables de Phèdre, le premier dont on eût encore entendu parler ; Pierre le fit imprimer l'année suivante, et le dédia à son frère, comme pour acquitter une dette qu'il rappelait ainsi :
"Reddo tibi, frater, pro novellis constitutionibus imperatoris, veteres fabellas imperatorii liberti...
Tibi vitam debets quam exemplaris a te reperti beneficio restituere conatus sum. "
Ce mot reperti, est tout ce que l'on sait sur l'origine du manuscrit. François, à l'époque des premiers édits de religion, avait voyagé par toute l'Europe et visité les collections des plus précieuses d'Allemagne, d'Italie, d'Angleterre ; mais, comme on le verra plus bas, ce manuscrit, selon toute probabilité, avait été copié et conservé dans un couvent de France. Il fourmillait de fautes de toute espèce, contre la langue et l'orthographe latines , contre la mesure et la quantité. Quelques gloses absurdes s'étaient même glissées dans le texte, où les vers n'étaient point séparés. Pierre Pithou le copia de sa main, le corrigea, l'améliora beaucoup, tout en le transcrivant, par une multitude de changements, les uns arbitraires, les autres nécessaire; ce fut d'après cette copie que fut faite l'édition princeps. Le manuscrit, à cette première époque, ne fut consulté que par Rigault, Passerat et Bongars, qui en notèrent les leçons sur leurs propres exemplaires , conservés aujourd'hui, les deux premiers à Paris, et le troisième à Berne ; puis il resta enfoui et inconnu jusqu'en 1780, inédit jusqu'en 1830.
En 1608 le père Sirmond , revenant d'Italie , trouva chez les bénédictins de Saint-Remy , à Reims, un second manuscrit de Phèdre; il fut communiqué à Rigault et à Gudius, qui en firent connaître quelques variantes; don Vincent, bibliothécaire de l'abbaye de Saint-Remy, les transcrivit toutes, sauf celles des deux premières pages, sur un exemplaire de Phèdre. Un incendie ayant dévoré en 1774 la bibliothèque de Saint-Remy, on put croire que le manuscrit avait été aussi la proie des flammes; la bibliothèque royale rechercha et acquit le précieux volume dépositaire des notes de don Vincent; en 1830, elles ont été imprimées en entier dans l'édition que M. Berger de Xivrey a donnée du Codex Pithœanus, . Les deux manuscrits se trouvant ainsi reproduits, et rapprochés l'un de l'autre, dans un même volume, après un examen attentif, on est beaucoup plus frappé de leurs ressemblances que de leurs différences. Par exemple, dans l'un et l'autre, manquent le dernier vers de la fable de Dèméitrius, et le premier de la feble des Deux Voleurs ; dans l'un et l'autre manque le dernier mot des vers 3 et 4 de la pièce adressée à Particulon. De plus, on possède deux fac-similé de ce manuscrit, l'un inséré en 1740 dans le Spec-tacle de la Nature, par Pluche, qui le devait à don Levacher, bibliothécaire de l'abbaye; l'autre envoyé par don Vincent à M. de Foncemagne, qui le fixa dans un exemplaire de Phèdre aujourd'hui entre les mains de M. Berger de Xivrey. On a jugé d'après cet deux fac-similé, d'après le dernier surtout, que le manuscrit de Reims était tout à fait du même âge que celui du manuscrit Pithou ; il est donc probable qu'ils ont été copiés jadis tous deux vers le même temps, et conservés pendant des siècles, sinon dans le même dépôt, du moins dans la même contrée. Depuis 1837, on sait par une note de M. de Foncemagne , publiée par M. Berger de Xivrey, que le manuscrit de Reims avait passé, longtemps avant l'incendie de 1774, de la bibliothèque de Reims dans la bibliothèque royale, où il ne s'agit plus que de le retrouver.
Enfin il est un troisième manuscrit ou fragment de manuscrit dont il faut aussi tenir compte. En 1562, les calvinistes ayant pillé la bibliothèque de l'abbaye de Saint-Benoit-sur-Loire, petit bourg à huit lieues d'Orléans, dont l'église souterraine possède le tombeau du roi Philippe Ier, Pierre Daniel, avocat d'Orléans, et bailli de l'abbaye, sauva de la destruction ou racheta plus tard plusieurs livres et manuscrits précieux, et celui-là entre autres. A la mort de Daniel, Paul Petau acheta ce fragment; la reine Christine le fit acheter à la vente de Paul Petau, et de là il passa dans la bibliothèque du Vatican . On ne savait ce qu'il était devenu lors de l'invasion des armées françaises ; c'est en 1834 seulement que M. Angelo Mai révéla de nouveau, d'une manière positive, l'existence et le contenu même de ce manuscrit , sur lequel on n'avait en encore que des indications fautives et incomplètes. On y lit d'abord un Traité sur la Musique, de maître Gui, le célèbre inventeur de la gamme, qu'on croyait jusqu'ici natif d'Arezzo, et qui est appelé ici, par deux fois, Guido Augensis. La ville d'Eu ne songeait guère à recouvrer, à propos de Phèdre, ce titre de gloire. Viennent ensuite huit fables du livre Ier. On a la preuve que le manuscrit de Daniel fut emporté du Vatican à Paris ; la bibliothèque Nationale l'a marqué en deux endroits de son estampille rouge. Sur une page blanche, les moines de Fleury avaient écrit autrefois une menace terrible: « Hic est liber S. Benedicti Floriacensis ; quem si quis furatus fuerit, anathema sit. »
Telle est l'histoire des trois manuscrits de Phèdre découverts en France par Daniel, Pierre Pithou, et le père Sirmond. Il n'était pas inutile de montrer comment le même hasard qui les avait mis en lumière, les cacha peu après, et les replongea de nouveau, pendant longues années, dans leur obscurité première. Ainsi, jusqu'à ces derniers temps, où ils ont enfin reparu, où les caractères extérieurs de leur authenticité ont été reconnus et expressément constatés par d'irrécusables témoignages, l'Allemagne avait pu douter ; elle avait eu le droit de supposer ces manuscrits ou beaucoup moins anciens qu'on ne le disait, ou entièrement controuvés. Mais à des défiances légitimes, à des suppositions autorisées , l'Allemagne eut le tort d'ajouter une hypothèse ; elle prétendit que les fables de Phèdre étaient l'ouvrage d'un prélat italien, mort en 1480; et cela, faute d'avoir bien regardé à ce qu'avait dit de Phèdre le prélat lui-même. Je vais expliquer en deux mots l'origine de cette erreur, et l'on aura peine à comprendre qu'elle ait pris naissance, qu'elle se soit longtemps soutenue, dans un pays où les textes de toute espèce sont si complètement et si attentivement étudiés.